Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 24 sur 319

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Point Zéro

19 h 37 UTC

Le silence se fit dans la salle de réunion du Second Chance. Viktor Bernstein attendit quelques instants, comme pour laisser chacun digérer les implications de la découverte, puis il se tourna vers sa nièce ; « Merci Sarah, c’était un brillant exposé de la situation. On va se revoir sous peu ; en attendant, je dois avoir une petite conversation avec nos invités…»

Il s’apprêtait à couper la communication holo lorsque Caleb l’interrompit soudain en levant la main : « Une petite minute, Sarah, s’il vous plaît. Est–ce qu’il serait possible de zoomer sur la partie droite de la plage ? Il y a un truc bizarre à ce niveau…»

Sarah Bernstein eut l’air surpris et consulta son oncle du regard ; celui– ci acquiesça d’un signe de tête imperceptible, et elle actionna de nouveau la commande du zoom. On atteignait maintenant les limites de résolution du cliché satellitaire, et l’image avait un aspect flou et grenu lié à la pixellisation. Les silhouettes brunâtres et fuselées formant un groupe compact au bord de la plage n’en étaient pas moins identifiables sans difficulté.

« Ce n’est qu’une colonie de phoques de Weddell qui prennent le soleil, fit la scientifique avec un sourire. Rien d’extraordinaire : ils pullulent dans le secteur et ils ont dû s’empresser d’investir cette portion du littoral dès que la banquise s’est fragmentée.

— Dommage, dit Caleb en lui rendant son sourire, je pensais avoir vu autre chose. En tout cas, vous avez raison, monsieur Bernstein, il est temps que nous parlions affaires…»

 

19 h 37 UTC

 

« Tu n’as pas été bien long à accepter leur offre ; je t’ai connu plus dur en affaires. Tu en penses quoi au juste, Caleb ? »

Gretchen Vogt et Caleb McKay se trouvaient dans la piscine située sur le pont inférieur du Second Chance. Lorsque la jeune femme lui en avait parlé, Caleb avait d’abord pensé à une plaisanterie, et il avait fallu qu’il la voie de ses propres yeux pour y croire. Le bassin était de dimensions modestes – sept mètres par quatre – mais était pourvu d’un système de nage à contre-courant et même d’un plongeoir au point le plus profond. Un petit sauna et une salle de musculation dernier cri complétaient l’installation. La piscine n’était bien sûr utilisable qu’en vol de croisière, un rideau coulissant en polymère ultrarésistant venant l’obturer en quelques secondes quand l’avion devait manœuvrer ou en cas de turbulences. Sage précaution, se dit Caleb, pour éviter d’avoir quarante tonnes de flotte en train de se balader dans la soute. Gretchen n’avait pas choisi l’endroit par hasard : dans un avion sans doute aussi truffé de micros qu’il l’était de caméras, le clapotis de l’eau et le léger ronflement de la machinerie hydraulique permettaient d’avoir une conversation à voix basse en limitant autant que possible le risque d’être écoutés.

« J’en pense qu’ils nous mènent en bateau, répondit Caleb. Leur petite démo avait l’air parfaitement rodée, et j’ai beaucoup de peine à croire qu’ils aient improvisé tout ce cirque en l’espace de deux jours. Les arguments de Bernstein sur l’intérêt scientifique de cette découverte tiennent la route, mais venant de ce genre de types, ça sonne faux. Et ce qui est au moins aussi étrange, c’est leur insistance à ce qu’on fasse partie de leur équipe.

— Il faut croire qu’on a de bonnes têtes…

— Réfléchis un peu, Gret. Ces gars-là ont de très gros moyens. Ils n’ont qu’à claquer les doigts pour se payer le top du top, en hommes comme en matériel. Et ils font appel à nous ? En prenant tous les risques pour me libérer de cette foutue mine ? On a peut–être acquis une certaine notoriété dans notre domaine, mais tu sais bien qu’on n’est pas les seuls ni les plus connus sur le marché…

— Tu as raison, ça ne tient pas la route. Tout ça pour partir à la chasse d’un prétendu “artefact” qui pourrait tout aussi bien être un rocher aux formes bizarres…

— Ils ne s’exciteraient pas comme ça pour un rocher. Au contraire, je suis persuadé qu’il y a vraiment quelque chose… mais qu’ils en savent beaucoup plus à son sujet que ce qu’ils ont bien voulu nous révéler !

