Point Zéro
16 h 11 UTC
Celle d’un homme qui revient au bercail.
La salle était effectivement de dimensions gigantesques – un bon quart de la surface au sol de l’Artefact, estima le jeune homme. À part à cap Canaveral, il ne se souvenait pas avoir jamais vu un local aussi grand.
Mais le hangar était sans importance en comparaison de l’engin qui se trouvait au milieu. Par sa taille hors normes autant que par la blancheur éclatante de ses ailes et de son fuselage, l’appareil semblait capter toute la lumière ambiante et aimantait les regards avec une intensité presque douloureuse.
Comme un spectre issu d’un passé oublié, l’avion colossal revenait au jour après un sommeil qui avait duré autant qu’une vie d’homme.
16 h 11 UTC
Le général Iazov donna un second coup de botte dans le flanc d’Yngvi, de toutes ses forces, et eut la satisfaction de sentir quelque chose céder sous le bout ferré. La créature poussa un nouveau râle de douleur, sans pour autant sembler reprendre connaissance.
« Réveille-toi, saloperie ! hurla le général. Pas question que tu crèves alors que pour une fois j’ai besoin de toi ! »
Debout à côté de son supérieur, Guennadi Baranko observait la scène avec détachement. Contre toute attente, le monstre mutilé était encore vivant. Après avoir été jeté dans sa cabine deux heures auparavant, il l’avait traversée sans doute en rampant – la longue traînée de sang qui barrait le sol en diagonale en témoignait – pour aller se réfugier sur son grabat à l’autre bout de la pièce.
Difficile de dire s’il s’était nourri dans l’intervalle : les énormes quartiers de viande à peine décongelée qui avaient été déposés près de la porte paraissaient avoir été déplacés, mais l’éclairage médiocre ne permettait pas de déterminer s’il en manquait des morceaux. Et Baranko n’avait aucune envie d’y regarder de plus près.
En tous cas, il a vraiment l’air d’avoir son compte, pensa l’officier russe. Je voudrais bien savoir pourquoi le Vieux se donne la peine de le secouer comme ça. Les épouvantables blessures ne saignaient plus, mais c’était bien le seul signe d’amélioration que l’on pouvait noter. Les flancs de la créature moribonde se soulevaient faiblement, au rythme d’une respiration laborieuse et irrégulière. Baranko avait l’impression que la cabine puait encore plus que d’habitude, et il se demanda vaguement si la gangrène n’était pas déjà en train de s’installer dans les tissus déchiquetés.
Iazov frappa à nouveau en visant l’abdomen, et faillit se prendre le pied dans la grappe d’intestins qui pendait toujours de l’affreuse plaie béante. Cette fois, Yngvi eut une réaction, en dépliant mollement l’un de ses bras squelettiques pour tenter de faucher la cheville du général ; le geste était si lent et maladroit que le vieillard n’eut aucun mal à l’éviter. Au même instant, une pensée parasite se mit à tourner en boucle dans l’esprit de Baranko, comme une comptine chantonnée par un enfant débile.
Valentin méchant. Tue-le, Guennadi. Valentin méchant. Tue Valentin.
Mais là aussi l’injonction était molle, sans force, facile à ignorer. Iazov dut en percevoir l’écho, ce qui ne fit que redoubler sa fureur. Il brandit son boîtier de contrôle et en asséna un coup si violent à la face du monstre que l’un de ses crocs se brisa net.
« Pourriture ! rugit le vieil homme dont le teint avait viré au rouge brique. Tu vois ça ? Recommence une seule fois et j’appuie dessus pour griller le tas de merde qui te sert de cervelle ! »
L’intrusion mentale cessa à l’instant. Yngvi semblait avoir repris à peu près conscience et leva ses deux mains pour se protéger le visage – Baranko remarqua à ce moment qu’il serrait sa petite poupée de chiffon dans l’une d’elles. « Pitié, Valentin, supplia–t–il d’une voix à peine audible. Yngvi plus méchant maintenant. Plus punir Yngvi. »
La vision surréaliste de l’énorme créature blessée à mort en train de pleurnicher comme un enfant avait quelque chose d’incongru et d’effrayant tout à la fois. Pas de quoi émouvoir Iazov, néanmoins.
« Je te punirai chaque fois que j’en aurai envie ! reprit le général. N’oublie jamais ça ! En attendant, tu vas me rendre un service…
— Demande, Valentín. Yngvi gentil, Yngvi obéit. Plus punir.
— Tu t’es bien fait plaisir, tout à l’heure, en appelant ton papa. Et en signalant du coup ton arrivée à tout le monde. Maintenant tu vas faire la même chose. Mais cette fois, c’est moi qui dicte le message. »