Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 28 sur 319

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Point Zéro

13 h 45 UTC

— Impossible. Nous n’avons encore jamais effectué de manœuvres à des latitudes aussi australes ; ils n’auront pas sitôt franchi le soixantième parallèle que la moitié des satellites de la NSA seront braqués sur eux. Je te rappelle que, dans cette affaire, la discrétion est aussi cruciale que la rapidité. Les Américains apprendront fatalement ce qui s’est passé, mais je veux que d’ici là tout soit terminé.

— Je me doutais que vous diriez ça, général. C’est pourquoi j’ai privilégié une troisième option : le Vladimir Karvaiyski. Un brise–glaces à propulsion conventionnelle de trois mille quatre cents tonnes. Actuellement affecté au ravitaillement et à la relève des personnels de plusieurs de nos bases scientifiques en Antarctique. Personne ne s’étonnera de le voir traîner dans le coin.

— Où se trouve-t–il en ce moment ? demanda Iazov d’un air intéressé.

— À quelques centaines de milles nautiques au sud du cap de Bonne-Espérance. Nous pouvons y être dans trente-six heures, si vous le souhaitez. Pour gagner du temps, j’ai déjà pris la liberté d’y faire héliporter deux unités Vympel, dans l’attente de vos ordres.

— C’est bien, Guennadi, c’est très bien… Mais il se pourrait que ça ne suffise pas. L’enjeu est beaucoup trop important, tu n’as pas idée à quel point. Il nous faut un atout supplémentaire…»

Iazov hésita un instant, puis sembla se décider et se pencha vers son aide de camp pour lui murmurer quelques phrases à l’oreille ; Baranko écouta sans rien dire, d’abord vaguement dégoûté par la proximité physique du vieillard, puis avec une stupéfaction croissante. Quand ce fut terminé, il

souffla : « Belaya smiert(9) ? Je croyais que c’était une légende…

— Plût à Dieu que ce soit le cas, mon ami, dit Iazov d’un ton grave. Plût à Dieu…»

À ce moment, Baranko réalisa qu’il n’avait encore jamais entendu le nom de Dieu franchir les lèvres de son supérieur.

 

13 h 45 UTC

 

Ce bâtiment est la preuve vivante que les fantômes n’existent pas, se disait souvent Oleg Lanski. Sinon les couloirs en seraient pleins. Depuis un siècle, l’immeuble de la place Loubianka avait hébergé sans discontinuer tous les avatars successifs des services secrets soviétiques puis russes : Tchéka, Guépéou, NKVD, KGB, FSB… Le temps n’était plus où les passants changeaient de trottoir et baissaient les yeux sans oser contempler la vaste façade néobaroque, mais la seule évocation de la Loubianka parvenait encore à provoquer des frissons chez tous les Moscovites de plus de cinquante ans. Au plus fort des purges staliniennes, c’est par camions entiers que les malheureux tombés dans les filets de la police politique étaient jetés chaque jour dans les innombrables cellules qui occupaient les six niveaux souterrains du bâtiment. Un mot malencontreux au cours d’une conversation banale, une phrase ambiguë dans une lettre à un ami, un nom à consonance juive ou la simple nécessité de remplir les quotas de déportation ou d’exécution suffisaient à déclencher la machine. Après quelques jours ou quelques semaines de tortures au cours desquelles les suspects finissaient invariablement par avouer leurs crimes, un simulacre de procès décidait de leur sort : les plus chanceux écopaient de cinq ou dix ans d’exil intérieur au fin fond de la Sibérie, les autres étaient envoyés mourir dans les camps au– delà du cercle Arctique ou plus simplement recevaient une balle dans la nuque dans l’une des courettes de l’immeuble.

Oleg Nikolaïevitch Lanski dirigeait depuis quatre ans le Federalnaya Sluzhba Bezopasnosti – ou FSB, l’agence de sécurité intérieure de la Fédération de Russie qui avait hérité une partie des attributions du KGB. En août 1991, ce dernier avait très lourdement payé la participation de son chef, le général Vladimir Krioutchkov, à la tentative de coup d’État contre Gorbatchev orchestrée par la vieille garde communiste. Après l’échec du putsch, Krioutchkov avait été démis de ses fonctions, emprisonné et remplacé par Vadim Bakatine, dont l’unique mission avait consisté à démanteler le titanesque service de renseignement. Le dépeçage du monstre avait duré trois mois, et, le 4 décembre 1991 – trois semaines avant la dissolution de l’URSS et la prise de pouvoir par Boris Eltsine –, le KGB cessait d’exister pour être remplacé par plusieurs agences indépendantes : le FSB, le SVR chargé des renseignements extérieurs, le Service des garde-frontières, la FAPSI chargée des communications gouvernementales et du renseignement électronique… Divide ut régnés.

