Point Zéro
13 h 21 UTC
— Bien sûr que non. Voilà comment ça va se passer, miss Vogt. Nous sommes en ce moment au–dessus de l’Atlantique, à quelques dizaines de milles au nord des îles du Cap-Vert. On va vous faire un exposé de la situation, pour ce qu’on en connaît à l’heure actuelle. À l’issue, soit vous déclinez notre offre…
— Et vous jetez nous par la fenêtre ? demanda One-Shot.
— Ça être très bonne idée, l’imita Poppy Borghese d’une voix avinée.
— La ferme, Poppy, dit Bernstein d’une voix lasse. Cuve en silence, s’il te plaît. Non, on ne vous jette pas par la fenêtre, à supposer qu’on arrive à l’ouvrir assez grand pour vous. En cas de refus, on met cap au nord et on vous dépose à Glasgow dans six heures. Avec un chèque correspondant aux émoluments que le gouvernement du Zimbabwe aurait dû vous verser. On vous demandera juste de signer une clause de confidentialité pour une durée de deux semaines ; d’ici là, le problème sera réglé d’une façon ou d’une autre…
— Et si on vous suit ?
— On rajoute deux zéros au chèque. Et on prend un autre cap. Vous voulez bien nous écouter maintenant ? »
13 h 21 UTC
L’homme en costume gris s’appelait Preston Van Deere et occupait la chaire d’histoire militaire à l’Université de Stanford. Bernstein l’avait présenté comme l’un des meilleurs spécialistes actuels de l’histoire de l’US Navy, sans préciser quel rapport cela pouvait avoir avec l’affaire en cours. En tout cas, le type avait l’air sympathique, et ses yeux gris pétillaient d’intelligence derrière ses petites lunettes cerclées d’argent.
« Voilà, Preston, reprit Bernstein en s’adressant à l’hologramme, j’aimerais que tu nous refasses le topo d’avant-hier. J’ai ici des invités qui vont boire tes paroles.
— « Volontiers, Viktor, c’est toujours un plaisir de rendre service à notre donateur le plus généreux. Je suppose que tu ne m’en diras pas plus que la dernière fois ?
— Désolé, pour l’instant je préfère vraiment garder le silence. Par contre, je te promets que, quoi que nous trouvions d’intéressant en rapport avec tes infos, tu en auras la primeur et tu pourras le rajouter à tes cours dès la rentrée de printemps…
— « Si ça peut empêcher mes étudiants de ronfler dans l’amphi, fit Van Deere d’un air faussement déçu, j’accepte volontiers tes cachotteries…»
L’homme resta silencieux quelques instants, le temps de rassembler ses pensées, puis il se tourna vers Caleb et ses compagnons : « OK, allons-y pour le cours magistral. Trois d’entre vous ont servi dans des unités des forces spéciales, d’après ce que m’a dit Viktor. Vous avez donc certainement suivi des cours d’histoire militaire lors de vos classes. L’un de vous a–t–il déjà entendu parler de l’opération High Jump ? »
Van Deere sourit devant les expressions éloquentes des intéressés : « Même pas une petite idée ?
— Une compétition de trampoline ? hasarda Joshua.
— « Pas mal. D’habitude, j’ai plutôt droit au saut à la perche, ou alors au parachutisme en haute altitude. Inutile de vous dire que ce n’est rien de tout cela. Pour faire simple, le nom de code High Jump désigne une opération navale de grande ampleur menée par l’US Navy en Antarctique au cours de l’été austral 1946-1947.
— Jamais entendu parler, marmonna Joshua.
— Même chose pour moi, dit Gretchen tandis que One-Shot hochait la tête et que Caleb restait silencieux.
— « Le contraire m’aurait étonné, reprit l’universitaire. Cette opération constitue l’une des grandes énigmes de l’histoire militaire du vingtième siècle et risque de le demeurer longtemps : presque toutes les données la concernant sont en effet classifiées sans limitation de durée.
— Ça n’existe pas, ce niveau de classification, objecta Caleb. En ce moment, les agences américaines déclassifient à tout va, y compris des documents post-guerre froide…
— « Vous avez tout à fait raison. En vertu du Freedom of Information
Act, la NARA(5) déclassifie de façon automatique toutes les archives fédérales et militaires de plus de 25 ans. Ainsi, tous les documents sur la guerre du Viêtnam sont consultables depuis belle lurette, comme, depuis peu, ceux concernant la première guerre du Golfe ; avec ça, j’ai de quoi me régaler pour plusieurs années, mais c’est une autre histoire… Bien sûr, certaines données très sensibles peuvent faire exception et rester plus longtemps dans le tiroir. L’Executive order n° 12958 définit à cet effet neuf cadres légaux autorisant une agence fédérale à conserver secrètes certaines archives : divulgation de sources de renseignement encore en activité, informations pouvant conduire au développement d’armes de destruction massive, et cætera… Inutile de vous dire qu’après un quart de siècle, très peu de documents satisfont encore à l’un de ces critères. L’opération High Jump constitue l’unique exemple d’un engagement massif de troupes aéronavales remontant à soixante–dix ans et dont presque toutes les données sont encore protégées par le secret défense.
