Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 220 sur 319

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Point Zéro

10 h 15 UTC

Lorsqu’ils pénétrèrent dans le poste de pilotage quelques instants plus tard, Poppy Borghese se retourna et leur fit un sourire. Elle aussi avait refermé son casque. Derrière elle, au–delà des grandes verrières verticales qui ceinturaient le cockpit, la surface de la mer n’était plus visible. Le ciel d’un bleu profond virait doucement au noir.

Et les premières étoiles commençaient à apparaître.

 

10 h 15 UTC

 

Comme tous les matins à la même heure, le Docteur Giana Manzini sortait sur son balcon pour arroser ses bégonias. En soi, une activité qui n’avait rien de remarquable.

Mais qui, à quarante-sept kilomètres d’altitude, nécessitait un certain nombre de préparatifs.

D’abord, revêtir l’indispensable combinaison spatiale. Un équipement à peine moins sophistiqué que celui utilisé par les astronautes de la navette Orion ou de l’ISS pour leurs sorties extravéhiculaires. Vu l’exiguïté du sas monoplace – moins de la moitié du volume d’une cabine téléphonique –, l’opération se révélait remarquablement pénible et fastidieuse. À chaque fois qu'elle se débattait pour passer une des manches du gros vêtement pressurisé avec le sentiment de faire de la gymnastique dans un cercueil, la jeune femme se demandait si elle–même et sa coéquipière Keiko Uematsu avaient été choisies parce qu’elles ne totalisaient pas moins de six doctorats scientifiques, ou bien parce qu’elles mesuraient chacune moins d’un mètre cinquante-cinq.

Une fois le scaphandre enfilé et alors qu’elle transpirait maintenant à grosses gouttes, elle devait se soumettre à l’interminable check-list des paramètres bio et combi, puis vérifier une dernière fois quelle avait bien emporté tout le matériel nécessaire pour les manips du jour : une fois, elle avait failli se mettre à pleurer en s’apercevant à cet instant qu'elle avait oublié un minuscule tournevis, ce qui l’avait obligée à effectuer toute la séquence en sens inverse pour aller le chercher dans le labo.

L’étape suivante consistait à actionner la purge du sas et, après avoir lancé une routine de contrôle d’étanchéité – encore deux minutes à attendre pendant que l’IA vérifiait la stabilité de la pression interne de la combi –, à déverrouiller enfin la porte extérieure et à sortir sur le balcon.

À ce stade, il lui restait deux gestes vitaux à accomplir sans perdre une seconde. Un, accrocher les deux mousquetons de sa ligne de vie à la main courante qui longeait la minuscule passerelle de trois mètres sur un. Deux, connecter son ombilical à l’une des valves situées sur la paroi extérieure de la capsule : le sas était en effet bien trop petit pour qu’on pût y enfiler un scaphandre avec un pack respiratoire dorsal, et la quantité d’air contenue dans la combinaison ne lui assurait pas plus de cinq minutes d’autonomie.

Ensuite seulement, elle pouvait se retourner et jouir du paysage.

Mais ça valait le coup : à chaque fois, les larmes lui en venaient aux yeux.

À cette altitude, la rotondité du globe terrestre était parfaitement visible. La vue portait à plus de cinq cents milles dans toutes les directions, et près de l’horizon occidental on distinguait nettement une masse sombre qui devait être l’extrémité de la Terre de Feu. En regardant vers le bas, l’océan était une surface grisâtre uniforme parsemée d’amas cotonneux plus clairs correspondant aux nuages – les plus élevés se trouvaient à près de trente kilomètres au–dessous de la frêle nacelle.

Le ciel était noir. Non pas d’un bleu foncé ou indigo, comme celui qu’on contemple avec fascination par le hublot d’un long-courrier croisant à la limite inférieure de la stratosphère. Noir.

Et des millions d’étoiles y brillaient d’un éclat immobile.

C’était déjà l’espace.

Et pourtant, il restait encore juste assez d’air pour assurer la sustentation du laboratoire. Comme par réflexe, Giana Manzini jeta un coup d’œil vers le haut. À quatre cents mètres au–dessus de la capsule, une distance suffisante pour ne pas faire obstacle aux observations astronomiques, les huit millions de mètres cubes d’hydrogène répartis dans cinquante ballons de nanotoile carbone à porosité zéro faisaient comme une présence rassurante. La longueur du câble de soutien ne posait aucun problème : à cette altitude, les turbulences atmosphériques étaient si réduites qu’aucun effet de pendule n’était à craindre. Fidèle à son habitude, elle consulta le petit thermomètre digital – deux dollars cinquante au Wal-Mart Supermercado Central de Buenos Aires – qui était accroché par une méchante ficelle contre la porte du sas.