— C’est pour ça que tu leur as demandé de zoomer tout à l’heure ? Je n’ai pas pigé pourquoi, mais manifestement, ça avait l’air de te parler…»

Avant de répondre, Caleb laissa son regard s’attarder involontairement sur les formes parfaites de son associée – avec un soupçon de nostalgie. Ils avaient été brièvement amants peu de temps après leur rencontre, mais Gretchen se définissant elle–même comme « 30 % bouddhiste et 70 % lesbienne », leur idylle avait vite tourné au désastre. Leur relation avait ensuite évolué vers une profonde amitié teintée de tendresse réciproque. La jeune femme surprit son coup d’œil et lui lança d’un air amusé : « Pas la peine de vérifier, Cal, il y en a toujours deux. Au lieu de te faire du mal, tu pourrais m’expliquer, pour le zoom ?

— En fait, je voulais juste avoir confirmation d’une intuition. Tu te souviens, tout à l’heure, les deux clichés satellite à grande échelle réalisés avant et après rupture de la banquise ? D’après la nièce de Bernstein, les deux vues avaient été prises à vingt minutes d’intervalle…

— Et alors ?

— Et alors, c’est impossible. Du moins avec ce type de satellite. Je t’explique : le LDCM, comme le Landsat 7 et comme presque tous les satellites civils de reconnaissance ou de cartographie, suit une orbite polaire – une orbite qui survole les deux pôles de la Terre à chaque révolution. L’altitude habituelle est de l’ordre de mille kilomètres, un bon compromis entre trop près – le satellite décroche en quelques mois à cause du frottement avec la haute atmosphère –, et trop loin – la résolution au sol est trop faible. À ces altitudes, la période orbitale est de quatre–vingt–dix à cent minutes, il est donc rigoureusement impossible d’avoir deux clichés espacés de vingt minutes et montrant exactement le même secteur sous le même angle…

— peut–être un satellite géostationnaire… hasarda Gretchen.

— Tout aussi impossible : l’orbite géostationnaire est forcément dans le plan de l’équateur, donc elle n’offre aucune visibilité des régions polaires.

— Tu penses à quoi, alors ?

— Plutôt à une orbite de type Molnyia – une orbite géosynchrone hautement elliptique qui permet à un satellite de passer la plus grande partie de sa période orbitale au–dessus de la même région. Avec une constellation de trois oiseaux sur une orbite de ce genre, il est possible de surveiller en continu un point précis du globe, y compris aux hautes latitudes : du temps de la Guerre froide, c’était le système mis au point par les Russes pour espionner les sites stratégiques du continent nord-américain. Je te parierais que c’est ce que nous avons ici.

— Et ton idée de zoomer sur le troupeau de phoques ?

— Juste pour voir à qui nous avons affaire. Pour info, les Landsat ont une résolution au sol de trente mètres : idéal pour cartographier un continent, pas terrible pour les reportages animaliers. Vu la taille des pixels sur le dernier cliché, je dirais que la résolution doit être ici de l’ordre de cinq à dix centimètres. Soit celle d’un KH -13 ou peut–être d’un KH -15, en tout cas un satellite-espion de dernière génération.

— Et alors ? fit–elle avec une mimique d’incompréhension.

— Et alors, ces satellites et tout ce qui les concerne sont un des secrets militaires les mieux gardés des États–Unis. Pour ce qu’on en sait, ils sont basés sur la même technologie que le télescope Hubble, sauf qu’ils sont dirigés vers le sol au lieu d’observer les galaxies.

