Point Zéro
14 h 35 UTC
L’appartement de Belfast. Fin de l’été 1989, quelques mois avant la mort de ses parents. Ils y étaient revenus par une étouffante après–midi de septembre, après deux mois passés à Gibraltar puis au domaine des Highlands – les plus belles vacances de sa vie. Après cette longue absence, le logement de fonction du Cathedral Quarter sentait la poussière et le renfermé. Pendant que ses parents s’affairaient à hisser les bagages de Lisa dans l’escalier surchauffé, le petit garçon de sept ans s’était précipité vers sa chambre, ravi de retrouver enfin ses jouets préférés.
Et était resté, interdit, sur le pas de la porte.
Des dizaines de mouches étaient venues mourir contre la grande baie vitrée donnant sur Royal Avenue. En découvrant le tapis de petits cadavres desséchés qui s’était amoncelé sur le parquet – il y en avait plein d’autres sur son couvre-lit, sur son bureau et même sur son coffre à jouets –, l’enfant avait été submergé par une irrésistible vague de terreur et de dégoût, et s’était mis à pleurer sans pouvoir s’arrêter. Il avait continué bien après que sa mère eut aéré la pièce et fait disparaître les mouches, et avait mis trois jours pour accepter de dormir à nouveau dans son lit.
L’incident était minuscule, mais il s’était imprimé comme au fer rouge dans l’esprit du garçonnet.
« De quoi ont bien pu mourir ces types ? s’interrogea Joshua à mi–voix. Aucun d’eux ne porte la moindre blessure…
— Tu n’as pas encore pigé, Josh ? fit Caleb. Ils ont tout tenté pour sortir d’ici. Vraiment tout, et ils n’y sont pas arrivés. Alors, en désespoir de cause, ils ont essayé de faire sauter le portail à coups de canon. Il ne devait plus leur rester grand–chose à respirer à ce moment, et sans doute qu’ils ne se rendaient plus tout à fait compte de ce qu’ils faisaient…
— Mon Dieu ! murmura Vandell Richardson. Tirer au canon dans cet espace confiné… Les gaz d’éjection ont dû les tuer comme des mouches ! »
Caleb qui contemplait le massacre hocha la tête sans répondre.
C’était exactement ça.
Comme des mouches.
14 h 35 UTC
À moitié conscient, le monstre blessé à mort gémissait sur un ton monocorde.
Aucun des hommes présents n’avait osé le toucher, et il gisait toujours sur la civière improvisée qui avait servi à le transporter à bord du Vladimir Karvaiyski. Ses blessures étaient épouvantables : son pied droit avait été arraché, et le gauche n’était plus qu’une bouillie sanglante truffée de fragments de métal. Des dizaines d’autres éclats s’étaient fichés dans son tronc et ses membres inférieurs ; l’un d’eux l’avait carrément éventré et par l’affreuse plaie de son abdomen sortait une longue guirlande d’intestins luisants mêlés d’un jus noirâtre.
Baranko et le reste du commando avaient déjà regagné le navire lorsque le drone avait signalé la présence de la créature au pied de la falaise de glace. Apparemment, elle avait réussi à se dégager par ses propres moyens en rampant à travers plus de quinze mètres de neige tassée et n’avait perdu connaissance qu’après avoir retrouvé l’air libre.
« Je ne comprends toujours pas pourquoi vous l’avez fait ramener à bord, général, marmonna Guennadi Baranko. On aurait très bien pu l’achever sur la plage. »
Debout au milieu des spetsnaz qui faisaient cercle autour du brancard posé à même le pont, le général Iazov regarda son second dégainer son Makarov et en appliquer le canon sur le front du monstre agonisant.
« Non, Guennadi », fit–il sans élever la voix.
Baranko qui s’apprêtait à presser la détente se retourna, surpris, vers son supérieur. « Je vous demande pardon, général ?
— J’ai dit non. Range ton arme.
— Je ne pige pas, général. Vous disiez vous–même vouloir en finir avec lui. Alors, faisons-le maintenant et balançons-le à l’eau. Pour l’instant, nous avons d’autres chats à fouetter, vous ne croyez pas ?
— Il crèvera quand je l’aurai décidé. Pas avant, répondit le vieil homme d’un ton indifférent.
— Alors, faites-lui donner des soins ! rétorqua sèchement Baranko qui commençait à s’énerver. Ou bien avez–vous l’intention de le laisser gémir ici pendant des heures ? »
Iazov haussa les épaules. Semblant d’un coup se désintéresser de la situation, il se détourna et fit quelques pas pour venir s’accouder à la lisse du brise–glaces. Au cours de l’heure écoulée, le gros navire avait manœuvré et était venu mouiller juste en face de la plage où plus rien ne bougeait. Sur la droite, le gigantesque éboulis de glace qui avait englouti l’équipe de Tomski semblait avoir toujours été là. À quelques encablures sur tribord, le Global Defender flottait tranquillement au milieu de la baie, roulant un peu au rythme de la petite houle qui commençait à se lever. Aucun mouvement n’était visible à bord du bâtiment arraisonné.