Deux degrés Celsius : une belle journée s’annonçait.

Contrairement à une idée reçue, la température ne décroît pas de façon uniforme avec l’altitude. Si des froids allant jusqu’à -70 °C sont enregistrés entre vingt et trente kilomètres, la température remonte ensuite dans les couches supérieures de la stratosphère pour se stabiliser aux alentours de zéro entre quarante-cinq et cinquante-cinq kilomètres d’altitude. Au–delà, elle recommence à décroître au fur et à mesure que l’air se raréfie. Cette mince zone appelée la stratopause constitue donc une véritable oasis thermique dans la haute atmosphère.

Pour autant, c’est une oasis où il ne fait pas bon vivre. La pression y est environ mille fois inférieure à celle du niveau de la mer, et aucune couche d’ozone ne vient filtrer le bombardement furieux des ultraviolets et des rayons cosmiques. La composition de l’atmosphère mise à part – mais celle–ci importe peu, tant elle est ténue – ce sont les conditions exactes qui régnent par un bel après–midi d’été martien à mi-hauteur des pentes du mont Olympus.

Une particularité qui n’avait pas échappé aux concepteurs de ce projet.

Le programme international SOLAAR (Sub-Orbital Laboratory for Advanced Atmospheric Research) avait été lancé dix–huit mois plus tôt, comme une alternative économique à l’ISS pour les recherches en microatmosphère ne nécessitant pas la microgravité ; pour un coût environ deux cents fois inférieur à celui d’un laboratoire équivalent en orbite, la zone des cinquante kilomètres d’altitude représentait un exceptionnel site d’observation et d’expérimentation. Grâce à son compresseur atmosphérique et à ses cinq cents mètres carrés de panneaux solaires disposés en étoile, la station était autonome en air comme en énergie ; elle autorisait ainsi des missions de longue durée, de l’ordre d’un à deux mois, encore facilitées par une dérive atmosphérique très faible qui permettait de récupérer le ballon à peu de distance de l’endroit où on l’avait lâché.

En plus de ses deux occupantes, la petite capsule pressurisée de quarante-deux mètres carrés sur deux niveaux embarquait plus d’une centaine d’expériences scientifiques dans des domaines aussi variés que la physique des nanomatériaux, l’étude des rayons cosmiques ou la dynamique des composants gazeux de la haute atmosphère. Mais c’étaient les expériences biologiques qui fascinaient le plus Gianna Manzini. La jeune femme s’approcha de la rambarde en aluminium qui ceinturait la minuscule passerelle et se pencha sur les quatre jardinières qui y étaient accrochées. Outre les plants de Begonia semperflorens aux éclatantes fleurs blanches et rose saumon, on y comptait plusieurs variétés de Deschampsia antarctica et de Colobenthus quitensis – la canche et la sagine antarctiques, les deux seules plantes à fleurs adaptées au continent glacé –, ainsi que quelques pieds de Saxi-fragia oppositifolia, cette herbe incroyablement vivace que l’on retrouve sur les plus hauts sommets des montagnes Rocheuses ; défiant toutes les connaissances acquises en matière de physiologie végétale, tout ce petit monde avait l’air de fort bien supporter l’environnement quasi spatial du laboratoire. Un miracle qui ne devait rien au hasard, mais au génie des chercheurs en biologie moléculaire : toutes ces plantes étaient des hybrides génétiquement modifiés par ajout de séquences codantes de Rhizocarpon geographicum, un lichen pouvant survivre plusieurs jours dans le vide interplanétaire, et de Deinococcus radiodurans, cette invraisemblable bactérie capable de proliférer dans le circuit primaire d’un réacteur nucléaire. Les observations que Gianna Manzini allait faire durant cette mission occuperaient pendant des années des dizaines de chercheurs spécialisés dans l’adaptation des organismes aux milieux extrêmes.

Et déboucheraient peut–être, dans quelques décennies, sur la production de végétaux aptes à s’acclimater sur la planète Mars.

