Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 105 sur 319

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Point Zéro

13 h 12 UTC

Des Russes ? Ici ? pensa Caleb en se demandant si son ami ne délirait pas ; en même temps, si quelqu’un était capable de reconnaître une arme rien qu’au son de la détonation, c’était bien One-Shot. Caleb leva la tête pour essayer de repérer les tireurs, mais dut aussitôt s’aplatir au sol alors qu’un nouvel impact formidable vaporisait le rebord du rocher à cinquante centimètres au–dessus de lui. Poppy Borghese émit un gloussement ravi, comme si elle se trouvait au stand de tir et que ce n’était pas elle la cible.

À ce train-là, dans cinq minutes, il ne restera plus grand–chose de ce caillou. Et tu es coincé ici avec une dingue.

Pendant ce temps, One-Shot s’était déplacé aussi vite qu’il l’avait pu à l’autre extrémité du gros rocher qui le protégeait des tireurs. Si tu ne t’es pas trompé sur le flingue, se dit–il, ce salopard doit avoir une Izhmash à grossissement variable. Ce qui te donne une opportunité intéressante. Il saisit son arme avec un geignement de douleur et fit monter une munition dans la chambre.

Le Barrett M82 présente la particularité d’être le fusil de précision le plus puissant au monde. Il peut être employé soit comme arme antipersonnel, avec une portée phénoménale de deux mille cinq cents mètres, soit comme arme antimatériel ; dans cette utilisation, son énorme cartouche de calibre. 50 BMG propulsée à huit cent cinquante mètres par seconde possède un effet absolument dévastateur sur les véhicules terrestres ou aériens, et peut même traverser certains blindages légers. En revanche, l’arme est lourde – plus de quatorze kilos sans son magasin –, peu maniable et dotée d’un recul impressionnant. En pratique, elle est réservée au tir couché, comme en témoigne son bipied rétractable monté en série ; seul un homme d’une force titanesque comme One-Shot pouvait envisager, à ses risques et périls, de l’utiliser pour un tir à l’épaulé.

À la louche trois cents mètres. Même pour toi, au moins quatre ou cinq secondes pour viser… Si ton raisonnement n’est pas bon, tu vas le savoir tout de suite.

Un nouvel éblouissement de douleur le parcourut alors qu’il se redressait et soulevait l’énorme fusil pour se mettre en position.

 

13 h 12 UTC

Il y a deux sortes de snipers, lui avait-on martelé lors de sa formation. Ceux qui sont prudents et ceux qui sont morts. Comme tout tireur de la première catégorie, le sergent Bagvan Darjiev n’était véritablement rassuré que lorsqu’il avait pu contempler le corps de son ennemi dans son viseur.

Ce qui n’était pas le cas actuellement.

Il était pourtant sûr d’avoir touché ce connard à l’épaule ; et il connaissait suffisamment son arme pour savoir que, même avec un excellent gilet pare-balles, nul ne pouvait survivre à un tel coup.

Le problème était que le corps ne se trouvait pas à l’endroit où, en toute logique, il aurait dû être projeté par l’impact. Il a dû tomber derrière le rocher, essaya–t–il de se raisonner.

À quelques mètres sur leur droite, une détonation puissante : Prijanski, son homologue de l’unité deux, venait de tirer un nouveau coup de son SV-98 sur le petit rocher où s’étaient dissimulées les deux autres cibles. Ils ne devraient plus tarder à tenter une sortie, pensa fugitivement Darjiev.

Tandis que sa nervosité grandissait, le sergent commença à balayer les environs du point de chute estimé de One-Shot : le contour du gros rocher noir près duquel il l’avait atteint, la plage couverte de galets – aucune trace de sang alors que le type aurait dû se vider comme un porc. Mais l’opération était malaisée avec un champ de visée qui ne dépassait pas les cinquante centimètres de diamètre… Allongé à côté de lui, le caporal Kulik ne pouvait lui être d’aucune aide : le jeune homme était occupé à recharger son arme. Darjiev grommela un juron et étendit le bras pour changer de grossissement : en le ramenant à sa valeur minimale, il allait pouvoir embrasser tout ce foutu rocher d’un seul coup d’œil.

D’une précision et d’une luminosité exceptionnelles, la lunette Izhmash 1P69 est le complément naturel du fusil SV-98. Son unique défaut est la conception aberrante du réglage de la focale : la position de la petite mollette impose en effet au tireur de passer la main devant l’objectif, et donc de perdre sa visée, chaque fois qu’il veut modifier l’optique.

Trois secondes après, Darjiev collait à nouveau son œil à la lunette. Toujours rien à l’endroit où il pensait avoir touché One-Shot. Un infime mouvement à l’autre extrémité du rocher attira son attention et lui fit tourner le regard dans cette direction.