Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 44 sur 319

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Point Zéro

15 h 03 UTC

« Yngvi a promis de ne pas tuer pour l’instant. Il a promis aussi de retenir ses pensées méchantes. Laissez-le tranquille et…

— Tu vas voir, saloperie, si on te laisse tranquille ! » hurla Gratko maintenant furieux ; dans le même temps, il faisait un moulinet de son bras libre et frappait de toutes ses forces du tranchant de la main à la base du cou de son adversaire. L’homme était costaud et parfaitement entraîné : le coup aurait dû être mortel, pourtant la créature vacilla à peine. De son côté, Gratko poussa un hurlement de douleur : sa main lui faisait l’effet d’avoir percuté une surface de carton mouillé, avec une plaque d’acier au–dessous. Un nouveau cri lui échappa ; le monstre venait d’accentuer sa pression sur son avant–bras, dont les os émirent un craquement audible.

Avant que Tomski ait pu le retenir, Barachvili poussa un cri de rage et se précipita au secours de son ami ; cette fois, il avait complètement dégainé son poignard qu’il brandissait pointe en avant. Yngvi ne fit aucun geste pour l’esquiver. La lame se planta profondément dans sa cuisse.

 

15 h 03 UTC

 

Guennadi Baranko ouvrit à toute volée la porte de la cabine de son supérieur. Iazov ne sursauta même pas ; il en fallait plus pour l’émouvoir.

« Général, nous avons un gros problème ! Les Vympel ! Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais ils s’en sont pris à lui. Il y a déjà du dégât !

— Quoi ? Où ça ? Où sont–ils ?

— Dans la coursive, près de sa cabine ! »

Bordel de merde ! pensa Iazov. Mes ordres étaient pourtant formels !

Le vieil homme hésita une fraction de seconde. Il était tentant de laisser faire. Mais il se ravisa : dans la partie qui se jouait, chaque homme compterait. Il ne pouvait se permettre de laisser décimer ses troupes avant même que les choses sérieuses n’aient commencé.

« Allons-y, dit–il en se levant péniblement. Et prends ce que tu sais. Il est peut–être encore temps d’en sauver un ou deux. »

 

15 h 04 UTC

Alors qu’ils s’approchaient des hurlements, Baranko ressentit à nouveau la sensation d’engourdissement qu’il avait expérimentée dans le souterrain de Mezhgorye. L’impression que les lumières avaient subitement baissé – le couloir était pourtant brillamment éclairé, mais on aurait dit qu’une nuée impalpable obscurcissait la vision ; et aussi une pesanteur désagréable dans ses oreilles, comme s’il se trouvait sous l’eau en train de sombrer vers quelque gouffre obscur. Ils passèrent le coin, et Baranko mit une seconde à réaliser la scène qui se présentait à ses yeux.

La coursive ressemblait à un abattoir. Les murs dégoulinaient de sang, et de longues giclures écarlates striaient le plafond. Une jambe humaine, sectionnée net au–dessous du genou, traînait par terre juste devant eux. Une main privée de plusieurs de ses doigts gisait un peu plus loin dans une mare de sang, à côté d’un corps humain agité de convulsions – a priori le propriétaire des morceaux en question. Un autre type avec une profonde blessure au visage se tenait à genoux dans une attitude de

supplication : « Pomilouï ! Pomilouï, nié oubivaïtié miénia !(14) » répétait–il d’une voix terrifiée. La créature monstrueuse qui se dressait immobile en face de lui, le visage et le torse tartinés de sang frais, le dominait de toute sa taille avec une expression de férocité bestiale sur le visage. Un troisième homme se terrait au fond du couloir et contemplait la scène d’un air épouvanté ; Baranko reconnut Tomski, le chef de l’unité Vympel numéro deux.

« Ça suffit ! gueula Iazov à côté de lui. Écarte-toi tout de suite ! »

Avec une fraction de seconde d’anticipation, Baranko comprit que quelque chose d’épouvantable allait se passer. Yngvi arracha le couteau toujours planté dans sa cuisse – la blessure ne saignait pas – et le tendit presque délicatement à l’homme agenouillé devant lui. Au même instant, les lumières parurent encore s’obscurcir et Baranko sentit distinctement quelque chose pousser à l’intérieur de sa tête ; un soudain vertige le prit. Juste à côté de lui – mais Baranko avait l’impression qu’il se trouvait à trois kilomètres – Iazov cria : « Arrête-le, Guennadi ! Le boîtier ! Le boîtier, nom de Dieu !! »

Mais c’était trop tard.

L’homme à genoux venait de saisir le poignard d’une main tremblante. « Niet !Niet ! Pomilouï ! » articulaient ses lèvres exsangues, mais aucun son n’était audible ; ses yeux étaient horrifiés et il ne cessait de hocher la tête dans une attitude d’incrédulité. Alors que Baranko, au bord de l’évanouissement, cherchait désespérément le boîtier au fond de sa poche, la pression dans sa tête s’accrut encore. L’homme brandit le poignard et, d’un seul geste, l’enfonça jusqu’à la garde dans l’un de ses yeux ; sa bouche s’ouvrit dans un cri muet, son corps se tendit comme un arc, puis il bascula sur le côté et ne bougea plus. À la même seconde, Baranko trouvait enfin le bouton et appuyait dessus comme un forcené. L’effet fut prodigieux : Yngvi qui venait de se tourner vers eux avec un sourire effroyable porta soudain les deux mains à ses tempes et poussa un hurlement suraigu – Baranko crut que ses tympans allaient éclater – avant de s’effondrer à côté de sa victime comme un pantin désarticulé. La lumière sembla revenir comme par enchantement, et Baranko sentit refluer la douleur dans son crâne. Il jeta un coup d’œil halluciné à Iazov : celui–ci saignait du nez. « Merci, Guennadi, dit le vieil homme d’une voix éteinte.

— Désolé, général. J’aurais dû appuyer plus tôt.

— Pas grave, Guennadi », lui répondit Iazov en lui désignant le cadavre au couteau planté dans la tête. Sa joue droite était profondément lacérée, et il lui manquait la moitié de l’oreille « Il s’était fait mordre, reprit–il. Il n’aurait pas survécu douze heures. »

Iazov marcha d’un pas lourd vers l’extrémité du couloir, sans jeter un regard au monstre recroquevillé à terre. Il s’arrêta près du troisième Vympel qui semblait en état de choc et l’apostropha : « Vous êtes un connard, Tomski. Un fieffé connard. Vous avez de la chance d’être encore vivant, mais je vous tuerais de mes propres mains si je n’avais pas encore besoin de vous.

— Qu’est–ce que c’est, général? Bredouilla l’autre. Qu’est–ce que c’est que cette chose ?

— Votre mort à tous si vous outrepassez encore mes ordres. Dites bien à vos hommes ce qui s’est passé. Et foutez-lui la paix, à l’avenir. »

 

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