Point Zéro
14 h 07 UTC
Retiens ta respiration. Ne tourne pas de l’œil. Elle se rendit compte qu'elle était en train de couler. Sans lâcher Sarah, elle se tortilla pour ôter l’épais blouson qui l’entraînait vers le fond. En même temps, elle battait convulsivement des pieds pour tenter de remonter vers la surface ; elle ne sentait déjà plus ses extrémités, et son esprit engourdi se demanda vaguement dans quel état se trouvait sa cheville. Elle eut l’impression de se débattre pendant une éternité dans cette obscurité glacée, pendant que ses forces s’épuisaient et que sa conscience se délitait. Une idée saugrenue lui traversa l’esprit avec la lenteur d’une limace. Si seulement Jeeves était là.
Alors qu’elle était sur le point de renoncer, sa tête creva la surface et elle put enfin remplir ses poumons. Elle s’aperçut qu’elle tenait toujours Sarah et se hâta de sortir également sa tête de l’eau ; d’une pâleur inquiétante, la jeune femme ne donnait plus signe de vie, et une mousse abondante s’écoulait de ses lèvres bleuies. Dans l’état de conscience crépusculaire qui était le sien, Poppy réalisa que des tas de trucs étaient en train de tomber dans l’eau tout autour d’elles. Et aussi qu’elle arrivait de moins en moins à bouger. Ne tourne pas de l’œil. Continue à remuer. Caleb va peut–être venir.
14 h 07 UTC
Il aurait tout aussi bien pu les rater. L’épais brouillard de particules blanches qui entourait maintenant la base de l’iceberg rendait le pilotage hasardeux, et la visibilité se dégradait de seconde en seconde. Une grêle ininterrompue de fragments de glace cascadait sur la verrière de l’hélico ; à deux reprises il avait déjà réussi à éviter in extremis des morceaux plus volumineux qui auraient directement envoyé l’appareil par le fond. Les deux têtes étaient cachées derrière un gros glaçon, et ce n’est qu’en passant devant qu’il les repéra du coin de l’œil. Elles se trouvaient pratiquement au contact du mur vertical – ou bien était–il maintenant en surplomb ? – qui plongeait dans l’océan. Poppy semblait complètement épuisée et mobilisait ses dernières forces pour nager sur place en maintenant sa tête et celle de Sarah hors de l’eau ; cette dernière avait les yeux clos et la pâleur d’une morte. Caleb joua rapidement du manche et du palonnier pour se rapprocher, en même temps que le soulagement l’envahissait.
Soulagement de très courte durée. La seconde d’après, il réalisait que la situation qui avait empêché la récupération de Sarah quelques minutes plus tôt se reproduisait maintenant à l’identique : les deux femmes étaient beaucoup trop proches de la base de l’iceberg pour lui permettre de les repêcher sans percuter avec le rotor. Caleb faillit crier de frustration : elles allaient se noyer à quelques mètres de lui sans qu’il pût rien tenter.
La radio se mit à grésiller dans ses écouteurs. C’était la voix de Vandell Richardson, avec une intonation d’urgence qu’il ne lui connaissait pas encore : « Little Bird, ici Defender. Ce putain de glaçon est en train de se fendre en deux sur toute sa hauteur ! Dégagez ! Je répète, Little Bird : dégagez tout de suite ! »
Caleb coupa la transmission d’un geste désespéré. À l’extérieur, Poppy paraissait avoir compris la situation et avait réussi à s’écarter un peu de la paroi, en hâlant Sarah toujours inanimée. Quelque chose d’énorme était en train de se passer sous l’eau, et des bulles gigantesques commençaient à crever la surface en formant autant de dômes liquides ; un remous s’empara des deux naufragées et leur apporta une aide inespérée, les rapprochant encore de quelques mètres de l’hélico. Elles étaient désormais presque à portée de main.
Mais toujours sans que Caleb puisse faire quoi que ce soit ! Poppy n’avait plus la force de nager et lui jeta un regard indéchiffrable : il sut qu’elle allait couler. Il aurait fallu qu’il pose l’hélico le temps de les repêcher, mais le petit MH-6 n’était pas équipé de flotteurs. Ou bien qu’il fasse un stationnaire et sorte du cockpit pour les aider à grimper à bord. Chose tout aussi impossible : lâcher ne serait-ce qu’une seconde les commandes d’un hélico alors qu’on se trouve à trois mètres du relief constitue une manière aussi efficace de se suicider que de sauter du trentième étage. Alors qu’il se débattait avec ce dilemme, un bloc de la taille d’un réfrigérateur dégringola droit sur lui ; Caleb l’entrevit du coin de l’œil, juste avant qu’il n’éclate en mille morceaux en percutant avec fracas au niveau de l’axe du rotor : une chance inouïe, car à distance de l’axe l’impact aurait brisé une ou plusieurs des pales avec pour conséquence la destruction immédiate de l’appareil. Le choc n’en fut pas moins très violent, et Caleb dut batailler pour rétablir l’assiette de l’hélico dont les patins trempaient déjà dans l’eau ; alors qu’il parvenait péniblement à le remettre dans sa position initiale, une voix se fit à nouveau entendre dans ses écouteurs. Synthétique cette fois–ci.
