Point Zéro
17 h 13 UTC
— On dirait que les clébards ont eu moins de chance…
— Ils sont moins sensibles que nous à l’asphyxie, ils ont dû tenir un peu plus longtemps. Et je te parie que le type dans l’escalier est celui qui a dû découvrir le carnage quelque temps plus tard…»
Joshua hocha la tête d’un air sombre. Les deux hommes allaient quitter la soute pour poursuivre leur exploration vers l’avant de l’appareil lorsque One-Shot se pencha soudain pour inspecter un casier contenant une douzaine de gros récipients cylindriques. « Tu as vu ça ? dit–il en soulevant l’un d’eux sans effort apparent. On dirait des bouteilles JATO ! »
Joshua voulut saisir l’objet pour mieux l’examiner et faillit le laisser échapper : l’engin qui ressemblait à s’y méprendre à un gros extincteur devait peser une bonne quarantaine de kilos : « Tu pourrais prévenir ! dit–il
à son ami. En tous cas, tu as raison, c’est bien une JATO(27). Un système qui a très peu évolué depuis la Seconde Guerre mondiale, les modèles qu’on utilise à l’heure actuelle sont pratiquement identiques. Je me souviens maintenant d’en avoir vu plusieurs caisses dans un des entrepôts que nous avons visités tout à l’heure…
— Qu’est ce qu’ils pouvaient bien faire avec ça ?
— Normalement, on s’en sert pour faire décoller des avions en surcharge, ou lorsque la piste d’envol est trop courte par rapport aux spécifications de l’appareil. Mais je ne vois rien là–dessus dans le fichier de Kjölsrud ; le mieux, ce sera de lui poser la question tout à l’heure. En attendant, dépêchons-nous de terminer la visite…»
17 h 13 UTC
« Si vous dites vrai, fit remarquer Gretchen Vogt, il y a quelque chose que je ne saisis pas. Pourquoi le nom de Fermi est–il archiconnu, alors que je n’ai jamais entendu parler de votre Majorana ?
— Vous allez vite comprendre. Laissez-moi déjà vous raconter comment s’est déroulée cette première rencontre entre les deux hommes, cela vous éclairera peut–être… Celle–ci a lieu à l’institut de la via Panisperna, à l’instigation de Franco Rasetti. Fermi est curieux de faire la connaissance de ce jeune homme dont on lui a tant vanté les mérites : il le reçoit gentiment, lui fait visiter ses labos et lui décrit rapidement ses derniers travaux sur le modèle statistique de l’atome, sans trop savoir si son invité y comprend quelque chose ; à cette occasion, il lui montre brièvement un grand tableau noir couvert d’équations différentielles, sur lequel sont inscrites les valeurs de ce qu’on appellera plus tard les potentiels universels de Fermi – ne me demandez surtout pas de quoi il s’agit, au besoin Sanjiv pourra vous renseigner. Majorana écoute sans rien dire, jette un vague coup d’œil au tableau sans prendre de notes, puis d’un seul coup interrompt Fermi en déclarant qu’il est pressé et s’en va sans dire au revoir.
— Pas mal comme entretien d’embauche, déclara Poppy. Je n’aurais pas fait mieux.
— J’en suis sûr, Poppy. Mais tu aurais eu plus de mal pour la suite. Le lendemain, Majorana revient à l’institut sans y avoir été invité. Il a l’air d’un fou – ou d’un type qui n’a pas dormi de la nuit. Il va directement au bureau de Fermi, se plante devant le tableau noir et sort de sa poche un papier froissé sur lequel figurent les mêmes équations, à la virgule près. Il confronte longuement les deux démonstrations, puis réalise enfin que Fermi est dans la pièce ; à ce moment il le regarde froidement et lui dit : “Je viens de passer seize heures à vérifier vos calculs. Ils sont exacts.”
— Fermi aurait pu se vexer, observa Sarah Miller.
— Bien sûr, opina Kjölsrud. D’autant qu’il lui avait fallu plusieurs mois pour arriver aux mêmes résultats… Mais c’était un homme bon et généreux. Peut–être pas totalement désintéressé, aussi. Il va faire abstraction de certains traits de caractère, disons… déconcertants du jeune homme et le convaincre que ses capacités seraient bien mieux employées à ses côtés que n’importe où ailleurs. Quelques jours plus tard, Majorana abandonnait ses études et rejoignait le groupe de Fermi.
— Et il a réussi à s’y intégrer ? demanda Sarah. Avec ce que vous venez de nous dire, on l’imagine assez mal travaillant en équipe…
— S’il a réussi à s’intégrer ? Imaginez un type en train de suffoquer à qui on propose enfin une bouffée d’oxygène !
— Tu aurais pu trouver autre chose, comme comparaison…» ironisa Viktor Bernstein.