— Si vous dites presque toutes, c’est que certaines infos sont quand même disponibles, fit Gretchen.
— « Bien sûr. Il était impossible de tenir l’opération entièrement secrète, et vous allez tout de suite comprendre pourquoi. High Jump a donc fait l’objet d’un habillage officiel, d’une certaine couverture par les médias, et a donné lieu à un grand nombre de rapports à l’attention des différentes agences impliquées. Un petit film d’actualités censé relater le déroulement de l’expédition, The Secret Land, a même été diffusé en salles en 1948, et on peut le consulter en ligne.
— Mais quel était le but de cette opération ? demanda Caleb.
— « Le but officiel de l’opération était double : avant tout, reconnaître et cartographier une portion aussi large que possible du littoral antarctique. Il faut vous rappeler que le pôle Sud n’avait été vaincu que trente–cinq ans auparavant et qu’à cette époque, la plus grande partie du continent restait terra incognita. D’autre part, jeter les bases d’une implantation permanente dans la région de la plate-forme glaciaire de Ross. Un projet pas tout à fait désintéressé : il n’existait encore aucune base habitée en Antarctique, et en installer une était un moyen comme un autre d’établir une forme de souveraineté sur le continent. Plus accessoirement, l’opération visait aussi à tester hommes et matériels en conditions polaires, ce qui n’avait jamais été fait auparavant dans le cadre de manœuvres militaires.
— Je ne vois rien là–dedans qui justifie un tel secret, fit remarquer Caleb.
— « C’est tout le problème. Et vous n’êtes pas au bout de vos surprises. Ce qui caractérise l’opération High Jump, c’est aussi, premièrement, la rapidité avec laquelle elle a été décidée et mise en œuvre ; deuxièmement, la disproportion énorme entre les moyens militaires déployés et les objectifs affichés ; troisièmement, la manière abrupte dont elle s’est terminée. Ce que je vais vous relater maintenant est une compilation des rapports officiels sur l’expédition, et également de quelques sources non autorisées que j’ai pu recueillir – en grande partie grâce à l’aide de notre ami Viktor…»
L’universitaire avait pris sa vitesse de croisière ; il semblait passionné par son sujet et parlait sans presque consulter les notes de sa tablette. Le traitement du signal holo gommait complètement son arrière-plan local, donnant un réalisme impressionnant à sa présence dans la pièce alors qu’il devait être tranquillement assis dans son bureau de Stanford. Il fit un geste, et le vaste écran SED situé au bout de la table de conférences se mit en marche. La première scène, une vieille photographie en noir et blanc, représentait trois hommes à l’air austère se serrant la main dans une pièce anonyme.
« À notre connaissance, reprit Van Deere, le principe de l’opération High Jump a été défini et approuvé le 1er septembre 1946, lors d’une réunion secrète de ce que l’on appelait à l’époque le Comité des Trois : vous voyez ici le secrétaire d’État James F. Byrnes, le secrétaire à la Guerre Robert P. Patterson et le secrétaire à la Marine James V. Forrestal ; on sait maintenant que le président Harry Truman était également présent. Pour autant, les minutes de cette réunion ont été apparemment… égarées. À partir de là, les choses vont très vite. Le commandement de la mission est confié à l’amiral Richard E. Byrd, un explorateur polaire chevronné qui s’est déjà illustré dans trois expéditions antarctiques – entre autres, premier homme à avoir survolé le pôle Sud, en 1929. En à peine deux mois, il boucle la logistique de l’opération, et celle–ci est révélée au public le 12 novembre 1946. Le 25 novembre, le brise–glaces USS Northwind est le premier à quitter le port militaire de Boston ; le 3 décembre, tous les navires de l’expédition font route vers le Sud ».
La photographie de l’amiral Byrd – un élégant officier en uniforme blanc de la Navy – fit place à de courtes séquences animées représentant différentes unités de la marine américaine lors de leur appareillage. D’autres vues en noir et blanc montraient le chargement de plusieurs hydravions sur le pont arrière d’un navire, ou des groupes de jeunes marins souriant à l’objectif.
« Tous les navires ? s’étonna Joshua. Mais bon sang, combien étaient– ils ?
— « L’opération High Jump a déployé treize navires dont deux destroyers, deux porte-hydravions, un sous–marin et un porte-avions. Vingt-six aéronefs dont quatre hélicoptères. Ce qu’aujourd’hui on appellerait un groupe aéronaval au grand complet. Le total des équipages était de quatre mille sept cents hommes. Il s’agit encore aujourd’hui de la plus grande opération militaire – et de la plus grande opération tout court – jamais menée dans l’Antarctique.
— Tout ça pour dessiner petites cartes et planter jolie bannière étoilée ? grommela One-Shot.