— Ce qui signifie ?

— Que quelqu’un a jugé utile de lancer trois oiseaux à un milliard de dollars l’unité rien que pour surveiller quelques arpents de banquise dans le coin le plus paumé du monde. Tu ne crois pas que ça vaut le coup d’aller y jeter un coup d’œil ? »

La jeune femme sortit de la piscine sans répondre et entreprit de se sécher, l’air pensif. « Je ne sais pas, Cal, dit–elle finalement d’un ton hésitant. Il y a beaucoup trop d’inconnues dans cette histoire, et j’ai un mauvais pressentiment.

— Tu peux préciser ?

— Rien de précis, justement. Sinon que je me méfie des types à bord de cet avion… Surtout ce Richardson et ses copains, ils ont l’air un peu trop polis pour être honnêtes.

— Je ne te savais pas si sélective dans tes fréquentations…

— Ne te fous pas de moi, Caleb, je suis sérieuse. Pendant que tu comatais, on a fait un petit tour à bord avec Josh et One-Shot, histoire de nouer connaissance. Il y a de tout dans leur équipe OPEX, mais que du très lourd : des vétérans de la Delta Force ou des SEAL, quelques Canadiens débauchés de la JTF2, un Allemand du KSK. Même un ancien du 22, vous

pourrez échanger des souvenirs du bon vieux temps(6). Ils ne sont pas regardants, ils ont aussi recruté les pires salopards des boîtes privées : là encore on trouve de tout, des types de la Darkwater, de la Northstrom Executive, de la Ronin International… le genre de barge qui te raconte une histoire drôle tout en t’enfonçant un tournevis dans l’œil. Mais celle qui me fout vraiment les jetons, c’est ta petite copine.

— Tu parles de qui ? La rouquine en holo ? Mais…

— Ne fais pas l’idiot, Cal, je te connais comme si je t’avais fait. Je parle bien sûr de miss Murge, tu n’as pas arrêté de la mater pendant tout le cours d’histoire. Comme d’habitude, tu ne vas pas m’écouter, mais je te suggère quand même de faire très attention.

— Dis donc Gret, tu ne serais pas en train de marquer ton territoire, par hasard ?

— Très délicat, bravo, répliqua–t–elle sans sourire. Il se trouve, espèce de foutu paysan écossais sectaire, que j’ai déjà entendu parler de cette… Poppy Borghese, si c’est bien son nom. C’était peu de temps avant qu’on se rencontre – tu sais, le jour où j’aurais mieux fait de me casser une jambe. À cette époque, je bossais au large du Yémen comme consultante sur une station offshore de la Norex, une filiale de la K2 comme par hasard, pour apprendre à ces mecs à manipuler le C-4 sans se faire péter la tronche au passage. Alors que mon contrat tirait à sa fin, un superpétrolier du groupe a été abordé par des pirates somaliens à l’entrée du golfe d’Aden. Le truc habituel : cinquante millions en petites coupures, sinon on saigne un bonhomme toutes les heures. Au lieu d’entamer des négociations, ils ont envoyé un hélico avec cette nana plus deux autres types. Soi-disant pour remettre la rançon. Il n’y a eu aucun compte rendu officiel sur le déroulement de l’assaut, mais j’ai pu discuter avec certains des otages après leur libération ; le mot qui revenait sans arrêt, c’était “abattoir”… Ensuite, ta jolie poupée et ses amis ont chargé les sacs-poubelle avec les morceaux des pirates et ils sont allés les balancer dans la piscine du parrain local, sur les hauteurs de Mogadiscio. Message reçu cinq sur cinq. Il n’y a plus jamais eu d’attaques contre les intérêts de la K2 dans la région…»

Caleb digéra l’information quelques secondes. Il s’apprêtait à répondre lorsque l’intercom se mit en marche. La voix formidable de One-Shot se fit entendre : « Désolé les gars, fini tripatouille dans jacuzzi. On attend vous soute arrière pour parachute sur pingouins ! »

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