Kjölsrud haussa les épaules : « Désolé, Viktor, je ne l’ai pas fait exprès… Toujours est–il que notre homme, non seulement va s’intégrer à l’équipe, mais aussi s’y épanouir comme jamais. D’emblée, ses collègues sont impressionnés par la qualité de son raisonnement scientifique et par l’étendue de ses connaissances théoriques, pour l’essentiel acquises en autodidacte. Ses capacités de calcul mental sont stupéfiantes : il peut résoudre de tête, en quelques secondes, des calculs effroyablement complexes qui demanderaient des heures de travail à n’importe lequel de ses collègues armé d’une règle à calcul. Il lit énormément : Dirac, Einstein, Heisenberg, Pauli… Très vite, il devient, aux côtés de Fermi, le théoricien du groupe alors que les autres sont plutôt des expérimentateurs.
— Vous ne m’avez pas répondu, fit remarquer Gretchen Vogt. Pourquoi son nom est–il si peu connu à l’heure actuelle ?
— Parce que s’il faisait découverte sur découverte, il avait une répugnance extrême à publier ses travaux. Un exemple parmi d’autres : début juillet 1932, Fermi organise un symposium à Paris sur l’état des connaissances en physique du noyau. Il supplie Majorana d’y présenter ses résultats, qui révolutionnent le sujet des forces de liaison nucléaires. Celui– ci refuse tout net. Le 19 juillet, Heisenberg qui menait des recherches sur le même thème publie des résultats identiques à ceux de Majorana ; ce qui lui vaudra le prix Nobel de physique à la fin de la même année.
— Un scientifique de premier plan qui ne publie pas ses recherches ? Et qui laisse quelqu’un d’autre recevoir le Nobel à sa place ? s’étonna la jeune femme. C’était quoi, son problème ?
— Majorana était très critique avec ses travaux : il les jugeait au mieux imparfaits, voire totalement dépourvus d’intérêt. Il était aussi handicapé par une timidité maladive : il était affreusement mal à l’aise en société et incapable de s’exprimer en public. Pourtant, ses biographes décrivent aussi un jeune homme d’une extrême gentillesse, toujours disponible pour aider ses collègues de travail, capable de se faire des amis – même s’il n’en a jamais eu en dehors du cadre professionnel. Une chose est sûre : c’est que malgré ses difficultés relationnelles, les cinq années qu’il va passer auprès de Fermi seront les plus stables et les plus épanouissantes de son existence. Jusqu’en 1933…
— Qu’est–ce qui s’est passé en 1933 ? demanda Poppy. Il a pris des cours du soir pour briller en société ? »
Cette fois, le vieil homme ne prit même pas la peine de relever. « En janvier 1933, continua–t–il, Majorana reçoit une bourse pour aller passer un semestre à Leipzig auprès de Werner Heisenberg, l’homologue allemand de Fermi. C’est une chance extraordinaire : Heisenberg est l’un des fondateurs de la mécanique quantique, et son laboratoire est considéré comme l’un des hauts lieux de la recherche atomique en Europe. Majorana dira plus tard que ses échanges avec le physicien auront été extrêmement profitables pour la suite de ses recherches. Mais, pour autant, ce n’est pas ce qui le marquera le plus lors de son séjour.
— Si je me souviens bien, murmura Gretchen Vogt, en 1933, ça commençait à chauffer en Allemagne, non ?
— C’est exactement ça. Le 30 janvier, Hitler est nommé chancelier. Majorana vient juste de poser ses valises à Leipzig ; pendant six mois, il va être aux premières loges pour assister aux discours enflammés, aux autodafés de livres décadents, aux premières exactions contre les Juifs… Il n’a peut–être pas beaucoup d’expérience de la politique mais ce n’est pas non plus un imbécile : il comprend très bien ce qui est en train de se mettre en place. Lorsqu’il revient à Rome au début de l’automne, ce n’est plus le même homme : il est fatigué, nerveux, inquiet ; son état de santé s’est dégradé, et il souffre en permanence de maux d’estomac. Il va recommencer à fréquenter l’institut de la via Panisperna, mais de façon de plus en plus discontinue, comme s’il avait perdu tout intérêt pour les recherches du groupe. À partir du début 1934, il ne vient plus du tout et va passer les trois années suivantes en reclus, pratiquement sans sortir de chez lui. Ses amis de l’institut qui lui rendent visite sont effrayés par son changement physique : il a terriblement maigri, ne se lave plus, ne se coupe plus la barbe et les cheveux. Il paraît totalement absorbé par un mystérieux projet et travaille jour et nuit à remplir des cahiers entiers de formules incompréhensibles, à l’aide d’une nouvelle notation algébrique qu’il a inventée pour l’occasion ; lorsqu’on le questionne sur ce travail, il répond de façon distante et évasive. Pour autant, il n’est pas totalement isolé : on sait que pendant toute cette période, il va entretenir une très abondante correspondance scientifique avec son oncle Quirino, le physicien. Fermi est également au courant de la nature de ses recherches, c’est du moins ce que déduisent les autres membres du groupe en constatant que le physicien s’est arrangé pour lui conserver son poste et son traitement malgré son absence prolongée.
— Et ça se termine comment ? demanda Sarah Miller. Des types en blanc viennent le chercher pour l’emmener dans une cellule capitonnée ? »
Viktor Bernstein ne put s’empêcher de rire : « Ma chérie, tu devrais te tenir plus à distance de Poppy. Je trouve qu'elle a une mauvaise influence sur toi.
