Point Zéro
08 h 20 UTC
d’innombrables hummocks(16), qui s’élevait doucement jusqu’à l’aplomb de la dorsale de l’isthme ; une fois celle–ci dépassée, ce serait la même chose, mais dans le sens de la descente. Au total, moins d’une quinzaine de milles à vol d’oiseau, mais vu les tours et détours que promettait ce terrain, la journée ne serait pas de trop. Heureusement, les deux modules de transport, véritables jeeps des glaces, étaient parfaitement adaptés à ce type de randonnée.
Tomski considéra avec satisfaction les membres de son commando, qui terminaient de charger les véhicules. Eux aussi étaient ce qui se faisait de mieux. Les huit hommes étaient revêtus des lourdes tenues blanches utilisées depuis des décennies par les forces soviétiques puis russes pour leurs opérations en milieu hivernal : des vêtements épais et disgracieux mais qui avaient amplement fait leurs preuves, tant pour le camouflage que pour l’isolation thermique. Outre le poignard de combat réglementaire, chaque Vympel était équipé d’un fusil d’assaut Nikonov AN-94 dans sa version équipée du lance-grenades GP-30 et d’une arme de poing de son choix. Trois lance-roquettes RPG-29 Vampir et trois fusils de précision Izhmash SV -98 complétaient l’équipement du groupe.
Soudain, les deux gros diesels de 350 CV firent entendre une brève pétarade avant de se mettre à tourner régulièrement. Le sergent Bagvan Darjiev – un colosse sibérien aux traits mongols – fit signe à son supérieur que tout était prêt. Tomski donna le signal du départ avec un grand sourire aux lèvres : une mission comme il les aimait – simple, précise, linéaire.
Aller du point A au point B. De préférence dans le temps imparti. Et tuer tout le monde à l’arrivée.
08 h 20 UTC
En elle–même, la plage n’avait rien de bien extraordinaire. Un croissant étroit d’un demi-mille de longueur sur moins d’une centaine de mètres de profondeur, un sol de galets grisâtres parsemé de quelques minables rochers noirs érodés. Aucune trace de vie, pas même l’ombre d’un lichen. Le ciel était couvert depuis l’aube, et le jour blafard qui filtrait à travers l’épaisse couche de nuages ne contribuait pas à égayer le paysage : l’endroit était triste, glacial, monochrome – un lieu franchement inhospitalier, mais ni plus ni moins que ce que l’on pouvait s’attendre à trouver sous de telles latitudes.
Il suffisait de lever les yeux pour que cette impression de banalité se dissipât aussitôt. D’abord, les falaises. Deux cents mètres de glace d’une verticalité absolue, inquiétante, enserrant la maigre plage comme les murs d’une prison ; par quelque illusion d’optique, la barrière colossale semblait pencher en avant – une vision des plus dérangeantes. Ce n’était d’ailleurs pas entièrement un mirage : par endroits, la partie supérieure des parois se projetait légèrement en surplomb, formant toute une succession de séracs menaçants.
Les mises en garde de Sarah Miller revinrent à l’esprit de Caleb : « Faites très attention aux falaises, avait–elle murmuré peu avant qu’ils ne quittent le Global Defender. Elles sont faites du même matériau que l’iceberg. » La jeune scientifique était encore alitée et sous monitoring cardio-respiratoire ; bien qu’elle eût émergé assez rapidement de son coma, le médecin du bord lui avait imposé au moins vingt-quatre heures de repos complet, si bien qu’elle avait dû renoncer à participer au débarquement.
« Il faut nous en dire plus, Sarah, avait insisté Caleb. De quel matériau parlez-vous ?
— De neige, avait–elle répondu. De neige fraîche. Les vidéos confirment les observations que j’ai pu faire sur place.
— C’est-à-dire ?
— Ce truc n’était qu’une boule de neige très homogène. Une foutue boule de neige d’un quart de kilomètre cube. Avec un mince enrobage de glace de quelques centimètres à quelques mètres selon les endroits, en fonction de l’exposition au gel ambiant… mais largement insuffisant pour assurer la cohésion de l’ensemble.
— Neige fraîche veut dire tombé depuis quand ? avait grommelé One-Shot.
— Très peu de temps… au sens géologique du terme, bien sûr : quelques années, quelques décennies au maximum. En plus, l’absence complète de stratification suggère que tout cela a dû tomber dans un laps de temps très bref, certainement pas sur plusieurs années. Difficile d’être plus précise, je n’ai pas vraiment eu le temps de ramasser des échantillons…
— Personne ne t’en veut, ma petite, avait assuré son oncle, Viktor Bernstein. C’est déjà un miracle que tu sois ici parmi nous.