La stricte dichotomie entre renseignement intérieur et extérieur, habituelle dans les services des pays occidentaux, était loin d’être aussi affirmée en Russie : outre ses missions de sécurité intérieure, de contre-espionnage, de lutte contre le terrorisme ou le crime organisé, le FSB était également compétent pour les interceptions électroniques à l’étranger ainsi que pour mener des opérations militaires – sous couvert de lutte antiterroriste – n’importe où dans le monde. Pour sa part, le SVR, en charge des opérations de renseignement et d’espionnage à l’étranger, avait une fâcheuse tendance à poursuivre ses investigations sur le territoire même de la Fédération. Cela aussi avait été voulu par les liquidateurs du KGB : les deux agences se vouaient désormais une haine sans merci et passaient le plus clair de leur temps à se tirer dans les pattes, ne se retrouvant que pour faire front contre leur ennemi commun : le GRU, le tentaculaire service de renseignement militaire qui, de son côté, avait traversé sans encombre les années difficiles de la fin de l’Union Soviétique.

En cette fin d’après–midi, Lanski ne pensait toutefois qu’à une chose : quitter le bureau où il venait de passer les quatorze dernières heures, faire un saut à son appartement du quai Raushskaya puis se rendre avec sa femme au Bolchoï où l’on donnait la première de Sadko, l’un de ses opéras préférés. Il s’apprêtait à passer son manteau quand sa secrétaire le prévint :

« Le Directeur adjoint Pripatkine, monsieur. »

Lanski grommela un juron ; il avait complètement oublié ce rendez-vous qui s’était rajouté à la dernière minute dans son planning déjà très chargé. Il se demanda ce que Pripatkine lui voulait. Il l’avait croisé le matin même lors de la synthèse quotidienne des chefs de département, et rien ne laissait supposer qu’il eût une requête particulière à lui soumettre. Boris Pripatkine était second directeur adjoint du Département de sécurité économique, un des secteurs les plus sensibles du FSB. Les membres de ce département avaient pour tâche officielle de mener une guerre sans merci à la criminalité financière sous toutes ses formes : détournements de fonds publics, blanchiment d’argent, délits douaniers, trafic de drogue ou de matières premières – le tout en veillant soigneusement à épargner les intérêts des oligarques sur lesquels reposait le pouvoir de Vladimir Poutine. Dans ce travail délicat, Pripatkine avait acquis la réputation d’un analyste consciencieux, voire tatillon, quoiqu’un peu effacé ; il lui manquait le sens politique et l’ambition nécessaires pour monter plus haut, et, pour ses supérieurs, il était clair qu’il avait atteint son seuil d’incompétence. Lanski espérait vivement qu’il ne venait pas lui demander une promotion.

L’homme pénétra dans le vaste bureau, l’air intimidé. Il serrait une chemise renfermant quelques documents et un disque Téra-SSD. Lanski réalisa qu’ils n’avaient jamais échangé plus de trois mots d’affilée. Pripatkine ne savait manifestement pas comment engager la conversation, et Lanski décida de le mettre à l’aise : « Eh bien, mon vieux ! Ne restez donc pas planté là. Asseyez-vous et dites-moi ce qui me vaut le plaisir de votre visite…»

L’homme obtempéra, avala sa salive et bredouilla : « Merci d’avoir accepté de me recevoir, monsieur le Directeur. Il s’agit d’une affaire un peu… délicate que je souhaiterais vous soumettre. »

Le ton obséquieux agaça tout de suite Lanski. Il se demanda pourquoi Pripatkine bousculait ainsi la hiérarchie au lieu de faire suivre son dossier par la voie officielle. Son prédécesseur l’aurait éconduit sans ménagement, mais il se targuait d’appartenir à une nouvelle école du renseignement et d’attacher un peu moins d’importance aux questions protocolaires. Accorde-lui cinq minutes, peut–être a–t–il pour une fois quelque chose d’intéressant à raconter. Il fit un sourire avenant et invita l’autre à poursuivre. Pripatkine se lança enfin :

« Voilà, monsieur. Comme vous le savez, mon service enquête depuis plusieurs mois sur de possibles détournements de fonds impliquant les dirigeants de certaines agences publiques. C’est dans ce cadre que j’ai récemment été amené à m’intéresser au cas du général Valentin Iazov…»

Pripatkine ne remarqua pas l’infime crispation sur le visage de son supérieur.

« Le nom me dit quelque chose, fit ce dernier, mais sans plus.

