Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 255 sur 319

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Point Zéro

Chapitre 27

 

2 mars 2018 – 12 h 15 UTC

 

La douleur est présente dans chacune des parcelles de ton corps dévasté. Elle devrait être insoutenable, mais, dans l’état de semi-conscience où tu te trouves, elle n’a qu’une réalité virtuelle. Quelqu’un te porte dans ses bras, et tu sens vaguement ta tête ballotter au rythme de son pas précipité. Odeur familière de sueur, d’ail, de tabac à chiquer et d’une eau de toilette bon marché que tu reconnaîtrais entre mille.

Beppo ?

Tu ne vois rien, tu ne sais pas où tu te trouves ni ce qui s’est passé. Tu sens du liquide ruisseler sur ton ventre et sur ton visage. Tu en as plein la bouche et l’arrière-gorge aussi – cela devrait t’empêcher de respirer, mais on dirait que tu ne respires plus. Curieusement, cela ne t’effraie pas. Tu es en train de glisser dans le néant quand, d’un seul coup, les soubresauts deviennent violents et saccadés, comme si celui qui te porte grimpait des escaliers quatre à quatre. Ta tête heurte quelque chose, et l’explosion de douleur te ramène temporairement à la surface. Le fracas d'une porte qui s’ouvre à la volée. Puis une voix :

« Monsieur ! Pour l’amour de Dieu ! Regardez ce qu’ils lui ont fait ! »

C’est bien Beppo. Tu réalises qu’il est en train de hurler tout près de toi, pourtant sa voix semble te parvenir d’une distance infinie. Un autre murmure, tout aussi lointain, lui répond aussitôt : « Seigneur ! C’est Poppy ? Qu’est–ce qui s’est passé, nom de Dieu ? »

Tu reconnais aussi cette voix, même si tu ne l’as pas entendue aussi souvent. C’est celle de cet homme étrange qui est beaucoup venu à la maison ces derniers temps. Tu l’as trouvé drôle avec sa moustache d’acteur de cinéma, ce chapeau qu’il n’enlève jamais et cette allure un peu guindée – même s’il n’oublie jamais de t’apporter un petit cadeau. Papa a dit qu’il était très riche et très connu, et que faire des affaires avec lui c’était comme de rafler le jackpot à chaque mise, mais tu ne comprends pas trop ce qu’il a voulu dire par là. Par contre, il est clair que Papa et lui sont devenus de grands amis ; tu en as déduit que ce devait être un homme gentil, parce que Papa n’est pas du genre à accorder son amitié à n’importe qui.

« Qu’est–ce qui s’est passé, Beppo ? demande à nouveau l’homme. Où est Luca ? Parle, bon sang !

— Ils les attendaient, gémit Beppo. Sur Paradise, juste après le Flamingo. Je suis arrivé deux minutes après avec la Buick, mais tout était déjà fini… Le Don est mort, la mamma aussi. Ils ont même flingué les gosses, Stu cazzo ! »

Tu sens une main relever doucement ta tête. Tu voudrais bien ouvrir les yeux, mais tes paupières ne t’obéissent plus.

« Seigneur… dit l’homme au chapeau. Elle est encore vivante, mais comment… ? Et Michael ? Où est Michael ?

— Lui, c’est encore pire, monsieur, sanglote Beppo. Un gamin de cinq ans ! Pasquale est en bas avec lui, mais je crois que c’est trop tard… Qu’est ce qu’on peut faire ? Aller à l’hôpital ? »

L’autre hésite une seconde avant de lancer : « Il n’y a pas un seul hôpital digne de ce nom à Vegas, Beppo. Le plus proche est à Boulder City, à vingt miles d’ici… Les gosses ne tiendront jamais jusque-là !

— Alors on fait quoi ? hurle Beppo. On les regarde crever ? »

L’homme hésite à nouveau. Puis il dit : « Non. Il y a peut–être quelque chose à tenter. Appelle Pasquale. Et viens vite !

— Où ça ? Où est–ce qu’on va ?

— Au labo. »

Ce fut le froid qui la ramena à la réalité. Un froid mordant qui la pénétrait jusqu’aux os. La douleur était toujours présente, comme dans le rêve, et flambait dans tout son corps ; sa tête surtout lui donnait l’impression de battre comme un tambour, au rythme des ondes de souffrance nauséeuse qui la parcouraient sans relâche. Elle ouvrit les yeux. Noir total.

Pendant un instant, elle se demanda si elle ne se trouvait pas encore dans la galerie de la mine avec Caleb, auquel cas elle pourrait tranquillement se blottir à ses côtés et tenter d’oublier la douleur. Mais non. Dans la galerie, il ne faisait pas aussi froid. Et le sol y était fait de roc, alors qu’ici elle était allongée à plat ventre sur…

Sur de la rouille ?

Elle s’assit péniblement – le changement de position décupla la douleur dans sa tête – et palpa le sol râpeux tout autour d’elle, puis porta la main à ses lèvres. Pas d’erreur : elle se trouvait bien sur une surface métallique rouillée. En tâtonnant, elle découvrit que le sol était jonché de débris divers : de petits fragments de métal, une sorte de câble électrique gainé de caoutchouc pourri, quelques clous eux aussi très oxydés. Elle frissonna soudain, et ses avant–bras se couvrirent de chair de poule ; elle réalisa quelle n’avait plus sa combinaison et portait seulement une culotte et un T-shirt léger. Elle passa instinctivement la main entre ses jambes et constata avec une certaine surprise que ses ravisseurs ne l’avaient pas violée.

Les Russes ne sont plus ce qu’ils étaient, pensa–t–elle avec ironie.

Elle se souvenait très bien de l’arrivée de l’hélico, de la trahison de Vandell et de cet arrogant officier qui l’avait frappée à la tête après lui avoir tiré dessus. Par contre, elle ne savait pas du tout où elle se trouvait ni comment elle avait pu arriver là. Elle se leva et tourna lentement sur elle– même, essayant de deviner ce qui l’entourait. À l’oreille, elle avait la sensation d’être dans un espace clos assez volumineux ; l’air glacé qu’elle respirait avait un relent de rouille et d’humidité, mais elle n’avait pas l’impression d’être sous terre. Le sol sous ses pieds était parfaitement stable, et elle ne percevait pas le moindre mouvement : elle n’était pas non plus dans la cale d’un bateau. Plutôt dans un bâtiment sans fenêtres. Ou un container ?

Au bout d’un certain temps, elle remarqua que l’obscurité n’était pas aussi totale qu’elle l’avait cru. Dans la pénombre, elle commença à distinguer quelques détails ; une paroi verticale sur sa droite, ce qui ressemblait à des tas de poutrelles à l’abandon, des grosses masses très sombres qui pouvaient être des machines au rebut. Elle fit quelques pas précautionneux pour rejoindre la paroi : aussi du métal rouillé, qui s’effritait sous ses doigts.

D’un seul coup, elle comprit où elle se trouvait : dans un de ces vieux hangars pourris sur le port de Grytviken, ou alors dans une des grandes citernes en acier dont ils se servaient autrefois pour stocker l’huile de baleine. Un sourire étrécit ses lèvres. Si c’est le cas, même sans Jeeves tu ne devrais pas avoir trop de mal à sortir d’ici…