Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 156 sur 319

Pages du PDF

Point Zéro

23 h 55 UTC

— Ma position devient délicate. Leur plan d’évasion est très risqué, et je n’ai pas spécialement envie de m’y associer. A fortiori si vous lancez un assaut. Je demande votre autorisation pour leur fausser compagnie et rejoindre un point de récupération.

— « Vous vous foutez de moi ? ricana le vieil homme. Dois-je vous rappeler que c’est vous qui êtes venu me trouver ? Depuis quand est–ce que je suis responsable de votre sécurité ?

— J’insiste, général. Je vous ai servi avec loyauté et…

— « Curieuse expression venant de vous », coupa Iazov d’un ton ironique. Le vieillard réfléchit un instant, puis reprit : « Cela étant, je dois reconnaître que vous m’avez été utile jusqu’à présent, ce qui n’est pas le cas de tous mes collaborateurs. Voilà ce que je vous propose : je vais ordonner à ce crétin de Tomski de les prendre à revers avant qu’ils ne puissent mettre leur projet à exécution. Quand il passera à l’action, vous ferez votre jonction avec lui et vous pourrez quitter la base avec son groupe. Mais pas avant. D’ici là, je veux que vous retourniez avec les autres comme si de rien n’était.

— « Bien, général. Ce sera fait », dit la silhouette sombre.

Mais la communication était déjà coupée.

 

23 h 55 UTC

 

Pour la vingtième fois, le capitaine Edward P. Tomlinson se tortilla sur le sol métallique, essayant de trouver une position moins douloureuse. Après que son genou eut été fracassé par une balle lors de l’assaut, les Russes ne lui avaient prodigué aucun soin et s’étaient contentés de lui poser un garrot avant de le balancer dans la soute tribord du Global Defender, où il moisissait depuis. Heureusement, ils lui avaient laissé les mains libres, l’estimant sans doute inoffensif du fait de sa blessure.

L’attaque avait été menée avec une violence extrême, les spetsnaz tirant sur tout ce qui bougeait, y compris sur les membres d’équipage en train de se rendre ; c’était un miracle qu’il n’y ait eu que deux morts. Onze hommes, tous blessés à des degrés divers, étaient emprisonnés dans la soute avec Tomlinson. Le plus gravement atteint était Chen, l’officier radio, qui avait pris une balle dans le ventre et sanglotait depuis des heures en demandant qu’on lui donne à boire. Le capitaine avait supplié leurs geôliers de les laisser utiliser le bloc chirurgical robot situé dans les appartements de Kendall Kjölsrud, mais les types lui avaient ri au nez.

De toute façon, vous tous morts demain, lui avait-on répondu d’un ton méprisant.

La porte de la soute s’ouvrit soudain à la volée. Deux costauds en treillis de combat apparurent dans l’encadrement, traînant un troisième homme à moitié inconscient. Ils le jetèrent au sol aux côtés des autres prisonniers ; pour faire bonne mesure, l’un des Russes lui décocha un violent coup de pied dans les côtes, arrachant au malheureux un gémissement de douleur.

Tomlinson reconnut Mahoney, l’un des équipiers de Poppy Borghese. Avec son visage tuméfié par les coups, ses lèvres éclatées et son nez pissant le sang, l’homme semblait avoir été affreusement tabassé. Mahoney était le seul occupant du Defender à avoir tenté de reprendre la situation en main. Après s’être dissimulé dans un placard technique près du carré des officiers, il avait réussi à surprendre deux des assaillants qui fouillaient la cambuse à la recherche d’alcool et les avait neutralisés tous les deux ; en écoutant les gardes, Tomlinson, qui comprenait un peu de russe, avait appris que l’un des types était toujours dans le coma. Mahoney s’était ensuite glissé dans la soute arrière avec pour projet d’atteindre la petite réserve située près de la salle des machines, où étaient entreposées les armes lourdes ; il avait malheureusement été repéré à ce moment et maîtrisé juste avant de pénétrer dans le local, non sans avoir d’abord blessé gravement un autre de ses adversaires. Les Russes avaient moyennement apprécié la plaisanterie : c’était déjà la seconde fois qu’ils venaient le chercher pour le passer à tabac.

L’un des deux gorilles posa sa botte de combat sur la main de l’homme effondré à terre et entreprit de l’écraser consciencieusement. Son copain et lui éclatèrent de rire en observant le supplicié qui se tordait de douleur sans un mot : « Repose-toi bien, fils de pute, cracha le tortionnaire en interrompant enfin son manège. Tu seras le premier. À l’aube, on te finit au couteau sur le pont avant. »

Dès que la porte de leur prison se fut refermée avec fracas, Tomlinson oublieux de ses souffrances se traîna à côté de Mahoney : « Mon pauvre ami, ils vous ont sacrément arrangé…» lui dit–il sans savoir si l’autre l’entendait, tout en entreprenant de le tourner sur le côté pour ne pas qu’il s’étouffe dans son sang. Il eut alors la surprise de voir Mahoney lui faire un clin d’œil – ou ce qui pouvait passer pour tel tant ses paupières étaient gonflées par les coups.