< Avarie mineure biellette numéro deux du cyclique. Risque de rupture 1 sur 6. Je suggère une réparation immédiate dès retour à la base. >
Caleb eut une illumination. L’IA ! Le Little Bird, tout comme le Sikorsky qui devait maintenant reposer au fond de la baie, était équipé d’une IA qui se chargeait des tâches de fond mais qui pouvait suppléer en cas de besoin le pilote pour l’ensemble des fonctions de navigation. Pas plus tard que la veille, Caleb avait eu une conversation à ce sujet avec le malheureux Ross O’Donnell, lequel s’était montré à la fois enthousiaste et désabusé : « Nous sommes la dernière génération de pilotes, Caleb, disait– il. Il y a encore deux ans, je n’aurais pas parié un cent – et encore moins ma vie – sur ces foutus pilotes automatiques pour hélicos. Mais ces nouvelles IA pourraient poser nos oiseaux sur une pointe d’épingle au milieu d’un ouragan ! » En un éclair, Caleb actionna la commande « AUTOPILOT » que lui avait indiquée O’Donnell. Le système réagit aussitôt.
< À vos ordres, monsieur. Une situation des plus délicates, me semble-t– il ? >
— Je ne te le fais pas dire. Tu peux maintenir un stat pendant… disons trente secondes ?
< Je vais essayer, monsieur. >
Comme beaucoup d’IA, celle–ci cultivait l'understatement mais aussi la modestie. Histoire de ne pas trop froisser les opérateurs humains, même si ses performances étaient très largement supérieures. Caleb lâcha les commandes avec précaution, s’attendant plus ou moins à devoir les reprendre dans l’instant.
Mais ce ne fut pas nécessaire. Huit cents fois par seconde, la centrale inertielle et la batterie de capteurs télémétriques répartis sur tout le fuselage mesuraient maintenant les plus infimes variations d’assiette, et l’autodirecteur les corrigeait aussitôt en un rétrocontrôle bien trop rapide pour être perçu par des sens humains : malgré le vent de vingt–cinq nœuds, les embruns giclant jusqu’en haut de la verrière, et le déluge de fragments de glace qui continuait à s’abattre sur lui, l’hélico était désormais stable comme un roc à cinquante centimètres au–dessus des flots en furie.
Pas le temps de t’émerveiller. Caleb arracha son harnais et se précipita hors du cockpit. Les deux femmes étaient toujours là, à moins d’un mètre du patin gauche ; Poppy avait les yeux clos et déjà la tête sous l’eau. Caleb prit pied sur le patin et, en équilibre instable, allongea le bras vers elle ; c’était limite, mais, au deuxième essai, il réussit à la crocheter à l’épaule et à la tirer vers lui. Elle reprit vaguement conscience et lui marmonna quelque chose d’indistinct. Il la sortit de l’eau sans difficulté – il se fit la réflexion qu’elle était légère comme un oiseau – et la propulsa sans ménagement sur le siège du copilote. L’instant d’après, il hissait Sarah, complètement inerte. Poppy semblait avoir déjà récupéré quelques forces et l’aida tant bien que mal à la monter dans le cockpit.
< Sans vouloir vous commander, monsieur, ça devient tangent. >
Tout à son opération de sauvetage, Caleb avait négligé de regarder autour de lui. En moins d’une minute, la situation était devenue dantesque. Le brouillard de particules glacées s’était à tel point épaissi que l’on pouvait à peine respirer. La mer jonchée de glaçons de toutes tailles ne laissait plus distinguer le moindre espace d’eau libre. Plusieurs fragments de belle dimension se brisèrent sur les pales du rotor, heureusement sans les endommager. Alerté par le fracas, Caleb leva les yeux et demeura stupéfait. Rêvait–il, ou toute la paroi de l’iceberg était–elle en train de dégringoler sur eux ?
À ce moment précis, un bloc gros comme un autobus plongea avec un bruit effroyable à moins de vingt mètres sur leur gauche, soulevant une immense gerbe d’eau bien plus haute que l’hélico. Plus le temps de remonter dans le cockpit. Caleb s’agrippa de toutes ses forces au patin tout en hurlant : « ON DEGAGE ! PLEIN GAZ À CENT PIEDS, PLUS 30 AU CYCLIQUE, 90 À DROITE ! » L’IA n’attendait que ça et exécuta la manœuvre à la milliseconde. L’hélico bondit et réussit d’extrême justesse à éviter la vague, qui ne fit que lécher les patins et le bas du fuselage – manquant néanmoins d'arracher Caleb à son support. L’instant d’après, le jeune homme complètement trempé regagnait avec précaution le cockpit ; Poppy Borghese était en train de pratiquer un massage cardiaque sur Sarah qu’elle avait étendue devant les sièges. Caleb reprit sa place aux commandes et grimpa en chandelle à trois cents pieds, mettant une distance respectable entre l’appareil et l’iceberg. Au moment où il faisait pivoter l’hélico pour rejoindre au plus vite le Global Defender, un fracas effroyable couvrit le hurlement de la turbine.
Juste au–dessous d’eux, l’iceberg venait de se disloquer d’un seul coup dans une explosion de blancheur, en soulevant une vague titanesque.