— Elle a raison, dit Kjölsrud. Ça aurait très bien pu se terminer comme ça. Mais, courant 1937, Majorana semble reprendre pied dans la réalité. Il recommence à pointer à l’institut, tout en continuant à travailler à mi-temps à son projet personnel. L’amélioration n’est que partielle, cependant : il est toujours aussi inquiet, se dit effrayé par l’évolution du monde. Il se sent suivi dans la rue, a l’impression que son appartement est visité en son absence ; c’est à cette époque qu’il commence à se promener avec une petite mallette dans laquelle il enferme le résumé de ses travaux, de peur qu’on ne les lui vole…»
Le regard de Sarah Miller fut si éloquent que le vieil homme se mit à rire : « Je vois ce que vous pensez, Sarah. Mais vous avez tort. Nous savons qu’à partir de la fin 1937, Majorana faisait effectivement l’objet d’une surveillance constante de la part de l’OVRA, la police politique de Mussolini. Nous avons toutes les raisons de penser que les types de l’Abwehr – les services secrets allemands – étaient aussi sur les rangs ; il se pourrait même que ce soit eux qui l’aient signalé à l’attention de leurs collègues italiens.
— Mais pourquoi ? s’étonna la jeune femme. En quoi est–ce qu’il pouvait bien les intéresser ?
— Vous oubliez les six mois à Leipzig. Largement assez pour que les spécialistes allemands en physique nucléaire – malheureusement, ils n’étaient pas tous épris de démocratie – se rendent compte de ses potentialités et en réfèrent à qui de droit. Il est probable qu’à partir de 1933 ou 1934, l’Abwehr ne l’ait plus quitté des yeux ; et lorsqu’ils ont réalisé qu’il progressait de façon significative dans ses recherches, ils ont mis les Italiens dans le coup histoire d’intensifier la surveillance.
— On des preuves de ça ? demanda Caleb.
— La meilleure preuve, c’est le comportement de Fermi. En 37, lui seul est au courant de l’avancée des recherches de Majorana. Et il sait que son poulain est dans le collimateur des services secrets : n’oubliez pas qu’en plus d’être un physicien de génie, c’est aussi un homme influent, avec beaucoup de relais très haut placés. Il est terrorisé à l’idée que ses travaux puissent tomber en de mauvaises mains. Il va conseiller à Majorana de se mettre au vert loin de Rome, en feignant d’abandonner ses recherches ; pour ce faire, il va lui obtenir une place de professeur ordinaire à l’institut de physique théorique de Naples, un poste assez obscur pour qu’il puisse s’y faire oublier quelques mois. Ettore accepte – de très mauvaise grâce – et prend ses fonctions à Naples dans les premiers jours de janvier 1938. Pour Fermi, ce n’est cependant qu’un pis-aller. Dans toute l’Europe, ce ne sont plus que bruits de bottes, et en Italie les restrictions aux libertés ne cessent de s’intensifier. Il comprend que le salut ne peut se trouver qu’aux États– Unis ; lui–même, bien que moins menacé, songe d’ailleurs à y émigrer depuis quelque temps… c’est ce qu’il fera à la fin de la même année, juste après s’être rendu à Stockholm pour y recevoir son Nobel. Courant janvier, Fermi va activer ses réseaux et entrer discrètement en contact avec les autorités américaines, notamment par l’intermédiaire d’Albert Einstein, qu’il connaît bien et qui a fui aux États–Unis dès 1935. Moins de deux mois plus tard, un événement historique va confirmer ses pires craintes.
— Quel événement ? demanda Sarah Miller.
— L'Anschluss. Le 12 mars 1938, Hitler annexe l’Autriche. Fermi réalise que les dominos ont commencé à dégringoler, désormais la guerre n’est plus qu’une question de mois. En même temps, il reçoit des infos alarmantes selon lesquelles l’arrestation de Majorana serait imminente ; les Allemands craignent une évasion et font le forcing auprès de Mussolini pour qu’il agisse. Il sait qu’il ne peut plus attendre et contacte aussitôt Einstein. C’est ce dernier qui va intervenir personnellement auprès du Président Roosevelt pour que celui–ci ordonne l’exfiltration. Roosevelt hésite, mais finit par accepter. À une condition : à cette époque les États– Unis n’avaient aucune envie de s’impliquer dans le conflit qui se préparait en Europe, et rien à gagner à susciter un incident diplomatique majeur. L’opération devait donc être menée avec une discrétion maximale, et, surtout, nul ne devait savoir quel pays se cachait derrière…
— Pas si facile, observa Caleb. Avant la guerre, les capacités de déploiement des États–Unis à l’étranger étaient très faibles, et leurs services secrets n’en étaient qu’au stade embryonnaire. Si je me souviens bien, ils n’avaient même pas de service de renseignement extérieur avant la création de l’OSS en 1942.
— Tout juste, mon garçon. C’est pour ça qu’ils ont dû sous-traiter.
— Sous-traiter ? Mais…