Point Zéro
13 h 11 UTC
« Qu’est–ce qui lui prend d’envoyer les couleurs ? demanda Poppy, surprise. Et pourquoi est–ce qu’il tient le drapeau à l’envers ? »
Elle disait vrai. Sur le grand pavillon bleu indigo, le pic et l’étoile avaient la tête en bas.
Caleb et One-Shot, eux, avaient compris au quart de tour.
Déjà du temps des grands voiliers, le pavillon à l’envers avait la même signification dans toutes les marines du monde.
Sommes attaqués. Demandons assistance.
13 h 11 UTC
Le fusil de précision Izhmash SV-98 est l’arme de référence des troupes spéciales de la Fédération de Russie ainsi que de ses pays satellites. Sans être d’une conception révolutionnaire – il est en service depuis 1998 et l’essentiel de sa technologie date des années quatre–vingts –, il offre un excellent compromis entre robustesse, précision et puissance.
Aux mains d’un bon tireur, l’arme est mortelle à tout coup. La puissance de la lourde balle de calibre 7,62 mm OTAN propulsée à la vitesse supersonique de huit cent vingt mètres par seconde garantit un effet littéralement dévastateur quelle que soit la région anatomique atteinte : au niveau d’un membre, le projectile provoque une amputation brutale suivie d’une hémorragie massive. Si la victime est touchée n’importe où au tronc ou à la tête, son sort est encore plus vite réglé : la balle traverse un corps humain en perdant moins de 2 % de son énergie cinétique et détermine une cavité temporaire de cinquante centimètres de diamètre, réduisant les organes internes en pulpe sanglante et entraînant une mort instantanée.
Le revers de la médaille, c’est le recul.
Même avec son système d’amortissement perfectionné, l’arme est trop puissante pour être parfaitement stabilisée après chaque tir, ce qui impose de reprendre tout le processus de visée pour le tir suivant ; en pratique, il est illusoire d’espérer dépasser une cadence de deux à trois coups par minute si l’on entend conserver la précision pour laquelle l’arme est conçue.
Aucun problème s’il s’agit de liquider un opposant politique en plein discours à quatre cents mètres de distance. Plus gênant si l’on veut dégommer une troupe entière.
Dans le cas présent le lieutenant Pavel Tomski avait donc adopté la configuration standard en vigueur dans les unités Vympel. Il avait réparti les tireurs dont il disposait en trois groupes de deux, espacés d’une vingtaine de mètres au bord de la falaise. Chaque binôme se composait d’un sniper avec son SV-98, et d’un tireur auxiliaire équipé d’un Nikonov AN-94 « Abakan ». Le fusil d’assaut trapu chambré en 5,45 mm était beaucoup moins puissant et précis, avec une portée pratique ne dépassant pas les quatre cent cinquante mètres ; mais son effrayante cadence de tir de mille huit cents coups par minute en faisait le complément parfait du SV-98.
L’arme idéale pour clouer une troupe au sol en attendant le coup de grâce du sniper, pensa le sergent Darjiev qui commandait l’unité un. À sa gauche, le caporal Dmytro Kulik, un solide gaillard d’origine ukrainienne, étreignait son arme en guettant le signal. Les deux hommes étaient allongés au bord de la falaise sous une bâche de camouflage blanche ; seuls les deux canons pointés vers la plage en dépassaient. Vu la nature instable du terrain, ils avaient comme les deux autres groupes pris la précaution de se harnacher et de s’assurer à un piton profondément ancré dans la croûte glacée à une dizaine de mètres en arrière.
Le lieutenant Tomski avait délégué à Darjiev, son meilleur sniper, la responsabilité de commander le feu. L’ordre était d’attendre qu’il y ait le maximum de types sur la plage, néanmoins Darjiev avait une certaine latitude pour attaquer plus tôt s’il estimait que la situation l’exigeait.
Pas besoin de se le faire répéter, pensa le Sibérien en procédant à un infime réglage sur la molette micrométrique de son énorme lunette de visée Izhmash 1P69 à grossissement variable. La cible qu’il avait choisie dès le début était maintenant parfaitement encadrée par le réticule.
Ce type est plus dangereux que tout le reste de ses copains réunis. Dire que ce crétin de lieutenant n’en avait jamais entendu parler…
Darjiev vida complètement ses poumons, compta posément jusqu’à cinq pour ralentir son rythme cardiaque puis tira d’un geste lent et précis sur la queue de détente ultra-sensible. Le coup partit avec un claquement sonore pendant que le lourd fusil tressautait violemment. Alors qu’un second coup de feu éclatait sur leur droite, où se trouvait l’unité deux, il fît signe à Kulik de commencer à arroser.
Puis il se disposa à regarder à nouveau dans son viseur pour vérifier le résultat de son tir.
Tout en sachant que c’était superflu : à trois cents mètres, il ne loupait jamais.
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