Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 30 sur 319

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Point Zéro

10 h 32 UTC

Le spectacle de la station en ruine aurait pu être sinistre, mais le beau soleil matinal lui donnait plutôt un charme mélancolique. L’endroit débordait de vie : la lande d’un vert sombre était parsemée de nombreuses essences de fleurs, la baie grouillait de phoques et de lions de mer, et d’innombrables colonies d’oiseaux marins nichaient sur les falaises rocheuses ; même les pierres s’ornaient de toute la gamme des couleurs du lichen. Loin d’être déprimante, la vision de la nature reprenant ses droits sur ce petit bout de terre où l’homme était venu puis reparti avait quelque chose de curieusement rassurant. L’air était vif, et Caleb s’en emplit les poumons avec délectation. Pour l’heure, la température était agréable ; dans quelques jours, deux semaines tout au plus, l’été austral se terminerait pourtant, et la Géorgie du Sud retrouverait le visage qui était le sien huit mois par an : un bout de terre glacé perdu au fin fond de l’Atlantique Sud et battu par les vents les plus furieux de la planète ; un paradis pour la faune locale, mais un enfer gelé pour les hommes. Après avoir longuement admiré le paysage, Caleb reprit sa marche vers le cimetière. En atteignant le petit enclos, il constata qu’il n’était pas le seul à avoir eu l’idée d’une visite : une demi-douzaine de silhouettes se trouvait déjà sur les lieux. Il s’approcha avec curiosité pour mieux les distinguer.

 

10 h 32 UTC

 

Le grand vieillard efflanqué qui se dressait devant la tombe de Shackleton semblait plongé dans un profond recueillement. Poppy Borghese et Vandell Richardson se tenaient légèrement en retrait, comme pour ne pas troubler ses réflexions ; leur attitude déférente ne laissait guère de doutes sur l’identité de leur compagnon. A côté d’eux se trouvait un adolescent dégingandé à l’allure bizarre. Bien que de morphologie vaguement humanoïde, les deux derniers membres du groupe n’étaient pas humains, ni même vivants – sauf à faire partie de cette frange de roboticiens extrémistes soutenant qu’une machine capable de passer le test de Turing était ipso facto dotée de l’étincelle de vie. En faction près de l’entrée du cimetière, les deux asimov se tenaient rigoureusement immobiles, leur carapace en acier noir luisant d’un éclat sinistre sous le soleil matinal ; alors que Caleb s’apprêtait à pousser le portail du cimetière, l’un d’eux se mit soudain en mouvement et, en deux enjambées fluides, se posta juste en face de lui, lui barrant le passage.

< Ce périmètre est provisoirement inaccessible. Veuillez ne pas approcher. >

L’injonction était sèche et précise, le ton sans appel. Caleb aurait été incapable de dire d’où provenait la voix. À la différence des robots de plus en plus souvent utilisés comme réceptionnistes dans les grands hôtels chinois ou japonais, aucun effort n’avait été fait pour donner un semblant d’humanité aux gardes du corps de Kjölsrud : aucune peau synthétique ne masquait leur squelette métallique et leur puissante musculature en polymère, aucun visage artificiel ne recouvrait la protubérance aveugle qui leur tenait lieu de tête ; leur apparence n’en était que plus inquiétante, ce qui était exactement le résultat souhaité. À l’autre bout du cimetière, le vieillard se retourna et dit d’une voix étonnamment forte : « Du calme, les gars. Accès autorisé cercle 1. » Puis, s’adressant à Caleb : « Approchez, monsieur McKay. Il y a longtemps que j’avais envie de faire votre connaissance. » Caleb obéit à l’invitation et passa entre les deux cerbères, dont chacun le dépassait d’un bon mètre. Vandell Richardson le regarda s’approcher et le salua d’un bref signe de tête ; Poppy Borghese discutait à voix basse avec l’adolescent et fit mine de l’ignorer.

L’instant d’après, il faisait face à Kendall Kjölsrud.

