Point Zéro
14 h 48 UTC
« Des nazis ? Sur la banquise ? Et pourquoi pas sur la Lune ?
— Rassurez-vous, il paraît qu’il y en a aussi, fit Sarah Miller d’un air mystérieux. Et dans l’Himalaya. Et sous le Triangle des Bermudes, et cætera… Pour un adepte de la théorie du complot, ça m’étonne que vous n’en ayez jamais entendu parler. C’est pourtant un des grands classiques du genre, que ce soit sur la Toile ou dans les comics…
— Désolé, dit Caleb. J’ai eu deux ou trois autres choses plus sérieuses à penser au cours des dernières années…
— Ça, je n’en doute pas, rétorqua la jeune femme d’un ton ironique. Bon, je vous explique, promettez-moi de ne pas rigoler. Le thème général, c’est “Adolf, le Retour”. Postulat de base : pendant les derniers jours du IIIe Reich, quelque chose arrive à s’enfuir. Selon les versions, il s’agit d’une flottille de sous–marins, d’un V2 amélioré, ou pourquoi pas d’un pédalo atomique… Peu importe, à bord nous avons Hitler et sa clique plus quelques tonnes d’or ainsi que les plans du Rayon de la Mort ou autre gadget du même type…
— Fascinant…
— N’est–ce pas ? Les voilà donc partis, et comme personne n’a envie de leur louer un bout de terrain, ils finissent par atterrir en Antarctique. Là, ils vont faire toutes ces choses merveilleuses que font les Nazis au cinéma : cloner Hitler, dresser des phoques pour conquérir l’Univers, chercher l’entrée de la Terre creuse, et j’en passe… Voilà en gros l’histoire, avec ses innombrables variantes.
— Quel rapport avec notre artefact ? Ne me dites pas qu’une scientifique comme vous peut accorder le moindre crédit à ces conneries !
— C’est toute la question, Caleb. est–ce qu’il ne s’agit que d’élucubrations, ou bien est–ce que, comme certaines légendes, elles pourraient avoir été échafaudées à partir de faits réels ? Le propre du raisonnement scientifique, c’est de n’écarter aucune hypothèse a priori ; or il se trouve que, dans le cas présent, nous avons deux ou trois petites choses assez troublantes…
— Je suis tout ouïe, dit Caleb avec une moue dubitative.
— Un premier élément indubitable, c’est que, pendant toute la première partie du vingtième siècle, les Allemands n’ont pas cessé d’émettre des revendications territoriales sur ce qu’ils avaient baptisé le Neuschwabenland, une portion de la Terre de la Reine Maud qu’ils avaient été les premiers à explorer. Ces prétentions ont culminé avec l’envoi par le régime nazi, en 1938, d’une vaste mission d’exploration dotée de moyens considérables pour l’époque : cartographie aérienne, exploration de l’arrière-pays en traîneaux à moteur, installation d’une petite base scientifique temporaire. On dit même qu’ils auraient balancé par avion quelques centaines de swastikas en aluminium sur tout le secteur, histoire de bien marquer leur territoire… Bien sûr, tout cela est tombé à l’eau après la chute du Reich en 45.
— Et alors ?
— Et alors, il vous intéressera de savoir que, comme par hasard, notre objectif se trouve en plein milieu de la zone en question…»
Un joyeux brouhaha l’interrompit. En contrebas de la passerelle, le concours de tir venait de s’achever, remporté sans surprise par One-Shot. Ce dernier était maintenant en train d’échanger des blagues – manifestement salaces – avec Vandell Richardson et plusieurs de ses commandos qui faisaient cercle autour de lui. Caleb constata avec soulagement que Gretchen et Joshua avaient fait leur apparition sur le pont avant, la première jouant à merveille le rôle de la victime du mal de mer et le second celui du chevalier servant attentionné. Joshua le repéra et lui fit un clin d’œil discret. Parfait.
« Intéressant… fit Caleb en revenant à sa voisine. Mais le fait que les Allemands aient émis des prétentions territoriales ne signifie pas pour autant qu’ils se soient lancés dans des grands travaux. Et pour quoi faire, d’ailleurs ? Vous l’avez bien dit, il n’y a aucune raison…
— Alors, voilà peut–être une raison. Il est aujourd’hui attesté que pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’activité des U-Boote dans les mers australes était beaucoup plus importante qu’on ne l’avait soupçonné auparavant. Entre deux attaques de convois, ils y trouvaient un refuge garanti, très loin de la menace des destroyers alliés ; on sait aussi qu’ils avaient équipé plusieurs mouillages sûrs dans des îles inhabitées de l’Atlantique Sud – en particulier aux Crozet et aux Kerguelen – pour pouvoir s’y ravitailler et réparer en toute tranquillité.
— Qu’est–ce qui vous fait penser qu’ils pourraient aussi s’être installés en Antarctique ?