La jeune scientifique s’arracha à sa contemplation et ouvrit le boîtier fixé à sa ceinture ; elle en extirpa une grosse seringue pressurisée remplie d’eau et d’un mélange complexe de facteurs nutritifs et la planta de quelques centimètres dans le terreau synthétique de la première jardinière. Même si la température était clémente, la pression atmosphérique était beaucoup trop faible pour que l’eau pût exister sous forme liquide : la seule manière d’en apporter aux plantes était de l’injecter directement au contact des racines. Elle répéta l’opération une dizaine de fois de manière à bien irriguer la totalité de la surface ensemencée, puis passa à la jardinière suivante. Elle allait à nouveau y insérer sa seringue lorsque son geste s’interrompit.

Quelque chose de mobile venait d’apparaître dans son champ visuel. Quelque chose d’énorme.

Et d’impossible.

Sans qu’elle s’en rendît compte tant était grande sa stupéfaction, ses doigts s’ouvrirent, et elle laissa échapper la seringue ; celle–ci rebondit sur la rambarde et bascula dans le vide. Une seconde plus tard, l’instrument avait disparu – mais il lui faudrait tout de même sept minutes pour aller se fracasser à la surface de l’océan.

Gianna Manzini n’en avait cure. D’un index fébrile, elle activa sa radio et articula d’une voix pressante : « Keiko ? J’ai un problème avec mon air ! Tu peux vérifier mes données bio et ma pression combi ? Vite, s’il te plaît ! »

Pas de réponse. Pourtant, le protocole de sécurité exigeait qu’à chaque sortie d’une des occupantes, l’autre interrompe toutes ses activités pour surveiller que tout se passait bien.

« Keiko ! répéta–t–elle avec cette fois un soupçon de panique. Tu m’entends, bordel ? »

Mue par une impulsion soudaine, elle jeta un coup d’œil derrière elle, en direction de la grande baie en plexiglas blindé qui saillait légèrement dans la paroi métallique de la capsule. Keiko était là, le visage collé contre la vitre, les yeux ouverts comme des soucoupes.

Elle aussi le voyait.

Gianna se retourna d’un bloc. Pendant les quelques secondes où elle ne l’avait pas regardé, l’avion s’était rapproché de plus en plus lentement. Puis, une fois parvenu à une cinquantaine de mètres, il s’arrêta complètement. Il était vraiment colossal – au moins dix fois la taille de leur petite station, estima–t–elle au jugé – et d’une conception incroyablement ancienne. Comme dans un rêve, elle nota que les douze énormes hélices étaient immobiles. Bien sûr. À quoi pourraient–elles lui servir ici, de toute façon ? se dit–elle dans une tentative désespérée pour trouver quelque chose de rationnel dans ce qu’elle voyait.

À ce moment, l’appareil se mit tout doucement à pivoter sur lui–même, tout en descendant de quelques mètres, mais en gardant une assiette strictement horizontale ; un quart de tour et quelques secondes après, l’extrémité bâbord de l’aile gigantesque venait s’immobiliser à moins d’un mètre de là où elle se tenait.

La jeune femme n’était pas encore au bout de ses surprises. Un instant plus tard, deux silhouettes humaines émergeaient d’une écoutille située au– dessus du gros poste de pilotage vitré, prenaient pied sur l’aile et se mettaient tranquillement en marche dans sa direction. En les regardant approcher, Gianna se rendit compte que les arrivants étaient tous deux revêtus d’une sorte de combinaison spatiale d’un noir intégral, très ajustée et manifestement beaucoup plus sophistiquée que son encombrant vêtement pressurisé. Les deux silhouettes s’arrêtèrent en bout d’aile, si près qu’elle aurait pu les toucher. L’une d’elles était petite, sensiblement de sa taille, et, bien qu’elle fût d’une constitution gracile, ses formes étaient indiscutablement féminines ; l’autre était un colosse qui devait dépasser les deux mètres de haut.

Sans prévenir, la femme prit son élan et, apparemment indifférente au gouffre de quarante-sept kilomètres qui s’ouvrait sous ses pieds, sauta d’un bond sur la passerelle en la faisant légèrement osciller. Par la visière transparente de son casque, Gianna vit qu’elle avait des cheveux aussi noirs que les siens, un joli visage un peu maigre et un nez aquilin assez fort qui semblait avoir été cassé à plusieurs reprises. L’inconnue lui fit un grand sourire :

— « Pas mal vos plantations, dit–elle dans sa radio. Vous auriez Skype dans votre cahute ? Parce que mon patron aimerait bien passer quelques coups de fil…

— « Et si vous avoir deux trois sandwiches de rab, ajouta le géant d’une voix de tonnerre, serait sympa aussi. »

 

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