Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 143 sur 319

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Point Zéro

Chapitre 15

 

28 février 2018 -21 h 17 UTC

 

Doucement. Fais attention. C’est le moment délicat de la manip.

En moins d’une minute, Gretchen Vogt avait usiné le pain de cinq cents grammes de FOX-7 en forme de cône parfait, avant d’évider une cavité cylindrique à l’intérieur de l’ébauche. Il fallait maintenant sectionner la pointe du cône puis biseauter avec soin la surface obtenue, de sorte qu’elle soit inclinée exactement à trente degrés par rapport à l’axe de rotation de l’ensemble.

C’était la partie de son travail qu’elle préférait : une fois calculées la géométrie des charges et leur distribution topographique sur la zone de blast, il restait à les façonner. Un temps purement manuel qui lui permettait d’évacuer les longues heures de concentration sur les équations préparatoires. L’émotion qu’elle ressentait alors était du même ordre que celle du sculpteur faisant émerger un taureau furieux d’un bloc de pierre informe. Avec une énorme différence : à ce stade, plus aucune improvisation n’était possible, elle devait se conformer strictement aux masses et aux angles déterminés lors de l’étape précédente.

Terminé. Elle écarta soigneusement les rognures d’explosif dans une petite poubelle sur le côté de son plan de travail – une vieille porte en bois posée sur deux tréteaux –, puis lissa d’un geste précis un infime bourrelet qui s’était formé à la base du cône tronqué. Le FOX-7 avait normalement la consistance d’une pâte à modeler très grasse qui ne gardait pas la forme qu’on lui imprimait ; dans le froid polaire qui les entourait, le plastic ultrabrisant était heureusement devenu plus ferme, ce qui le rendait très facile à travailler. Après avoir examiné sa création d’un œil critique, elle la déposa sur le plateau de la balance. Quatre cent vingt-deux grammes. Soulagée, elle expira doucement l’air qu'elle retenait dans ses poumons. Pour cette charge, l’ordinateur avait spécifié une fourchette de quatre cent dix-sept à quatre cent trente–cinq grammes. Trop ou trop peu, elle aurait dû tout recommencer. Il ne lui fallut que quelques secondes pour parachever son œuvre en insérant un petit détonateur radio à la base du cône.

En levant les yeux pour la première fois depuis qu’elle avait commencé à façonner cette charge, elle s’aperçut que le hobbit revenait déjà de sa livraison précédente. Bon timing, Gret. Continue comme ça. Elle tendit avec précaution le pain d’explosif fini au petit androïde en lui disant : « Numéro 62. Zone A12, en bas à droite du carré. Fais attention à bien orienter le biseau vers la paroi.

< Bien, Madame. >

La recommandation était inutile, mais l’IA demeurait fidèle à ses consignes, qui étaient d’éviter toute remarque susceptible de vexer les opérateurs humains. Avant de commencer ses va-et-vient, le robot avait téléchargé une fois pour toutes le fichier de positionnement global, ce qui garantissait le placement des explosifs avec une précision submillimétrique et sans aucun risque d’erreur.

Gretchen le regarda un instant s’éloigner, puis revint à l’ordi et afficha la page suivante de son plan de travail. Charge numéro 63. Cône plein régulier, onze centimètres de hauteur, autant de diamètre à la base. Six cent cinquante-cinq grammes. Parfait, une forme simple. celle–ci irait vite.

Lorsque Caleb lui avait fait part de son projet, elle avait cru à une plaisanterie et failli éclater de rire tant l’idée lui paraissait farfelue. Pourtant il était on ne peut plus sérieux. Elle avait bien essayé de rejeter en bloc ses arguments, mais il avait tellement insisté qu elle avait accepté de les prendre en considération.

Et avait bien été obligée de reconnaître, à son corps défendant, que la chose était réalisable.

En théorie.

