Point Zéro
20 h 31 UTC
— Ne discute pas mes ordres ! le coupa Iazov d’un ton plus véhément qu’il ne l’aurait souhaité. J’ai changé d’avis, voilà tout. Nous ne pouvons pas risquer qu’ils le transportent à l’intérieur de leur navire. Donne l’ordre au capitaine Sabayev de mettre en marche à petite vitesse, je veux que nous soyons sur place en début d’après–midi. Et préviens Tomski et ses hommes de se tenir prêts.
— Bien, général. »
Baranko lui lança un dernier regard intrigué et tourna les talons. Iazov attendit que la porte se fût refermée pour ressortir le mouchoir qu’il avait empoché en toute hâte à l’arrivée de son adjoint ; il considéra avec dégoût le tissu trempé de sang avant de le jeter à la poubelle.
Plus beaucoup de temps, désormais. Demain, ce sera très bien.
20 h 31 UTC
« Tout ceci ne mène à rien ! explosa Vandell Richardson. Chaque réponse amène deux nouvelles questions ! D’où sortent ces deux types ? Qu’est–ce qu’ils foutaient là avec leur caméra, ils ne sont quand même pas venus en canot depuis l’Amérique du Sud ? Qu’est–ce qui les a tués, le truc énergétique dont nous parle Sanjiv ou autre chose ? Et qui a bien pu bâtir ce foutu blockhaus ?
— Je pense que nous sommes tous d’accord sur le fait que les réponses se trouvent à l’intérieur », lâcha Caleb sans chercher à dissimuler son agacement. Avec son air arrogant et ses déclarations péremptoires, l’ancien marine commençait à lui chauffer les oreilles ; leur passé commun dans les forces spéciales aurait pu les rapprocher, mais en réalité c’est exactement le contraire qui se produisait.
« Et qui nous dit qu’il y a un intérieur ? fit soudain Poppy Borghese d’une voix légèrement pâteuse. Votre blockhaus n’est peut–être qu’un vulgaire tas de cailloux ! Ça pourrait aussi bien être le soubassement d’un édifice qui n’a jamais été construit ; ou alors quelqu’un s’est mis dans la tête de construire une piste d’atterrissage en dur, et c’est son extrémité qui dépasse de la glace…
Alors qu’on ne l’attendait plus, la jeune femme était arrivée moins de deux minutes auparavant et s’était effondrée sur sa chaise en marmonnant un truc indistinct qui pouvait à la rigueur passer pour un mot d’excuse. Tout le monde avait remarqué avec consternation le filet de sang qui suintait de sa narine droite, apparemment sans qu’elle en eût conscience. Bon sang ! avait pensé Caleb. Elle a sniffé du déboucheur à chiottes ou quoi ?
« On peut au moins répondre à ça, Poppy, dit Sarah Miller en essayant de garder un ton neutre. Depuis hier, nous avons effectué toute une série de relevés microgravimétriques, géoradar et sismométriques. Tous les résultats concordent : les murs font près de quatre mètres d’épaisseur mais, derrière, il y a bien un grand nombre de cavités dont certaines sont gigantesques et paraissent héberger des structures métalliques de grande taille. La question n’est donc plus de savoir s’il y a un intérieur, mais plutôt comment nous allons faire pour y accéder.
— Je ne vois vraiment pas où est le problème, lança Vandell Richardson. Comme chacun sait, continua–t–il avec un regard ironique à l’attention de Caleb et de ses amis, nous avons à bord une petite réserve d’explosif brisant en vue d’éventuels chantiers de prospection géologique. Avec ça, ce ne sont pas quatre mètres de béton qui vont nous arrêter !
— Non, ce sera juste cinq millions de tonnes de glace ! ricana Gretchen Vogt. À la louche, c’est ce qui va vous dégringoler dessus si vous faites la connerie de lancer n’importe quoi de plus gros qu’un pétard sur cette plage !
— Non mais dites donc, espèce de pétasse ! s’insurgea l’ancien militaire, dont le teint avait viré au rouge brique. Vous croyez que vous allez m’apprendre…»
Deux chaises s’écroulèrent avec fracas : Caleb et Joshua venaient de se lever, une même lueur meurtrière dans le regard. Sanjiv se prit la tête entre les mains et lança un long hululement de détresse ; Poppy Borghese éclata de rire.
« Ça suffit !! »
Kendall Kjölsrud avait à peine élevé la voix, mais quelque chose dans son intonation eut pour effet de ramener aussitôt le calme. Le vieillard promena un regard courroucé sur l’assemblée avant de poursuivre : « À l’avenir, vous voudrez bien éviter ce genre de démonstration en ma présence. Sarah, votre opinion sur le point en discussion ?
— C’est Gretchen qui a raison, répondit l’intéressée d’une petite voix tout en essayant d’éviter le regard furieux de Richardson. Les falaises qui surplombent l’Artefact sont extrêmement instables, et toute onde de choc peut provoquer une catastrophe ; vu leur taille, aucune partie de la plage ne sera à l’abri en cas d’effondrement massif. »