— Comment expliquez-vous ça, Sarah ? avait demandé Caleb. Des précipitations de cette ampleur, je croyais que ça n’était pas très courant dans le coin ?
— Désolée, Caleb, je n’ai aucune explication. Que je sache, personne n’a jamais rapporté un tel phénomène. C’est comme si, à cet endroit précis de la côte, il avait autant neigé en quelques jours que depuis la fin de l’ère tertiaire…»
Alors que le reste de l’équipe quittait l’infirmerie, Sarah Miller avait retenu Caleb un instant : « Il y a encore une chose, Caleb. Derrière ces falaises, il y a un glacier côtier en mouvement, comme presque partout sur le littoral antarctique. Le détachement de l’iceberg A-87 n’a pas interrompu sa progression. Des mégatonnes de glace, qui poursuivent tranquillement leur chemin vers la mer à raison de dix centimètres par jour…
— Ce qui veut dire ?
— Ce qui veut dire qu’à chaque heure qui passe, le risque d’effondrement augmente. Faites ce que vous avez à faire sur cette plage. Mais faites-le vite, je vous en supplie. »
Ensuite, l’Artefact lui–même.
Impossible de le louper, son énormité et sa position centrale en haut de la plage attiraient les regards comme un aimant. Exit le navire échoué ou la formation rocheuse naturelle… pensa Caleb.
Il activa le transmetteur holo couplé à la minicam de son casque : « Sarah, vous me recevez ? Vous voyez ce qu’on voit ? »
Focalisée par les lentilles holo du récepteur, l’image 3D de la jeune scientifique se matérialisa à deux pas sur leur droite. L’inclinaison de son buste – on ne distinguait que la moitié supérieure de son corps – suggérait qu’elle devait encore se trouver sur sa couchette à l’infirmerie. Malgré la basse définition, son expression de stupéfaction était tout à fait perceptible :
— « Fort et clair, Caleb, répondit–elle. L’image est parfaite, ici. C’est… c’est extraordinaire !
— En tous cas vous aviez raison, Sarah. Pour l’essentiel ça correspond à votre hypothèse de travail. »
Une casemate bétonnée.
La structure qui émergeait de biais à la base de la falaise de glace avait quelque chose de familier et de désuet tout à la fois. Elle faisait penser à ces vieux films d’actualités des deux guerres mondiales, avec ces robustes fortifications dans lesquelles les soldats s’enterraient pour résister aux déluges de bombes ennemies.
Seules les dimensions de l’objet étaient hors normes, mais, par sa nature, il ne semblait guère différent des innombrables bunkers que l’on trouvait un peu partout en Europe.
En tournant la tête de gauche à droite, Caleb fit un long panoramique à l’intention de Sarah, en même temps qu’il lui décrivait l’immense bâtiment : « Environ trois cents mètres de long, ça colle avec la télémétrie. Par contre, le sat ne pouvait nous donner la hauteur ; je dirais bien vingt mètres – ce truc est aussi grand qu’un immeuble de quatre étages, c’est vraiment énorme, Sarah. Les parois ne sont pas tout à fait verticales, leur inclinaison doit faire dans les soixante, soixante–dix degrés. Apparemment aucune ouverture, la façade semble complètement lisse… Ah non ! Je distingue de longues rainures à peine visibles, on dirait quelles dessinent plusieurs rectangles d’une bonne cinquantaine de mètres chacun…
— Des portes, murmura Poppy qui pour une fois semblait impressionnée. Des portes gigantesques.
— Possible, fit Caleb. Mais je ne vois pas de serrure où mettre la clé. »
Derrière eux, les autres membres du commando de débarquement venaient de gravir le talus et contemplaient à leur tour la gigantesque structure. Les trois compagnons de Caleb demeuraient sans voix, tout comme Viktor Bernstein. Les membres de l’équipe de Poppy – quatre durs à cuire aux visages carrés – avaient eux aussi de la peine à dissimuler leur ébahissement. Kendall Kjölsrud se tenait un peu à l’écart, selon son habitude. L’expression du milliardaire était indéchiffrable. Mais son visage était plissé de concentration et ses yeux, qui ne quittaient pas le haut de la plage, luisaient d’un éclat extraordinaire.
La voix de Sarah Miller résonna de nouveau dans les écouteurs :
— « Vous voyez autre chose, Caleb ? interrogea la jeune femme d’un ton pressant. Des inscriptions ? Des éléments d’identification ? Quelque chose en rapport avec ce dont nous avions parlé ?
— Négatif, Sarah. Ni statues d’Adolf, ni soucoupes volantes nazies.
— Ils doivent être en train de faire chauffer les moteurs, rigola Poppy. En attendant qu’ils arrivent, on se tape un peu d’explo ? »