« Douze heures, avait–elle ensuite supplié. Douze heures sinon je ne peux pas y arriver. Il m’en faut bien trois pour les calculs, le double pour façonner les charges et encore au moins trois heures pour les mettre en place. »

Caleb s’était montré inflexible : « Désolé Gret, on n’a pas douze heures. Les recycleurs ne tiendront pas aussi longtemps. Et si nous voulons prendre les Russes de vitesse, il faut qu’on tente le coup aux premières lueurs de l’aube. Vers trois heures, trois heures trente au plus tard. Tu as carte blanche. Demande ce que tu veux, prends qui tu veux pour t’aider. Mais termine ce job en huit heures. »

Finalement le travail avançait plutôt plus vite que prévu. Il faut dire que Sanjiv Chandra lui avait apporté une aide inestimable : lorsque la jeune femme lui avait expliqué comment fonctionnait le logiciel de modélisation 4D qu'elle avait mis au point, il s’était contenté de poser quelques questions et lui avait demandé presque en s’excusant si elle voulait bien lui prêter son microportable Sony. Moins de vingt minutes plus tard, il était de retour et lui remettait l’ordi sans un mot. Gretchen avait eu la surprise de sa vie en constatant que ce temps avait suffi au jeune prodige pour rentrer l’ensemble des paramètres volumes et matériaux du hangar – soit une soixantaine de mesures – puis les spécifications des explosifs utilisés, avant d’élaborer la solution minimale qui leur permettrait d’arriver au résultat souhaité sans pour autant finir en confettis.

La solution minimale comportait cent quatre–vingt-sept charges pour une séquence de tir de cent soixante-quatorze millisecondes.

La surprise de Gretchen s’était muée en stupéfaction quand elle avait réalisé qu’en plus de faire tourner le logiciel, Sanjiv l’avait modifié, en ajoutant un élément de robustesse aux matrices de calcul ondulatoire ; lorsqu’elle lui avait demandé pourquoi, il avait rougi comme une pivoine et s’était confondu en excuses : « C’est vraiment un très beau soft, mademoiselle Vogt. Je n’aurais pas fait mieux. Mais si vous travaillez avec un nombre aussi élevé de charges, vous avez un risque non négligeable que une, deux ou dix ne détonent pas ou fassent long feu… Je me suis contenté de modifier très légèrement vos fonctions d’onde pour introduire une certaine tolérance : jusqu’à cinq pour cent de défectuosités, ça devrait encore marcher – si le hasard est de notre côté, bien sûr…

— C’est-à-dire ? avait–elle demandé.

— C’est-à-dire si les dysfonctions sont distribuées de manière aléatoire sur l’ensemble des charges. Si elles sont toutes groupées du même côté, on ne pourra pas rattraper le déséquilibre et on perdra une aile ou les moteurs. Dans le meilleur des cas. »

« Je n’arrive toujours pas à comprendre ce que vous faites, dit Sarah Miller. Ça ne correspond pas vraiment à l’idée que je me faisais de la préparation d’explosifs…»

Lorsque Gretchen avait demandé quelqu’un pour l’assister, la jeune scientifique s’était aussitôt proposée. En pratique, le boulot n’était pas compliqué : il consistait surtout à lui passer les pains de FOX-7 ou de HMX à partir des trois caisses d’explosif sauvées de l’effondrement de la galerie, et à veiller à ce que les outils dont elle avait besoin soient tous disponibles à portée de main. Les deux femmes avaient installé leur établi improvisé à quelques mètres en avant de l’étrave massive du Dornier, et, derrière elles, l’énorme masse de l’appareil leur faisait l’effet d’un sphinx attentif en train de surveiller leur travail.

« Et c’était quoi votre idée ? sourit la belle Allemande. Trois bâtons de dynamite et un cordon Bickford ?

— Un peu ça, oui.

