Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 95 sur 319

Pages du PDF

Point Zéro

13 h 03 UTC

— Sa proximité avec le SIS ?

— Encore exact, je vois que vous connaissez bien l’histoire de votre famille. Comme toujours avec Churchill, un cadeau n’était jamais gratuit. Sans avoir jamais fait partie du Service, votre grand–père s’était illustré au cours de plusieurs missions de renseignement en France occupée et même en Allemagne. Inutile de dire qu’avec lui, le gouvernement de Sa gracieuse Majesté disposait, disons… d’yeux et d’oreilles très bienveillants au sein de la base. Le tout, bien sûr, dans la plus parfaite camaraderie avec les cousins yankees…»

Caleb semblait sonné par les révélations de Kjölsrud : « Officiellement, mon grand–père est décédé en 1946 au cours de manœuvres conjointes entre la RAF et l’US Navy dans le golfe de Californie. Son appareil a été porté disparu et son corps n’a jamais été retrouvé. Je suppose que vous allez me servir une autre histoire ?

— Non, fit le milliardaire en secouant la tête.

— Vous vous foutez de moi ! s’exclama le jeune homme. Vous savez parfaitement ce qui s’est passé ici ! Qu’est–ce qui vous empêche de me dire ce qui lui est arrivé ?

— Je le ferais si je le pouvais, Caleb », répondit Kjölsrud sans perdre son calme. Une émotion passa brièvement sur le visage du vieillard. De la tristesse ? De la compassion ? « Mais je n’en ai pas la moindre idée. »

 

13 h 03 UTC

 

Jason Poliecki adorait se servir de BoatSeeker, le nouveau logiciel du NRO qui permettait en théorie d’identifier n’importe quelle embarcation, où que ce soit à la surface de la planète, uniquement sur la base de son image satellite. L’algorithme ultra-classifié fonctionnait sur une base de logique floue sur réseau neuronal, de manière similaire aux systèmes de reconnaissance faciale mis en œuvre lors de l’attentat du 14 septembre ; couplé à une gigantesque banque de données qui comprenait les mille quatre cent cinquante navires de guerre des différentes marines nationales mais aussi les trente–cinq mille navires de commerce et une bonne partie des vingt-sept millions de bateaux de pêche ou de plaisance qui croisaient sur toutes les mers du globe, il pouvait identifier toute embarcation plus grosse qu’un pédalo quels que soient l’angle de prise de vue, les conditions d’éclairage, la météo et – du moins en principe – indépendamment des modifications mineures qui pouvaient avoir été apportées au bâtiment après son inclusion dans la base.

Poliecki décida de commencer par le plus grand des deux navires, un bâtiment d’allure militaire de la taille d’une frégate ou d’un gros patrouilleur. En soi, la seule présence d’un navire de ce type à proximité de la côte antarctique était déjà inhabituelle. Il superposa la grille de lecture à la silhouette allongée qui remplissait maintenant tout l’écran, lança la routine d’identification, puis se rencogna dans son fauteuil avec un soupir satisfait. Dans sa morne existence, ces moments trop rares étaient les seuls où il avait l’impression de faire un boulot un tant soit peu intéressant.

L’identification prit un peu plus de cinq secondes et demie. Le temps pour le logiciel de découper l’image du navire selon un maillage de cinquante centimètres de côté, de gommer tout ce qui était non discriminant – petit accastillage et autres accessoires amovibles, caisses de matériel, êtres humains… – puis de comparer maille par maille le fichier obtenu avec la totalité des entrées de la banque de données. Le résultat s’afficha en simili-3D sur l’écran holo :

 

Patrouilleur léger classe Famous, probabilité 100,00 % USA – USCG

13 unités construites, immatriculations WMEC-901 à 913

 

Tout en se demandant ce qu’un Garde–côtes américain pouvait bien faire là, Poliecki cliqua sur le bouton Listing de sa barre d’outils. L’IA allait maintenant classer les treize candidats en fonction de l’ensemble des données actualisées qu'elle possédait à leur sujet. Cela lui prit deux secondes supplémentaires.

