Point Zéro
09 h 03 UTC
« Sa vitesse ? questionna Titov.
— Cent soixante-cinq nœuds, répondit Borodine. ETA seize minutes s’il continue comme ça.
— Trop rapide pour un civil, si c’est bien un hélico…»
L’officier, plus préoccupé qu’il ne voulait l’admettre, regarda une nouvelle fois le petit spot lumineux. Son image holo, compilation de l’ensemble des données optiques, radar, sonar et gravimétriques issues de dizaines de détecteurs, était rafraîchie vingt fois par seconde, ce qui donnait l’impression d’un déplacement très fluide. Pour autant, aucun détail n’y était encore visible. Bizarre, pensa Titov. Pourtant, il est maintenant illuminé par tout ce que la flottille compte de systèmes actifs…
« Que dit l’interférométrie ? demanda–t–il. On n’a toujours pas d’image ?
— Négatif, monsieur. Furtivité élevée, c’est bien un appareil militaire. Et je… Attendez ! Il est justement en train de répondre à notre ordre d’identification ! »
Borodine écouta pendant quelques secondes dans son casque, puis une expression d’incrédulité apparut sur son visage. « C’est un des nôtres, monsieur ! En tous cas, ils parlent très bien le russe…
— Impossible ! s’exclama l’officier. Qu’est–ce qu’il foutrait ici ? On est à près de sept cents nautiques de la côte antarctique, au beau milieu de nulle part ! On a leur IFF ?
— À l’instant. Leurs codes transpondeur sont bons. C’est un Black Shark, mais sans identifiant d’unité. Ils disent qu’ils sont à court de carburant et demandent l’autorisation… non, ils exigent d’apponter. Priorité nationale, selon eux. Avec un hélico d’assistance pour les repêcher, au cas où ils n’auraient pas assez de jus pour arriver jusqu’ici…
— Priorité nationale, rien que ça ! Et c’est tout ?
— Oui… enfin non, il y a autre chose. Ils disent qu’ils sont du MRO. »
Les deux hommes s’entre-regardèrent avec surprise. « Le MRO ? fit Titov. C’est quoi ? Un nouveau mouvement écolo ? »
09 h 03 UTC
« Personne au juste ne sait quand il a commencé à s’y intéresser, dit Sanjiv. Peut–être dès sa nomination comme professeur assistant à Turin en 1918. Plus certainement à l’Université de Bologne, où il accède à la tête du Département de physique en 1921. Ce qui est sûr, c’est qu’il a consacré plus de dix ans de sa vie à cette histoire d’absorption gravitationnelle.
— Une sorte de marotte, quoi… commenta Gretchen Vogt.
— Tout le contraire. Quirino Majorana n’avait rien d’un savant fou. C’était un physicien de renom, reconnu par ses pairs, un des meilleurs spécialistes de la toute récente théorie de la relativité et, qui plus est, un ami d’Albert Einstein.
— Qu’est–ce que tu entends au juste par absorption gravitationnelle ? demanda Sarah Miller.
— Il était persuadé que la gravité, tout comme la lumière, était de nature à la fois ondulatoire et corpusculaire. Et que, comme la lumière, il était possible de l’atténuer au moyen de systèmes de filtrage ou d’écrans appropriés. Pendant des années, il va mener d’innombrables expériences pour tenter de valider cette théorie.
— S’il y était arrivé, je pense que ça se saurait, remarqua Gretchen Vogt.
— Ne vous vexez pas, Gretchen, fit le jeune savant, mais c’est encore inexact. En 1922, il affirme avoir obtenu grâce à l’un de ses appareillages une réduction très nette du champ gravitationnel, pendant un laps de temps très bref et dans un volume d’espace restreint. L’homme n’a pas la réputation d’un plaisantin, et ses résultats vont être publiés dans une revue scientifique de qualité. Malheureusement, il donne peu de détails sur son dispositif… C’était monnaie courante à l’époque, lorsqu’un chercheur espérait ensuite déposer un brevet. Tout ce que l’on sait, c’est que l’appareil comportait une cuve de mercure et une source de champ magnétique puisé.
— Seigneur… murmura Sarah Miller.
— Tout juste. Le problème est que par la suite personne – ni Quirino ni d’autres physiciens – ne sera jamais en mesure de reproduire l’essai. Comme si, par le plus grand des hasards, notre ami avait un jour mis le doigt sur quelque chose d’important, mais sans vraiment comprendre ce qui se passait. »
Kendall Kjölsrud se racla la gorge : « Rétrospectivement, fit–il observer avec un sourire, on peut se dire que ce n’est pas plus mal pour la ville de Bologne.