— Un porte-avions ? Dans l’Antarctique ? demanda Caleb qui avait l’air tout aussi surpris.
— « Et pas n’importe quel rafiot, répondit Van Deere. L’USS Philippine Sea. Bâtiment flambant neuf de la classe Essex, mis en service le 11 mai 1946. Alors qu’il est en pleines manœuvres inaugurales en mer des Caraïbes, il reçoit début novembre l’ordre de les interrompre et de regagner son port d’attache ; après de rapides transformations, il quitte quelques jours plus tard la base navale de Norfolk pour rejoindre le reste de l’armada, avec l’amiral Byrd à son bord.
— C’est effectivement très surprenant, dit Caleb. Que sait-on au juste de leurs activités une fois sur place ?
— « Un certain nombre de choses, mais avec pas mal de zones d’ombre. L’escadre qui avait fait route en ordre dispersé se regroupe fin décembre 1946 au large de Scott Island, un petit îlot rocheux situé près du cercle polaire, en bordure de la mer de Ross. À partir de là, la flotte se divise en trois groupes. Le groupe central comprenant six navires emmenés par le brise–glaces Northwind progresse à travers le pack et atteint le continent au niveau de la baie des Baleines, à l’ouest de la plate-forme glaciaire de Ross ; c’est là qu’ils vont débarquer le 15 janvier 1947 et construire la base de Little America IV, où ils demeureront jusqu’à la fin de l’expédition. Pas grand–chose à en dire, ils font un certain nombre d’observations scientifiques sur place, mais il semble qu’ils explorent assez peu les parages. Le groupe Est va avoir moins de chance : chargé de reconnaître la région de la péninsule Antarctique, il va se heurter pendant tout le mois de janvier à des conditions météo épouvantables qui vont énormément limiter ses activités. Ce groupe sera endeuillé par le crash d’un hydravion de reconnaissance sur l’île de Thurston, qui fera trois morts.
— Et pour le groupe Ouest ? demanda Joshua.
— « Je le gardais pour la bonne bouche. C’est lui qui va être le plus actif – et celui autour duquel le secret est le plus opaque. Constitué du porte-hydravions USS Currituck, du destroyer USS Henderson et d’un navire ravitailleur, il va faire route vers l’ouest en suivant la côte antarctique à partir du 2 janvier 1947. Pendant tout le mois de janvier, il va parcourir plus de six mille milles nautiques en multipliant les observations scientifiques et les relevés cartographiques. Au cours de la dernière semaine du mois, le groupe atteint la Terre de la Reine Maud après avoir contourné la moitié du continent antarctique. Il va y rester pendant tout le mois de février en concentrant ses activités sur la côte de la Princesse Martha, une bande littorale d’environ cinq cents milles située entre les méridiens 5° Est et 20° Ouest. Plusieurs dizaines de vols de reconnaissance sont alors effectués avec hydravions et hélicoptères, des milliers de prises de vues sont réalisées. On sait aujourd’hui que, pendant toute cette période, l’amiral Byrd était à bord du Currituck, d’où il dirigeait les opérations conjointement avec le commandant Charles A. Bond. De toute cette masse d’informations, il ne reste rien. Le 1er mars 1947 l’opération High Jump – qui était censée durer huit mois, jusqu’à la fin de l’hiver austral – est subitement interrompue, et Byrd donne l’ordre à son groupe de lever l’ancre, direction les USA. Les deux autres groupes ont plié bagage une semaine plus tôt et sont déjà sur le chemin du retour. Aucune explication ne sera jamais donnée à cette annulation brutale de l’expédition.
— Et c’est tout ? fit Caleb.
— « C’est presque tout, répondit le chercheur avec un grand sourire. Mais écoutez la fin, c’est le meilleur. L’année suivante, l’US Navy remet ça. Ce sera l’opération Windmill, qui se déroulera du 1er novembre 1947 au 24 février 1948, et dont on sait encore moins de choses. Sinon qu'elle impliquera également plusieurs navires de surface avec hydravions et hélicoptères, plus cette fois–ci des véhicules terrestres de débarquement. Pendant un peu plus de trois mois, cette opération va se focaliser exactement sur la même portion du littoral antarctique que celle explorée par le Currituck en février 47. Le prétexte avancé par l’US Navy pour cette seconde expédition frise le ridicule : aucun des soixante–dix mille clichés photographiques réalisés au cours de l’opération High Jump n’aurait été exploitable, les vues étant soit surexposées, soit impossibles à situer sur la carte ! À l’issue de cette seconde expédition, les Américains vont déserter l’Antarctique, comme si d’un seul coup son exploration avait perdu tout intérêt pour eux ; ils n’y reviendront que près d’une décennie plus tard, mais cette fois–ci avec des moyens civils et dans le cadre de coopérations scientifiques internationales. Voilà messieurs, vous en savez autant que moi maintenant. Bien sûr, Viktor, si tu as besoin de moi pour la suite de ta réunion…