L’homme était grand, très maigre et se tenait légèrement voûté. Dans sa jeunesse, il avait dû être d’une carrure athlétique, mais il semblait désormais flotter dans ses vêtements – un vieux manteau en cuir passablement râpé et un pantalon de treillis qui avait dû faire trois guerres. Son visage squelettique n’était qu’un fouillis de rides où l’on distinguait à peine deux yeux profondément enfoncés dans des orbites creuses. De longs cheveux clairsemés, d’un blanc sale, bougeaient dans le vent comme les tentacules d’une méduse. Sa lèvre supérieure s’ornait d’une petite moustache grisâtre dissimulant mal la vilaine cicatrice qui zigzaguait jusqu’à son menton. Voici donc l’homme qui a mis Coca-Cola à genoux, se dit Caleb. On dirait un vieux clodo. Il se rendit compte que le vieillard l’examinait lui aussi avec insistance.

« Pardonnez mon impolitesse, fit Kjölsrud après plusieurs secondes, mais on m’a beaucoup parlé de vous, et j’avais hâte de voir à quoi vous ressembliez.

— Et que vous a–t-on dit de moi ?

— Par exemple, que vous seriez capable de faire voler une vache pourvu qu’on lui mette deux ailes et une hélice. Et aussi que vous êtes assez difficile à tuer. Des qualités intéressantes à mes yeux… Même si tout le monde n’était pas de mon avis, ajouta–t–il en jetant un coup d’œil ironique à ses compagnons, je pense que j’ai bien fait de faire appel à vous.

— Avions-nous le choix ? Votre ami Bernstein nous a fait une proposition difficile à refuser…

— Il est vrai que Viktor sait se montrer persuasif, dit Kjölsrud avec un vague sourire. Mais vous savez, monsieur McKay, l’argent n’est pas tout. Je suis bien placé pour le savoir. Il n’achète ni l’honneur ni la loyauté. Etes-vous un homme loyal ?

— La loyauté repose sur la confiance, répondit Caleb un peu étonné par le tour que prenait la conversation. Or je n’ai pas l’impression que cette denrée soit très répandue dans votre entourage. Les informations que vous nous avez données à propos de cette découverte…

— Sans importance, coupa sèchement le vieillard. Nous verrons cela en son temps. Parlons plutôt de…»

Kjölsrud s’interrompit à mi-phrase et resta silencieux quelques instants. Surpris, le jeune homme qui regardait le paysage se tourna vers lui. Le vieillard scrutait à nouveau son visage. « Étonnant…» crut–il l’entendre marmonner entre ses lèvres desséchées. Caleb commençait à se demander si son interlocuteur n’était pas sénile quand celui–ci se reprit – apparemment avec effort – et enchaîna comme s’il venait de retrouver le fil de sa pensée :

« Parlons plutôt de Sir Ernest Shackleton. Vous savez bien sûr qui il était ?

— L’un des plus grands explorateurs polaires. peut–être le plus grand de tous.

— Et pourtant un homme plein de paradoxes, opina Kjölsrud. Au plan scientifique, il n’a jamais rien découvert d’extraordinaire. Toutes ses expéditions se sont soldées par des échecs. Il était alcoolique, dépressif, velléitaire, toujours fauché. Il a passé toute sa vie à monter des projets avortés et à courir après les donateurs pour financer ses explorations ; finalement, il meurt à quarante-sept ans en laissant une montagne de dettes. Pourtant des dizaines de lieux en Antarctique portent son nom, et même un cratère lunaire. Savez–vous pourquoi ?

— Il a toujours ramené ses hommes, répondit Caleb.

— Exact. En 1909, lors de l’expédition Nimrod, ses traîneaux dépassent le 88’ degré de latitude et avec ses trois compagnons, il bivouaque à moins de cent milles du pôle Sud. Le temps est au beau fixe, le pôle est à cinq jours. Malheureusement, ils ont déjà plus qu’entamé leurs réserves de nourriture. Un Scott ou un Amundsen aurait forcé la chance et tenté le jackpot. Pas Shackleton. Il décide de faire demi-tour pour préserver la sécurité de ses hommes. Bonne pioche : le temps se gâte peu après et le chemin du retour devient un calvaire. C’est épuisés par les privations – mais vivants tous les quatre – qu’ils parviendront finalement à rejoindre la côte où les attend leur navire. Deux ans plus tard, Amundsen qui avait bien mieux planifié son expédition plantait le drapeau norvégien au pôle Sud.

