Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 227 sur 319

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Point Zéro

12 h 46 UTC

 

Le général Iazov venait à nouveau de prendre quelques instants de repos dans la petite cabine qui lui avait été allouée. Malgré son état d’épuisement, il avait résisté à la tentation de s’allonger sur la couchette : il sentait désormais avec une certitude croissante que s’il cédait au sommeil, il risquait de ne pas se réveiller. À la place, il s’était contenté de se poster contre le hublot et de contempler en silence les flots grisâtres qui se brisaient vingt mètres plus bas sur la coque blindée du porte–aéronefs.

Dans quelques minutes, les débris du Do–X seraient au fond de l’Atlantique, et ce serait la fin de la traque commencée dix jours plus tôt à Mezhgorye.

Ou bien cinquante-huit ans plus tôt à La Havane ?

Comme à chaque fois qu’il évoquait cette période de sa vie, un souvenir surgit des tréfonds de sa mémoire. Des émotions fortes et contradictoires s’y associaient : colère, dégoût, tristesse, nostalgie de ce qui aurait pu être. Et un autre sentiment, infiniment voluptueux.

Et comme à chaque fois, il refoula le souvenir de toutes ses forces.

Oublie cela. Ce passé est mort et enterré. Comme tu le seras bientôt toi aussi. Termine cette mission, ensuite plus rien n’aura d’importance.

Le bourdonnement de l’interphone le tira de la somnolence où il avait glissé sans s’en rendre compte. Il saisit le combiné d’une main hésitante, s’attendant à ce qu’on lui annonce la destruction du Dornier. Mais on l’appelait pour autre chose : il devait rejoindre la passerelle, la communication venait d’être établie avec le président Vladimir Poutine et celui–ci voulait lui parler. Sans délai.

Lorsque, quelques instants plus tard, il pénétra dans le Central Opérations, il comprit tout de suite que quelque chose n’allait pas. L’amiral Atanassiev et Guennadi Baranko étaient seuls dans la petite cabine sécurisée située en arrière du PCO, où se trouvaient les terminaux permettant les communications cryptées avec l’état–major. L’officier radio de quart avait été congédié, et Baranko se tenait assis à sa place devant la console principale ; il parlait à voix basse dans le micro, avec une attitude à la fois concentrée et déférente qui ne laissait guère de doute sur l’identité de son interlocuteur.

Iazov sentit immédiatement une bouffée de rage l’envahir : de quel droit son second se permettait–il d’intercepter une communication présidentielle qui lui était destinée ?

Atanassiev était debout à côté du terminal, et son expression n’était pas moins déconcertante. Son hostilité à l’égard de Baranko était toujours aussi palpable, mais, quand il se tourna vers Iazov, c’est une lueur de compassion – ou de pitié ? – que ce dernier eut l’extrême surprise de discerner dans son regard.

« Qu’est–ce qui se passe, ici ? fit le vieux général d’une voix qu’il aurait voulu forte, mais qui était seulement essoufflée.

— Le président, répondit Baranko sur un ton neutre en lui tendant le casque radio. Vous avez mis longtemps pour arriver, général, alors je me suis permis de répondre à votre place. »

Iazov lui jeta un coup d’œil soupçonneux avant d’accepter l’appareil et de s’éloigner de quelques pas, tournant le dos aux deux hommes. La conversation fut très brève. Le général parlait si bas qu’on ne distinguait pas ses paroles. Une seule fois, il éleva le ton pour dire : « Mais, Monsieur le Président, il était convenu…» ; la réponse dut être cinglante car il s’interrompit aussitôt et ne reprit plus la parole, se contentant d’écouter. Lorsque ce fut fini, il écarta lentement l’écouteur d’une main dont, pour la première fois, il ne cherchait plus à dissimuler le tremblement.

Toute trace de couleur avait déserté son visage qui était maintenant d’une pâleur cadavérique.

II resta silencieux quelques instants puis articula d’une voix atone, sans s’adresser à personne en particulier : « Je suis mis à la retraite d’office. Avec les honneurs exceptionnels dus à mon rang, la reconnaissance extrême de la Fédération, et caetera… Limogé, en d’autres termes. Je termine cette mission en tant qu’observateur.

— Écoute, Valentin… fit l’amiral.

— Mission qui a changé, poursuivit Iazov de la même voix sans timbre. Désormais, nous devons tout faire pour ramener le réacteur en bon état, ainsi que tous documents qui pourraient l’accompagner. Idem pour Yngvi : le président ordonne que nous le ramenions sain et sauf. Et il veut relancer le programme de recherches le concernant…»

Il pointa soudain un index furieux vers Baranko : « À l’évidence, il en savait beaucoup plus sur cette mission que ce que je ne lui en avais révélé. C’est toi qui l’as briefé ?

— Quotidiennement, général, répondit l’intéressé en soutenant son regard. Depuis que nous avons quitté Moscou.

— Pourquoi, svoloch’ ? Pourquoi as-tu fait ça ? Il me reste quelques jours à vivre, tu le sais très bien. Tu ne pouvais pas te contenter d’attendre ?

— Il ne s’agit pas de ça, général. Le président m’a contacté il y a plusieurs mois déjà. Il ne souhaitait pas brusquer les choses, mais il m’a bien fait comprendre qu’après votre… départ en retraite, il voulait que le MRO devienne une structure moins opaque. Avec un commandement moins personnel. Apte à travailler de concert avec les autres agences fédérales.

— Moins opaque ? Mais c’est ce secret qui a permis à notre pays de tenir tête aux démocraties depuis plus de soixante ans !

— Nous ne sommes plus au temps de la Guerre froide, général, vous me l’avez dit un millier de fois. La maskirovka, c’est fini.

Il est temps de montrer ouvertement notre force, et non plus d’agir dans l’ombre comme des rats.

— Mais…

— J’ai également cru de mon devoir, poursuivit Baranko sur un ton tranchant, d’informer le président que certaines de vos décisions récentes me paraissaient davantage dictées par le grand âge et la maladie que par un esprit stratégique.

— Comme par exemple ? gronda Iazov.

— Comme par exemple votre volonté forcenée de détruire ce réacteur – ainsi que la créature. Alors que tous deux pourraient servir les desseins de notre pays. »

Iazov le contempla, médusé : « Et tu as su le convaincre, bien sûr ! Malgré tout ce que tu en sais, tu persistes à penser que nous pourrions utiliser ces saloperies comme armes ?

— Oui, général.

— Alors, c’est que tu es fou à lier, Guennadi. Et je regrette bien de…»

Le vieillard ne put continuer, pris soudain d’une interminable quinte de toux. Lorsqu’il eut enfin réussi à reprendre sa respiration, une mousse sanglante perlait à ses lèvres, qu’il ne prit même pas la peine d’essuyer. « Peu importe, reprit–il en jetant un regard perdu aux deux hommes, c’est aussi bien comme ça. Kolia, ajouta–t–il à l’adresse de l’amiral, il me reste un dernier acte de commandement à accomplir.