Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 14 sur 319

Pages du PDF

Point Zéro

13 h 51 UTC

Soudain la liaison neurale s’activa, et des mots silencieux se formèrent dans son esprit : Poppy, où es-tu ? Le directeur n’a pas été facile à convaincre mais il va nous foutre la paix quelque temps…

Elle pesta intérieurement, ne s’attendant pas à ce que Vandell en ait terminé aussi vite. Il allait falloir se dépêcher, car elle doutait fort qu’il approuvât son plan. Elle se pencha pour examiner les deux conduits métalliques que le colosse venait de lui désigner. Un peu plus d’un mètre de diamètre, parfait. Elle saisit un pied de biche qui traînait sur un établi et fit sauter la trappe de visite du tuyau le plus proche, puis passa la tête dans l’ouverture.

« Et ça plonge comme ça jusqu’au fond ? demanda–t–elle. Pas de grilles, pas de filtres intermédiaires ?

— Pas prévu, répondit One-Shot. Pas bon pour rendement soufflerie. »

Par acquit de conscience, elle balança quand même un coup de sonar frontal. Le conduit était bien libre sur toute sa longueur. Elle se retourna : « Combien de temps pour faire sauter le tuyau et installer un treuil de fortune avec quatre kilomètres de câble ? demanda–t–elle.

— Une heure, répondit le géant sans hésiter.

— Trop long », dit Poppy, et elle plongea dans l’ouverture.

 

13 h 51 UTC

 

Elle n’avait pas chuté de cinquante mètres que le processeur tactique se manifestait déjà.

< Si je puis me permettre, Poppy, c’est vraiment une très mauvaise idée. >

L’interface vocale de FIA était personnalisable, et, lorsqu’elle avait reçu la combinaison, Poppy avait choisi le ton obséquieux d’un majordome anglais. Le surnom s’était ensuite imposé comme une évidence.

— Ta gueule, Jeeves. La situation est parfaitement sous contrôle. Contente-toi de me charger la télémétrie.

< Comme vous voudrez, mademoiselle. Vélocité 29 m/s en hausse, restent 3400 mètres. Impact terminal 870 à 5300 g selon le matériau d’arrivée. Dommages majeurs à prévoir. Probabilité de survie… >

— Inutile, Jeeves, tu vas me démoraliser. »

L’obscurité était absolue. Les LED du casque s’étaient automatiquement activées mais n’éclairaient qu’à quelques dizaines de centimètres, montrant un mur grisâtre indistinct qui se perdait dans les ténèbres. Elle passa en IR, et un déluge de lumière verte inonda ses rétines, lui offrant un spectacle hallucinant. Les parois du tube se rejoignaient en avant d’elle dans une perspective géométrique parfaite et à une distance apparemment infinie ; la luminosité augmentait rapidement, au même rythme que la température ambiante, et elle dut régler le photomultiplicateur pour ne pas être éblouie. Aucun détail n’était visible au niveau des parois rendues floues par la vitesse, et, sans le vent de la course qui hurlait à ses oreilles, elle aurait eu l’impression d’être complètement immobile. La verticalité du conduit semblait parfaite ; à deux ou trois reprises, elle heurta légèrement une paroi, mais les chocs absorbés par la combinaison la ramenaient au milieu du tube sans ralentir sa course.

< Vélocité 58 m/s en hausse, restent 2350 mètres. Paramètres impact inchangés. Dommages majeurs à prévoir. Probabilité de survie non chiffrable. >

— Encore un peu, Jeeves. Ce n’est pas tous les jours qu’on lance une nouvelle discipline sportive. »

La sensation était proprement hypnotique. Même avec le viseur IR réglé au minimum, les parois du tube étaient maintenant violemment illuminées par la chaleur de la roche. Poppy avait l’impression d’être une balle de fusil dans un canon à la longueur infinie…

< Vélocité 72 m/s stable. Poppy, il reste moins de 1500 mètres avant impact. >

Le ton était désormais beaucoup plus pressant. Poppy retint un sourire. Cette fois–ci, je vais peut–être arriver à te faire chier dans ton froc, Jeeves. Plus de 250 km/h. Pas mal comme vitesse terminale. En parachutiste aguerrie, elle savait pouvoir atteindre les 350 km/h en chute libre, mais la compression de l’air dans le tube étroit devait la ralentir quelque peu.