— Shackleton est surtout connu comme le capitaine de l’Endurance, fit remarquer Caleb.

— Encore exact, dit Kjölsrud. Et c’est à ce titre que son nom va entrer dans la légende. Nous sommes à l’été 1914. Le pôle n’étant plus un objectif, il décide de réaliser la première traversée à pied du continent antarctique, depuis la mer de Weddell jusqu’à la mer de Ross. Pour ce faire, il affrète un solide trois-mâts goélette, l’Endurance, et quitte l’Angleterre quelques jours avant le début de la Première Guerre mondiale. Il relâche plusieurs semaines à Grytviken – à l’endroit même où nous nous trouvons –, puis fait route vers le Sud. Malheureusement, le navire se

retrouve coincé dans le pack(10) bien avant d’avoir atteint la côte. Il va dériver plusieurs mois sans parvenir à se dégager, et Shackleton doit finalement se résoudre à hiverner sur place. C’est à la fin de l’hiver austral 1915 que la catastrophe se produit : la pression des glaces s’accentue, et l’Endurance pourtant un des navires les plus solides de son temps – est broyé en quelques jours et finit par couler. Entre-temps, Shackleton a fait déposer sur la banquise les trois canots de sauvetage, les chiens, les vivres et tout le matériel récupérable. La situation est désespérée : ils se trouvent à des milliers de milles de toute aide, par des températures de -25 °C, et leurs provisions sont déjà largement entamées par les longs mois d’hivernage…»

Caleb connaissait l’histoire par cœur, mais il se garda d’interrompre Kjölsrud qui semblait absorbé par son récit. Le vieillard tourna son regard vers la sépulture à leurs pieds. Sa simplicité confinait au dépouillement : un étroit rectangle de galets envahi par les herbes folles et délimité par quatre murets de ciment effrité ; le tout était surmonté d’une modeste colonne de granit mal équarrie gravée d’une rose des vents avec l’inscription : To the dear memory of Ernest Henry Shackleton – Explorer – Bom 15th Feb 1874 – Entered Life Etemal 5th Jan 1922.

« C’est là que le bonhomme va donner toute sa mesure. Avec quelques planches récupérées sur la carcasse de l’Endurance, il transforme les canots en traîneaux et donne l’ordre de faire route vers l’ouest. Les trente hommes vont ainsi progresser pendant cinq mois, d’abord à pied puis par mer après la rupture du pack, en se nourrissant de phoques et de manchots pour épargner les vivres. Leurs difficultés sont immenses mais, par des efforts sans relâche, Shackleton parvient à maintenir à un très haut le niveau le moral et la cohésion de son équipage. En avril 1916, ils atteignent l’île de l’Éléphant, à l’extrémité de la péninsule Antarctique, et y établissent un campement de fortune. L’endroit est incroyablement inhospitalier et à l’écart de toutes les routes de navigation : aucun secours à attendre d’un quelconque navire de passage. Shackleton prend la seule décision possible : mettre à l’eau le James Caird, l’un des trois canots – une méchante barque pontée de sept mètres – et tenter de rejoindre la Géorgie du Sud pour y chercher de l’aide. Avec une montre et un sextant pour tous instruments, un gréement improvisé et cinq hommes d’équipage, il va réussir l’une des plus grandes prouesses maritimes de l’histoire : traverser sur huit cents milles l’océan le plus dangereux du monde, au milieu des icebergs et par des creux de dix mètres. Après quinze jours de souffrances inimaginables, leurs provisions épuisées, ils sont à moitié morts de froid et de faim lorsqu’ils posent le pied sur cette île ; une erreur de cap de deux degrés et ils se perdaient sans rémission dans l’Atlantique Sud…»

Kjölsrud murmurait presque, désormais. Malgré lui, Caleb se sentit à son tour gagné par l’émotion. Bien des années auparavant, adolescent, il s’était tenu devant le James Caird conservé comme une relique au musée de Dulwich près de Londres, et se souvenait d’avoir été ému jusqu’aux larmes en pensant à l’exploit invraisemblable que des hommes avaient accompli dans cette petite coque de noix.

