Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 288 sur 319

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Point Zéro

13 h 39 UTC

C’est alors que celle qui l’avait estropié sortit de derrière un gros rocher et se mit à avancer sans un mot dans sa direction. Elle marchait très vite – elle courait presque – et en quelques instants seulement se dressa près de lui. Il cessa de ramper, conscient de l’inanité de ses efforts, et leva les yeux vers elle dans l’espoir irraisonné qu’elle se contenterait peut–être de le faire prisonnier.

Mais quand il croisa son regard et vit ce qu'elle tenait à la main, il comprit qu’il n’y aurait pas de pardon.

D’une certaine manière, il eut de la chance : elle était pressée.

Ce fut donc rapide.

 

13 h 39 UTC

 

Ils n’eurent aucun mal à le trouver : il suffisait pour cela de suivre la longue traînée de sang dans la neige fraîchement piétinée.

Le vieil homme gisait dans un petit creux de terrain entre deux rochers, à une cinquantaine de mètres du cimetière et à quelques pas seulement de la grève caillouteuse sur laquelle venaient se briser les flots grisâtres de la baie de Cumberland. Il avait sans doute puisé dans ses dernières forces pour arriver jusque-là tout en traînant derrière lui la lourde mallette et son inestimable contenu-ce qui expliquait peut–être qu’il n’ait pas réussi à s’éloigner à temps après avoir dégoupillé la grenade incendiaire.

Sa lourde parka avait arrêté l’essentiel du flux thermique, et son visage n’avait été que très superficiellement atteint. Par contre, ses deux mains avaient été affreusement brûlées – surtout la droite qui avait perdu deux doigts et où les autres n’étaient plus que des moignons carbonisés. À trois mètres de lui se trouvait un petit cratère noirâtre où un tas de débris non identifiables continuaient à se consumer en dégageant une chaleur intense.

Tout ce qui restait de l’œuvre d’Ettore Majorana.

Kendall Kjölsrud poussa un hurlement inhumain en découvrant ce spectacle et se précipita vers le brasier, avant d’être bloqué par One-Shot à l’instant même où il allait bondir dans les flammes. Le milliardaire tomba à genoux, une expression d’horreur sur le visage.

« Pourquoi ? Gémit–il, les yeux luisants de larmes. Nous étions si près de… Qu’as-tu fait, Valentin ? Qu’as-tu fait ? »

Le général Iazov était encore vivant. Il essaya vainement de se relever, mais ses forces l’avaient abandonné ; il fit un signe implorant à One-Shot et à Joshua qui le redressèrent doucement pour l’installer de façon aussi confortable que possible, adossé à un rocher. Ses yeux fixaient Kjölsrud avec cet éclat intense que Caleb avait parfois vu dans le regard des agonisants : « Ce que j’ai fait, espèce de vieux fou ? parvint–il à articuler d’une voix faible. Ce qu’aurait fait n’importe qui de sensé…»

Les traits déformés par la souffrance, il fut soudain pris d’une quinte de toux, et une mousse sanglante apparut au coin de ses lèvres. Lorsqu’au bout d’interminables secondes il eut enfin retrouvé son souffle, il reprit : « Je te l’avais bien dit tout à l’heure, mais tu ne m’as pas cru. Personne n’aura cette chose…

— Mais nous aurions pu…

— Provoquer un chaos sans limites. Voilà ce qui se serait passé. »

Iazov toussa de nouveau, puis jeta un coup d’œil indifférent à sa main atrocement mutilée. « Finalement, ça n’est pas trop cher payé », ajouta–t–il d’une voix à peine audible.

Il y eut soudain un bruit de pas précipités. Croyant à une nouvelle attaque, Caleb se retourna d’un bloc en braquant le fusil d’assaut qu’il avait récupéré sur un des morts.

C’était Poppy Borghese.

En sous-vêtements déchirés et couverte de sang de la tête aux pieds, elle avait l’air de sortir d’un abattoir. Son teint olivâtre avait viré au gris, l’équivalent pour elle d’une pâleur intense, et, sous sa chevelure emmêlée et crasseuse, son regard brillait d’une lueur démente. Elle était pieds nus dans la neige, et ses jambes étaient lacérées d’écorchures, mais elle semblait s’en soucier comme d’une guigne. Elle tenait à la main un énorme couteau à désosser dont la lame était poisseuse de sang frais.

L’espace d’un instant – était-ce son apparence physique ou la raideur de son maintien ? – Caleb lui trouva une étrange ressemblance avec le monstre à l’apparence de gargouille que Kjölsrud avait appelé Michael. En tous cas, son allure était si effrayante que tout le monde s’écarta instinctivement. Viktor Bernstein s’exclama : « Seigneur, Poppy… Qu’est–ce qui t’est arrivé ? »

Elle le regarda sans avoir l’air de le reconnaître, puis marmonna d’une voix blanche : « Le musée… Ils sont libres. Aucun blessé.

— Et les Russes ? »

Elle haussa les épaules – la gauche s’ornait d’une vilaine blessure sanguinolente – puis s’avança de quelques pas. Caleb lui demanda à son tour si elle se sentait bien, mais elle l’ignora complètement.

Elle n’avait d’yeux que pour Iazov.

Elle se rapprocha du vieillard toujours adossé à son rocher et se laissa tomber à genoux près de lui. Caleb voulut s’interposer en pensant qu’elle allait le finir au couteau, mais une main ferme se posa sur son bras pour l’arrêter. « Non », fit seulement Viktor Bernstein.

Curieusement, l’apparition de Poppy semblait avoir rendu quelques forces au vieillard agonisant. Lui aussi la dévisageait avec une intensité extraordinaire. « Poppy… murmura–t–il. Ça fait longtemps…

— Très longtemps, Valentin, opina–t–elle. Tu n’as pas l’air au mieux de ta forme. Je t’ai connu plus fringant…»

Elle étendit le bras et, dans un geste étonnamment tendre, caressa la joue ridée, puis les cheveux gris clairsemés. Iazov eut un petit rire qui s’acheva en toux douloureuse ; puis il déclara d’une voix faible : « Il faut croire que je n’ai pas su lever le pied à temps…»

Elle hocha la tête en signe d’assentiment.

Puis elle se pencha et embrassa le mourant à pleine bouche.

 

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