< Poppy ! >

OK. Les meilleures choses ont une fin. La jeune femme se roula en boule et, au prix d’une savante contorsion, réussit à pivoter sur elle–même sans toucher le conduit pour se retrouver les pieds en bas.

L’instant d’après, elle déclenchait son parachute dorsal.

Le choc lui coupa le souffle, et le ralentissement fut instantané. Elle leva la tête. Quelques mètres au–dessus, le parachute formait une masse compacte qui raclait les parois du tube dans un ronflement sonore. L’étroitesse du conduit empêchait la voile de se déployer, mais le frottement du tissu contre la surface métallique remplissait son office en la freinant peu à peu.

< Vélocité 52 m/s en baisse. 850 mètres avant de toucher. Félicitations, Poppy, mais je crains que cela ne suffise pas. Impact 140 à 850 g. Probabilité de survie 2 à 13 %… >

Pas de panique, Jeeves. Plan B. Poppy brandit le pied-de-biche qu'elle tenait plaqué contre sa cuisse depuis le début de sa chute et, le saisissant à deux mains, en appliqua fortement l’extrémité griffue contre la paroi qui défilait à toute vitesse. La secousse violente la déstabilisa et faillit lui arracher l’outil, tandis qu’un hurlement de métal torturé et une colossale gerbe d’étincelles envahissaient le conduit de ventilation. Elle affermit sa prise sur la tige d’acier et continua à la presser de toutes ses forces contre le mur en mouvement.

< Excellente initiative, Poppy. Vélocité 23 m/s en baisse, restent 450 mètres. Impact inférieur à 20 g si on continue à décélérer à ce taux. Probabilité de survie globale : supérieure à 99 % ; sans dommages : supérieure à 70 %. >

Effectivement, la paroi défilait beaucoup moins vite. Parfait. Continue à doser la pression. La jeune femme était cernée d’étincelles, et le crissement strident du métal frottant contre le métal atteignait la limite du supportable. L’extrémité du pied-de-biche avait été portée au rouge par le frottement, et la barre commençait à chauffer entre ses mains, mais pas question de mollir.

— Qu’est–ce que tu en dis, Jeeves ? murmura–t–elle entre ses dents. Encore quelques secondes, et on se pose comme une fleur !

Mais, à sa grande surprise, le processeur de combat émit à cet instant une sorte de hoquet électronique :

< Poppy, il y a un problème. Le parachute… >

Par réflexe, elle leva la tête, et le spectacle lui coupa le souffle. Merde ! Ce foutu truc est en train de cramer !

Comme presque tout son équipement, le parachute était une merveille de technologie militaire classifiée. La voile en nanotissu carbone/aramide était plus souple que la soie et cinquante fois plus résistante que l’acier, et son épaisseur inférieure au diamètre d’un cheveu permettait de la plier dans un compartiment de la taille d’un étui à cigarettes. Elle avait pour seul défaut de ne pas être ignifugée, inconvénient sans doute jugé mineur par le fabricant vu l’usage pour lequel elle était conçue. Poppy comprit que le tissu avait pris feu sous l’effet combiné de la friction contre les parois et des étincelles fusant du pied-de-biche ; malheureusement, la combustion de la voile semblait réduire ses capacités de freinage, et la jeune femme réalisa qu’elle recommençait à accélérer. La situation se gâta pour de bon quand l’extrémité de son levier heurta une aspérité de la paroi ; sans y prêter garde, elle avait relâché sa pression sur l’outil, et la barre métallique lui fut violemment arrachée des mains, la frappant au front et manquant de l’éborgner avant de se perdre dans les profondeurs du conduit.

