Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 267 sur 319

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Point Zéro

13 h 18 UTC

— Des plants fertiles. En l’espace de cinq ans, vous pourrez en recouvrir chaque arpent de votre foutu pays si ça vous fait plaisir. Et pour parer au plus pressé, je vous propose trois millions de tonnes de blé conventionnel. Livrables sous deux mois au tarif que voici », dit le président américain en poussant doucement la feuille de papier vers Vladimir Poutine.

Celui–ci lut la somme qui y figurait. La lut une seconde fois pour être sûr qu’il ne s’était pas trompé, puis reposa le papier. Son visage restait indéchiffrable.

« C’est une offre plus que généreuse, Monsieur le Président. Le tiers du prix du marché. L’UE était aussi sur le coup ; ils vont grimper aux rideaux en hurlant à l’accord déloyal…

— Vous enverrez quelques boîtes de caviar à leurs dirigeants. Votre réponse ? »

Sa tasse de café à la main, Vladimir Poutine réfléchit longuement. Son regard glacé était toujours fixé sur le visage de son hôte, pendant que son esprit pesait le pour et le contre de chaque décision possible. Puis il reposa la tasse sans y avoir bu.

« D’accord, dit–il. J’accepte. »

Les deux hommes se serrèrent la main. Puis le président américain murmura : « Une sage décision, Monsieur. Je suis persuadé que nos deux pays n’en tireront que des bénéfices. Mais maintenant que nous avons trouvé un accord, il faut absolument que nous en avisions les gens que nous avons sur place. Avant qu’ils ne se mettent à faire des conneries ».

 

13 h 18 UTC

 

Sur la passerelle de commandement de l’Ivan Grozny, la radio ne cessait plus de hurler, et la fébrilité commençait à gagner les officiers de quart. Depuis une demi–heure, les rapports se succédaient sur une série d’incidents tous plus étranges les uns que les autres. Après le survol à très basse altitude du site de Grytviken par plusieurs appareils que personne n’avait pu apercevoir, ce n’était pas moins de trois patrouilles de Berkut que l’amiral Atanassiev avait fait décoller pour surveiller les parages de la Géorgie du Sud ; toutes avaient fait les frais de manœuvres d’intimidation de la part de F-35 capables d’apparaître et de disparaître à volonté.

Dernière péripétie en date, un hélico chargé de transporter à terre une nouvelle unité de spetsnaz réclamée par le colonel Baranko avait dû rebrousser chemin sans pouvoir déposer ses hommes, après avoir été frôlé à deux reprises par un avion surgi du néant ; la seconde fois, la manœuvre d’évitement avait été plus qu’acrobatique, et le malheureux pilote n’avait dû qu’à la chance de ne pas crasher son appareil sur la bande côtière.

Il en fallait un peu plus pour impressionner Atanassiev qui, indifférent à l’agitation ambiante, savourait sa énième tasse de café de la journée en compagnie de son second, le commandant Zaitssov.

« Qu’est–ce que vous en pensez, monsieur Zaitssov ? demanda l’amiral.

— S’il n’y avait eu qu’un seul rapport d’incident, j’aurais fait mettre le pilote aux arrêts pour s’être bituré avant de prendre les airs, répondit aussitôt le second. Mais là, ça commence à faire beaucoup, monsieur…»

Atanassiev opina et porta pensivement la tasse à ses lèvres, réfléchissant aux implications de la situation.

Des avions invisibles ?

Il savait que l’idée n’était pas aussi farfelue qu’elle en avait l’air. Des systèmes expérimentaux de brouillage optique équipaient depuis déjà deux ans certains sites militaires américains ultra-classifiés comme les bases aériennes du Nevada – sans parler du complexe de laboratoires de la K2 sur l’île de San Clemente. Atanassiev avait aussi eu vent de projets similaires dans son propre pays, mais, à sa connaissance, il s’agissait de systèmes volumineux et complexes nécessitant une capacité de traitement informatique phénoménale rien que pour réduire la signature optique d’une structure fixe. Miniaturiser l’équipement tout en le rendant capable de brouiller l’image d’une cible mobile représentait en revanche un tour de force technologique qu’il n’aurait pas cru réalisable.

Il haussa les épaules. Invisibles ou pas, cela ne réglait pas l’autre question qui le titillait depuis quelques minutes.

D’où sortaient tous ces avions ?

Atanassiev savait qu’en dehors de son bâtiment, il n’y avait aucun porte-avions, de quelque nation que ce soit, à des milliers de milles à la ronde ; le seul navire de guerre dans le secteur était cette petite frégate américaine stationnée bien sagement à une soixante de nautiques au nord-ouest. Et l’autonomie médiocre des F-35 excluait qu’ils viennent du continent Antarctique comme de la pointe de la Patagonie. Les Falkland ? – il fît un rapide calcul mental – peut–être, mais un peu limite quand même…