WMEC-903 /USCGC Harriet Lane (désarmé 2013), probabilité 99,27 % WMEC-908/USCGC Tahoma (désarmé 2013), probabilité 0,59 % WMEC-911 /USCGC Forward (désarmé 2014), probabilité 0,13 % WMEC-901 /USCGC Bear (désarmé 2013), probabilité 0,00 % WMEC-902/USCGC Tampa (désarmé 2013), probabilité 0,00 % WMEC-904 /USCGC Northland (désarmé 2013), probabilité 0,00 % WMEC-905/USCGC Spencer (désarmé 2013), probabilité 0,00 % WMEC-906/USCGC Seneca (désarmé 2014), probabilité 0,00 % WMEC-907/USCGC Escanaba (désarmé 2014), probabilité 0,00 % WMEC-909 /USCGC Campbell (désarmé 2014), probabilité 0,00 % WMEC-910/USCGC Thetis (désarmé 2014), probabilité 0,00 % WMEC-912/USCGC Legare (désarmé 2015), probabilité 0,00 % WMEC-913 /USCGC Mohawk (désarmé 2015), probabilité 0,00 %

 

Le jeune homme se souvenait maintenant que toute la classe Famous avait été retirée du service actif quelques années plus tôt, dans le cadre du programme de modernisation du corps des Garde–côtes ; en toute logique, ces bâtiments devaient donc à l’heure actuelle poursuivre leur carrière sous la forme de boîtes de conserve ou de rails de chemin de fer. Pour une fois, ce foutu logiciel a dû planter, pensa–t–il. Il cliqua tout de même sur la première ligne :

 

WMEC-903 / USCGC Harriet Lane : désarmé 2013, ID vacante, vendu 2013 (flotte privée)

Identifiant actuel/Compagnie : Global Defender / K2 for the Planet (K2 Industries, Lancaster, CA)

Pavillon actuel : USA

Activité : Recherche (civile)/Recherche océanographique Dernière position connue : -54.2815, -60-508/20180216,1724UTC

 

Voilà qui expliquait tout. Un navire scientifique ! Comme les trois quarts des unités croisant dans le secteur… Il a fait pas mal de route en douze jours, pensa–t–il en notant que la position précédente se trouvait à quelques centaines de nautiques à l’est de la Terre de Feu. Mais ça n’avait rien d’illégal, ni même d’anormal.

Ton scoop est en train de se dégonfler à vitesse grand V. Heureusement que tu n’as prévenu personne.

Un peu dépité, il décida de jeter quand même un coup d’œil à l’autre navire, qui mouillait à moins d’un mille du premier. Celui–ci était un peu plus petit – dans les soixante–dix mètres – mais beaucoup plus trapu, avec un maître-bau presque deux fois plus large. Un cargo ?

Un observateur plus perspicace se serait demandé pourquoi le bâtiment se tenait derrière un volumineux iceberg, comme dissimulé aux yeux du Global Defender : si les deux navires menaient une mission de concert, la logique aurait voulu qu’ils soient amarrés à couple. Ou il se serait interrogé sur l’apparence bizarrement militaire des deux gros dinghies à moteur qui venaient de s’en détacher en direction du navire américain, chacun avec une dizaine de silhouettes vêtues de noir à son bord – la seule exception étant un grand type tout en blanc qui se trouvait à la proue de la première embarcation. Mais la perspicacité n’était pas le point fort de Jason Poliecki, qui se contenta de relancer son logiciel d’identification.

 

Brise–glaces à propulsion conventionnelle classe Ivan Susanin, probabilité 100,00 %

Fédération de Russie – Pogranichnyie Voiska Rossii (Service fédéral des Garde–côtes)

8 unités construites, immatriculations PVR-183 à 189

 

Une seconde plus tard le navire était identifié comme le Vladimir Karvaisky, capitaine Piotr Sabayev. Détaché en 2014 du service des Garde– côtes et affecté au ravitaillement des installations scientifiques russes en Antarctique. Aucun risque d’erreur : parmi les sept autres bâtiments de cette classe, deux avaient été réformés à la fin des années 90 et les cinq autres étaient en service dans l’Océan Arctique avec des localisations remontant à moins de douze heures.

Bizarre, pensa Poliecki, qui se souvint qu’il n’y avait pas de bases russes dans le coin. Et alors ? Les Russes sont nos amis, maintenant. Au cas où tu n’aurais pas remarqué, la Guerre froide est terminée depuis trente ans… À sa droite, le hibou le contemplait d’un air sardonique. Tu n’as pas bientôt fini de perdre ton temps avec ces conneries ? semblait–il lui dire. Avec le retard que tu es en train de prendre, tu vas pouvoir t’asseoir sur ta pause donut !