< Poppy, ça craint ! intervint le processeur qui avait perdu son ton ampoulé. Vélocité 26 m/s en hausse, impact 11 secondes supérieur à 120 g… >

Moins de deux cents mètres et plus beaucoup d’options. Sans même réfléchir, Poppy utilisa ce qui lui restait pour freiner : ses pieds et ses mains. Dans un grand écart désespéré, elle s’arc-bouta de toutes ses forces contre les parois du tube pour tenter de ralentir sa chute folle. Ses gants épais et ses bottes de saut la protégeaient efficacement de la friction mais beaucoup moins de l’élévation thermique. La combinaison possédait une couche isolante en polyuréthane nanostructuré sous vide d’air, couplée à une thermorégulation par microcirculation de fluide. Un système parfaitement adapté aux ambiances thermiques extrêmes, mais beaucoup moins performant lorsqu’il s’agissait de dissiper une chaleur intense appliquée sur une zone réduite : en un rien de temps, ses mains et ses pieds devinrent brûlants. Luttant contre la douleur, elle continua néanmoins à les plaquer contre la paroi en mouvement, consciente que sa survie se jouait là.

< Impact 6 secondes, vélocité… >

— Plus le temps, Jeeves ! Combinaison en mode HAVLO à t-1. Medikit séquence full auto. Unlock autosystèmes ! »

En un éclair, Poppy visualisa la série de six chiffres qui validait l’ordre de déblocage et autorisait le processeur de combat à prendre le contrôle de l’armure en cas de blessure majeure ou de perte de connaissance de son occupante ; bien que les ingénieurs ne l’eussent jamais reconnu ouvertement, le sous-programme avait aussi pour but de ramener à bon port la très précieuse combinaison, même si cette dernière ne contenait plus qu’un cadavre…

Le système HAVLO (High Altitude Very Low Opening) avait été développé par les bureaux d’études de la K2 pour permettre la survie d’un chuteur opérationnel en cas d’ouverture différée ou de dysfonction du parachute. Le protocole avait été testé sur mannequin mais jamais en conditions réelles, par manque de volontaires désireux d’ouvrir leur voile à 40 mètres du sol. Une seconde avant l’impact, les dizaines de servomoteurs répartis sur toute la surface du vêtement se mirent en mouvement sans douceur et corrigèrent l’attitude de la jeune femme pour la forcer à adopter la position de crash : buste droit pour minimiser les accélérations latérales sur la colonne vertébrale, jambes à demi fléchies, bras croisés sur la poitrine, les deux mains enserrant le visage. Les électrodes de neurostimulation transcutanée disséminées sur toute la surface de sa peau se mirent en tension, raidissant ses muscles paravertébraux et multipliant par cinq le tonus musculaire de ses cuisses qui allaient encaisser l’essentiel du choc. Soixante unités de p-morphine furent injectées dans son système vasculaire en prévision des dégâts inévitables. Au cours de la dernière demi–seconde, le polymère à déformation programmée se rigidifia sur toute la surface de la combinaison, enserrant douloureusement le tronc et les membres de Poppy…

L’impact fut d’une violence inouïe.

La jeune femme eut beaucoup de chance : l’extrémité inférieure du tube était fermée par un solide grillage en acier dont les mailles se tordirent sur dix centimètres au moment du choc, et cette déformation absorba une grande partie de l’énergie cinétique ; si elle avait atterri sur une surface rigide, elle aurait été tuée sur le coup malgré l’assistance dynamique de la combinaison. En dépit de cela, elle subit une décélération instantanée de 65 g, qui aurait été fatale à n’importe qui d’autre. Quarante millisecondes après l’impact, son buste bascula en avant, et sa tête enfonça violemment la paroi du tube ; là encore, elle aurait été tuée net sans la protection du feuilletage kevlar/céramique à diffusion cinétique de son casque. Encore soixante millisecondes et son tronc s’écrasait sur la grille. Les os de son avant–bras se recassèrent au même endroit que lors de l’entraînement du matin, lui arrachant un hurlement de douleur. Plusieurs de ses côtes se brisèrent aussi, de même que sa clavicule gauche. Son cœur rata deux pulsations mais repartit tout seul, sans que le médikit ait à intervenir. Une seconde et demie après l’impact, les débris enflammés du parachute s’abattaient sur elle ; sa visière blindée se referma automatiquement, mais pas avant que ses cheveux et la peau de son front n’aient commencé à brûler. Poppy se débattit désespérément dans les replis du tissu en flammes, tout en essayant de retrouver l’emplacement du panneau de visite qu’elle avait entraperçu une fraction de seconde avant de percuter.