— Ce n’est pas étonnant, cet homme semble avoir passé la plus grande partie de sa vie à éviter les projecteurs. Le peu que j’ai pu en apprendre m’a tout de suite intrigué, continua l’analyste d’un air important en ouvrant sa pochette pour en extraire quelques documents. « Général Valentin Yefimovitch Iazov. quatre–vingt-huit ans. Héros de l’Union Soviétique, six fois médaillé de l’Étoile Rouge et quatre fois de l’Ordre de la Guerre patriotique. Officiellement à la retraite et rayé des cadres de l’Armée depuis 1998, pourtant il continue à percevoir sa solde entière… Première bizarrerie – à mon avis, il bénéficie de certaines complaisances, et il faudra gratter un peu auprès du Département des Anciens combattants. Les choses deviennent carrément suspectes quand on essaye de retracer sa carrière. Avec son palmarès, sa voie était toute tracée pour atteindre les sommets de l’état–major ; pourtant, il demande dès 1946 à quitter le service actif pour être affecté à un petit bureau de développement dépendant du Commissariat du Peuple à l’industrie. Tout le reste est de la même veine. C’est absolument incroyable, pendant plus d’un demi–siècle, ce type a réussi à grenouiller dans toute une série d’officines aux activités imprécises rattachées à des ministères de seconde zone. Difficile pour l’instant de savoir ce qu’il y trafiquait, mais dès que j’aurai votre aval, je pourrai fouiller plus sérieusement…

— Et maintenant, il fait quoi ? demanda Lanski sans saisir la perche qui lui était tendue.

— Aussi curieux que ça puisse paraître, il continue… À son âge, il devrait se trouver dans quelque maison de retraite de l’armée, en train de faire admirer sa quincaillerie à d’autres vieilles badernes. Mais il ne semble pas du tout pressé de dételer : depuis 2004, il dirige le Minieralnye Riesourcii Obsloujivanye – le Bureau des Ressources minéralières, une minuscule agence publique chargée d’évaluer des projets d’exploitation minière dans des régions excentrées : Sibérie centrale, régions arctiques, et cætera… C’est du moins ce qu’on lit sur le site du gouvernement, où trois lignes lui sont consacrées. Elle emploierait dix–huit personnes et occuperait un petit immeuble de fonction à Shemyakino. J’ai fait procéder à une vérification préliminaire de ses comptes et je suis resté stupéfait : la subvention officielle du MRO est de sept cent mille nouveaux roubles.

— Où est le problème ? Cela paraît tout à fait cohérent avec une boîte de cette taille, fit observer Lanski.

— Bien sûr, monsieur. Mais ce qui l’est moins, ce sont les montants qui transitent en réalité sur ces comptes : près de deux cents millions rien que pour 2017 ! L’origine de ces sommes énormes s’avère très complexe : pour l’instant, j’ai pu identifier des lignes budgétaires émanant d’une demi-douzaine de ministères et d’autant d’agences gouvernementales, à chaque fois sous l’étiquette de “fonds spéciaux” ou de “dotations de réserve”. Impossible de savoir ce qu’ils font de tout cet argent, leur activité concrète semble extrêmement réduite : quelques mémos insipides sur les ressources aurifères du Kamtchatka, un rapport moral annuel copié-collé sur celui de l’année précédente, pas grand–chose d’autre… Tout est là, monsieur, indiqua Pripatkine en tendant le disque SSD à son supérieur.

— C’est effectivement très intéressant, fit ce dernier en prenant l’objet. Votre analyse ?

— J’ai d’abord pensé à un détournement massif de fonds publics, avec des complicités multiples probablement haut placées. Tristement banal : ce ne serait pas la première fois que nous tombons sur ce genre de vieux apparatchiks qui confondent depuis des décennies les finances de l’état avec leur cassette personnelle. Mais ce que j’ai découvert hier est beaucoup plus troublant : il semble que Iazov ait des connexions étroites avec la ville de Mezhgorye et l’ancien site militaire du mont Yamantaw, au sud de l’Oural. »

Nouveau tressaillement sur le visage de Lanski, cette fois plus net – mais, pour son malheur, Pripatkine était trop absorbé par son exposé pour s’en rendre compte.

« Le site est officiellement fermé depuis sept ans, continua–t–il, et il n’y subsiste qu’une petite garnison de surveillance. Mais il est de notoriété publique qu’il abritait plusieurs laboratoires de recherche gouvernementaux ainsi que des dépôts de matières fissiles. J’ai fait retracer les déplacements de Iazov, et il s’avère qu’au cours de l’année écoulée, il s’est rendu pas moins de six fois à Mezhgorye, pour des séjours allant de quelques heures à deux semaines.

— Et vous en concluez ?