— Ne vous froissez pas, Sarah, mais il y a eu quelques progrès depuis le temps des chercheurs d’or. Si vous voulez vous documenter, vous devriez lire le Précis de détonique expérimentale et appliquée, c’est un excellent bouquin.

— Jamais entendu parler.

— Normal, fit Gretchen d’un air faussement désolé. C’est moi qui l’ai écrit, et je crains que ça n’ait pas été un très grand succès d’édition…»

Les deux femmes éclatèrent de rire. « Sérieusement, Gretchen, dit ensuite Sarah. Qu’est–ce que c’est que la détonique ? Je ne connais même pas ce mot.

— C’est la discipline qui traite des explosifs – théorie et manière de les utiliser. Le terme date du milieu des années 2000, et s’il reste peu connu, c’est que nous ne sommes pas très nombreux sur ce créneau. Je vais essayer de vous expliquer en quoi ça consiste…»

Pendant quelle parlait, Gretchen continuait à façonner son cône d’explosif. Pour les formes simples comme celle–ci, ses mains pouvaient travailler pratiquement sans intervention consciente de sa part. Elle jeta un coup d’œil sur l’écran de l’ordi ; les trois charges suivantes seraient également très faciles : deux cônes pleins, un parallélépipède régulier. Excellent. « Imaginons que vous vouliez abattre un mur, reprit–elle. Par exemple pour pénétrer dans le sous-sol d’une banque. Vous allez poser votre fameux pain de dynamite au pied du mur, allumer la mèche et vous éloigner. La première difficulté consiste à déterminer la bonne quantité de produit : pas assez, le mur reste debout ; trop, vous prenez tout le bâtiment sur la tête. Ça demande une certaine expérience de l’explosif utilisé, et au minimum une idée de l’épaisseur du mur. Mais ça reste du boulot très basique.

— Rien à voir avec ça, n’est–ce pas ? demanda Sarah en regardant la jeune femme peser le cône de FOX-7 avant de faire signe au hobbit.

— Non, rien à voir. Étape deux : au lieu de détruire tout le mur, vous voulez juste y percer un petit trou bien rond. Pour cela, il vous faut une charge creuse, le plus ancien des systèmes de détonique dirigée : vous allez façonner votre explosif en forme de cône évidé, comme ce que j’ai fait avec la charge précédente, et vous allez le positionner pointe vers le mur. Toute la puissance de l’ explosion va alors se focaliser sur une zone très réduite de la paroi – si, bien sûr, vous ne vous êtes pas plantée dans la géométrie. C’est l’effet Munrœ, découvert à la fin du dix-neuvième siècle et exploité dès la Seconde Guerre mondiale pour fabriquer des obus antichar.

— Mais certaines des formes que vous créez sont beaucoup plus complexes que ça.

— Ça, c’est l’étape trois. Imaginons maintenant que vous souhaitiez rester dans la pièce pendant que vous percez votre mur…

— Un peu risqué, non ?

— En effet. Pourtant il y a une solution. Sur les côtés latéraux de la pièce, de préférence à cent vingt degrés par rapport à la munition perforante, vous allez placer deux autres charges directionnelles pointées chacune vers le mur. Attention, pas n’importe quelles charges, et pas n’importe comment. Vous devez prendre en compte la géométrie de la pièce, les propriétés mécaniques de ses parois, les caractéristiques de l’explosif choisi, et une vingtaine d’autres paramètres. Peser vos charges au gramme près, les positionner au millimètre et au degré d’angle près. Et régler à la microseconde votre séquence de détonation. Quand vous aurez fait tout ça, il ne vous restera plus qu’à prier au moment d’appuyer sur le bouton.

— Prier ? Pour quoi faire ?

— Parce qu’il existe une seule combinaison de tous ces paramètres pour laquelle les fronts d’onde s’annuleront mutuellement pour épargner l’endroit de la pièce où vous vous trouvez. Contre un milliard d’autres où vous finirez en carpaccio tartiné sur les murs. »