Point Zéro
03 h 09 UTC
« Terminé, dit le caporal Oleg Duryagin en appuyant sur la touche EXTINCTION de la torche à plasma. Si je continue une minute de plus, je passe à travers. »
Le Russe avait accompli un travail d’orfèvre : sur près d’un mètre de diamètre, il avait parfaitement déblayé le fond de la cavité de toutes ses aspérités, mettant à nu la surface calcinée du revêtement intérieur du blockhaus. Cette ultime couche semblait effectivement très mince ; un local brillamment éclairé devait se trouver derrière, comme l’indiquait la fissure serpentant à sa partie supérieure et qui laissait passer un rai de lumière vive.
Dès que Duryagin se fut écarté, le yefreïtor Karol Spivak prit sa place et appliqua sur la paroi l’extrémité de sa perceuse à trépan ; la grosse mèche d’acier au tungstène se mit aussitôt à tourner avec un crissement étonnamment discret. En un rien de temps, la machine se retrouva en butée après avoir foré un trou parfaitement rond du diamètre du pouce. Spivak s’empressa de la retirer et inséra dans l’orifice la sonde flexible d’une minicaméra à fibre optique ; puis il chaussa une paire de lunettes vidéo et commença à actionner les manettes de son appareil.
« Alors ? demanda Duryagin. Tu vois quoi ?
— Ta mère avec un balai dans le cul, ricana l’autre. Je la verrais mieux si tu me laissais le temps de… oh, blyad’ !
— Quoi ? Qu’est–ce qu’il y a, Spivak ? s’exclama le sergent Vadim Alexeiev. Qu’est–ce que tu vois ?
— Un gros avion. Et on est juste devant. »
03 h 09 UTC
Par vingt–cinq degrés au–dessous de zéro, leur souffle formait d’épais nuages de buée qui gelaient aussitôt en fins cristaux neigeux. L’air puait le soufre, le pétrole, le caoutchouc brûlé et le cadavre, avec en prime un affreux relent acide qui, combiné au froid intense, leur arrachait la gorge à chaque inspiration.
Mais c’était de l’air.
Et pour rien au monde les douze personnes qui s’entassaient dans la petite cabine de deux mètres sur trois n’auraient voulu céder leur place. Gretchen Vogt et Sarah Miller s'étaient installées sur la couchette pendant que Viktor Bernstein s’appropriait le minuscule bureau sous le hublot ; les autres s’étaient répartis comme ils pouvaient dans l’étroit espace restant. Une tâche d’autant plus malaisée que, par sa masse énorme, One-Shot occupait à lui tout seul la cloison du fond. Malgré l’inconfort de l’endroit, tous se sentaient bien mieux qu’à aucun moment des douze heures écoulées, et certains éprouvaient même une légère euphorie ; les trois bouteilles d’oxygène qu’ils avaient vidées coup sur coup n’y étaient pas étrangères.
« On ouvre la dernière ? » demanda Poppy Borghese, qui n’était pas la moins éméchée du lot. Grâce au précieux gaz, elle avait très vite récupéré ses moyens, en témoignaient ses remarques salaces lorsqu’elle avait dû se contorsionner pour se caser entre un Joshua Tewaru et un Vandell Richardson plus gênés qu’elle.
Elle avait déjà saisi le gros cylindre d’acier et allait en ouvrir le robinet quand Caleb l’arrêta d’un geste : « Non, Poppy.
— Quoi ?
— J’ai dit non. On la garde pour le cockpit. Le décollage risque d’être assez… délicat. Je préfère qu’on ait les idées claires à ce moment.
— Voüs n’êtes vraiment pas très fun comme type, Caleb. Si vous voulez, j’ai sur moi un truc qui est radical pour avoir les idées claires. Je vous prépare un petit rail ?