— Trafic de matériel militaire sensible ou de technologies classifiées, peut–être même d’armes nucléaires. Un crime d’État, passible de la peine capitale. En tout cas, un lièvre bien trop gros pour que je continue à le pister tout seul, monsieur. J’en ai eu la preuve en tentant de contacter le commandant de la garnison du mont Yamantaw ainsi que le responsable de notre antenne locale à Oufa ; on m’a fait clairement comprendre que je ne disposais pas des accréditations nécessaires et on m’a suggéré de m’adresser directement à vous. Même chose quand j’ai essayé de creuser un peu au niveau des mouvements de fonds sur les comptes du MRO : on dirait que le nom de Iazov donne des sueurs froides à pas mal de monde. Pour en avoir le cœur net, j’ai pris la liberté d’envoyer deux de mes hommes à Shemyakino ce matin…

— Vous avez fait quoi ? demanda Lanski qui n’avait pu s’empêcher d’élever le ton.

— Simple vérification de routine, monsieur. Je sais que mon département n’est pas habilité à déployer des mesures actives. Mais l’occasion était trop belle : Cheremetievo m’a informé que Iazov et son adjoint ont réquisitionné un jet et ont décollé peu avant dix heures, à nouveau pour Mezhgorye. Il s’agissait juste de faire le tour de la boutique en leur absence, relever l’identité des personnes présentes, éventuellement saisir quelques disques durs, ce genre de choses… Le problème est que mes hommes étaient censés me faire leur rapport en début d’après–midi, et que je l’attends toujours. Impossible de les joindre en actif ; plus inquiétant, leurs implants GeoLoc sont également muets. Je suggère…

— Excellent, Pripatkine, le coupa abruptement le chef du FSB en se levant pour signifier la fin de l’entretien. On dirait bien que vous avez levé du très gros gibier, et vous avez eu raison de venir me voir. Nous aborderons le sujet dès demain matin lors de la réunion interservices pour mettre en place un protocole d’enquête approprié. En tout cas, je puis vous assurer dès à présent que votre flair sera récompensé.

— Merci, monsieur, dit l’autre en rougissant de plaisir. Mais je m’excuse d’insister : mes hommes sont peut–être en danger. Je suggérerais plutôt d’envoyer dès ce soir une unité de spetsnaz au siège du MRO, avec un ordre officiel de perquisition pour…

— Il n’en est absolument pas question, trancha Lanski en consultant ostensiblement sa montre. À l’heure qu’il est, vos hommes doivent être tranquillement en train de se saouler dans un bistrot de Kitai Gorod. En ce qui me concerne, je veux d’abord consulter à tête reposée les fichiers que vous m’avez remis. Rentrez vous reposer et soyez tranquille, nous verrons ça demain matin. Au fait, continua–t–il d’un ton détaché tout en reconduisant Pripatkine vers la porte, combien de personnes avez–vous mises sur le coup ?

— Personne d’autre que moi–même et les deux agents en question. Je voulais d’abord vous consulter pour savoir s’il était bien nécessaire d’impliquer le reste du Département…»

Lanski referma l’épais battant. Pauvre crétin. Tu voulais plutôt garder pour toi tout le bénéfice de ta trouvaille. Il contempla le disque et la liasse de feuillets qu’il tenait toujours à la main et s’apprêta à tout balancer dans l’incinérateur ; il se ravisa au dernier moment, hésita puis les rangea finalement dans sa mallette. peut–être une assurance sur la vie, qui peut savoir ce que réserve l’avenir ? Il revint lentement s’asseoir derrière son bureau, pesant le pour et le contre. Il était tentant de convoquer Pripatkine à la première heure, de lui passer le savon du siècle et de l’envoyer exercer ses talents d’enquêteur en Sibérie orientale ou dans les îles Kouriles… Puis il se remémora les quelques mots que le Président Poutine lui avait glissés en tête-à-tête quatre ans auparavant, lors du cocktail officiel célébrant sa nomination à la tête du FSB. Le maître du Kremlin l’avait entraîné un peu à l’écart des invités, et ses ordres concernant Iazov avaient été à la fois très brefs et parfaitement clairs.

Aucune exception. Sur votre vie.

Lanski soupira, décrocha son téléphone et activa la ligne ultra-sécurisée qui reliait son bureau à l’état–major central du GRU, situé à Khodynke, dans l’ouest de Moscou.

« Ici Lanski, je souhaiterais parler au général Alexeï Beryakilev. Priorité Apex. »

Il détestait par avance la conversation qui allait suivre. Pas moyen d’y couper, pourtant. Impossible de régler ça en interne, cela ferait beaucoup trop de vagues ; le mieux était de confier le bébé aux militaires, après tout Iazov était encore des leurs – du moins en théorie. Au moment où son correspondant prenait l’appel, Lanski se souvint que Pripatkine avait une femme et deux gosses, et il se demanda un instant ce qu’il allait bien pouvoir leur raconter. Puis il réalisa que ce ne serait pas nécessaire.

Le GRU faisait toujours le ménage en grand.

 

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