— Ça suffit, Poppy, intervint Kendall Kjölsrud d’une voix égale. Caleb a raison. Pose cette bouteille, s’il te plaît. »
Le milliardaire s’était juché sans façon sur le petit meuble de toilette, ce qui avait l’avantage de lui offrir une position dominante ; lui aussi semblait avoir repris quelques forces, et l’oxygène avait ramené un peu de couleur sur son visage émacié. Poppy haussa les épaules avant de se rasseoir avec une expression boudeuse.
« Alors, on est sur le départ ? demanda Viktor Bernstein d’un air morose.
— On commence la séquence de décollage dès que Sanjiv nous donnera le signal, opina Kjölsrud. D’après lui, ça devrait être bon dans deux ou trois minutes. Tu sais qu’on n’avait pas d’autre choix, Viktor.
— Pas d’autre choix, tu parles ! Je pense qu’on aurait dû y réfléchir à deux fois avant de démarrer ta foutue machine…»
Une expression agacée apparut aussitôt sur le visage de Kjölsrud. Mais Viktor Bernstein n’était pas n’importe qui, et il ne pouvait se contenter de l’envoyer balader avec une remarque méprisante : « Qu’est–ce qui te fait dire ça ? lui demanda–t–il à la place.
— Ceci, fit Bernstein en brandissant le petit carnet en cuir récupéré dans le bureau du colonel Buckmaster. J’ai eu le temps de le lire, ça raconte exactement ce qui s’est passé, tout y est… C’est de la folie pure d’avoir activé cet engin. Si c’est encore possible, on ferait beaucoup mieux de le sortir tout de suite de la soute et de le mettre en pièces, tu peux me croire !
— Écoute, Viktor… commença Kjölsrud.
— Non, le coupa Caleb en se levant soudain. C’est vous qui m’écoutez. Vous tous. Ce qui est fait est fait. À tort ou à raison, mais, en tout cas, on n’a plus le temps de le défaire. Dans quelques instants, nous allons jouer notre peau sur un coup de dés ; je n’ai pas besoin de vous rappeler l’importance du timing, ça va être à la demi–seconde. Chacun connaît déjà son rôle, mais je voudrais qu’on revoie ça une dernière fois avant de s’y mettre.
— Chouette discours, Caleb, marmonna Poppy. Martial et tout, on voit que vous…
— La ferme, poursuivit–il sans élever la voix. Josh, on commence par toi. »
Le briefing prit moins de trois minutes. Comme Caleb s’y attendait, chacun savait sa partition et le moment de la jouer. « Je crois qu’on a fait le tour, dit ensuite le jeune homme. Des questions ?
— Juste une, dit timidement Sarah Miller. Et nos amis sur le Defender ? J’ai l’impression qu’on s’apprête à les abandonner… Et si nous parvenons à nous enfuir, est–ce qu’ils ne vont pas en faire les frais ?
— On en a déjà discuté, Sarah, dit Kjölsrud. Nous n’avons aucun moyen d’intervenir sur le Defender. Et la meilleure chose qui puisse leur arriver, c’est justement que nous arrivions à mettre les voiles.
— Pourquoi ?
— Parce que le plan des Russes – qui ne prévoit certainement pas de laisser de témoins – repose sur le fait que nous sommes coincés ici sans possibilité de contact avec l’extérieur. Ils hésiteront au contraire à liquider des otages américains s’ils savent que le monde risque de l’apprendre. Iazov est un homme extrêmement puissant, mais je doute quand même qu’il ait l’aval de Vladimir Poutine pour déclencher un conflit international. » Sarah Miller hocha la tête, pas vraiment convaincue. Personne n’ayant d’autres questions, Caleb s’apprêta à lever la séance et à demander à chacun de gagner son poste.
C’est à ce moment précis que la voix, précédée d’un délicat raclement de gorge, s’éleva dans la minuscule cabine.
< Je suis tout à fait navré d’intervenir dans votre débat sans y avoir été invité. Mais je me dois de vous informer que votre plan d’évasion est voué à l’échec. >
Tout le monde se regarda avec surprise, car aucun d’entre eux n’avait parlé.
La voix obséquieuse était celle, inimitable, d’un vieux majordome anglais.
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