« Leur épreuve n’est pas encore terminée, poursuivit le vieil homme. Ils ont touché terre sur la côte sud de l’île qui est inhabitée, alors que les stations baleinières se trouvent sur le littoral opposé. Pour trouver du secours, il leur reste à traverser ceci…» Kjölsrud se retourna et désigna l’immense chaîne de montagnes qui barrait l’horizon sud. Les cimes déchiquetées se trouvaient à des kilomètres mais l’air était si pur qu’on avait l’impression de pouvoir les toucher de la main ; le blizzard d’altitude qui devait souffler avec une force d’ouragan arrachait de longs panaches de givre aux sommets enneigés.

« Imaginez cet endroit pendant l’hiver austral, monsieur McKay ; le diable n’y mettrait pas les pieds. La chaîne d’Allardyce est presque aussi haute que les Pyrénées. À l’époque, elle n’avait pas encore été cartographiée, et aucun être humain ne s’y était jamais aventuré. Avec juste une corde et quelques clous plantés dans leurs bottes en guise de crampons, Shackleton et ses deux compagnons les moins exténués vont pourtant la traverser en trente-six heures, sans rien pour s’alimenter, sans oser bivouaquer de peur de ne pas se réveiller. C’est à genoux – mais vivants tous les trois – qu’ils atteignent finalement la station baleinière de Stromness, à un jet de pierre d’ici. C’était le 20 mai 1916. Leur exploit sera jugé impossible par des alpinistes bien mieux équipés qui tenteront sans succès de refaire le même chemin quelques années plus tard. Le reste ne sera qu’une formalité : envoyer un baleinier récupérer les trois hommes restés sur la côte sud, affréter un vapeur et faire route vers l’île de l’Éléphant pour y délivrer les autres marins de l’Endurance. Tous seront sauvés, sans exception. Voilà ce qu’a fait l’homme qui repose ici.

— Aucun autre n’aurait pu, observa Caleb d’un ton pensif. Les héros ne manquent pas dans l’histoire de la conquête des pôles, mais lui était d’une trempe supérieure : c’était un faiseur de héros. Il a pris des marins ordinaires et pendant presque deux ans a su leur insuffler le courage nécessaire pour continuer à lutter et à survivre au travers de situations désespérées. Ce n’est pas pour rien que tout le monde l’appelait le Boss.

— Content de voir que nous sommes au moins d’accord là dessus, fit Kjölsrud avec une pointe de sarcasme. Parlons un peu de vous, maintenant. Quel genre de héros êtes–vous, monsieur McKay ? Il m’a été rapporté que vous aussi auriez eu à choisir entre sauver vos hommes et entrer dans les livres d’histoire…»

— Précisez », fit le jeune homme qui pourtant avait déjà compris où l’autre voulait en venir. Bon Dieu, passe encore pour Natanz… Mais comment peut–il savoir ça ?

« Je parle d’une journée pleine de bruit et de fureur, il y aura bientôt huit ans. Le 11 septembre 2010, puisque vous me demandez de préciser. Une date facile à retenir, n’est–ce pas ? Étonnant comme la destinée vous fait parfois des clins d’œil…»

Une fureur soudaine envahit Caleb. Voilà donc où ce vieux salopard voulait en venir ! Il s’apprêtait à répondre vertement quand un gémissement sourd s’éleva derrière lui ; en se retournant, il s’aperçut que la plainte provenait du jeune homme qui accompagnait Poppy Borghese et Vandell Richardson. L’adolescent était mince et de petite taille, son visage agréable et ses membres graciles lui donnaient une allure presque efféminée. Sa peau très sombre et ses cheveux noirs et lisses indiquaient une origine indienne ou pakistanaise. Son air un peu absent avait déjà paru bizarre à Caleb à son entrée dans le cimetière, mais il semblait maintenant en proie à une émotion incontrôlable, se balançant d’avant en arrière, les mains levées devant le visage comme pour se protéger. Poppy Borghese, le bras passé sur ses épaules, lui murmurait toujours à l’oreille. Caleb comprit soudain que, pour une raison inexpliquée, l’adolescent était terrorisé, et qu’elle essayait de le rassurer. Elle finit par se tourner vers Richardson et lui lança d’une voix excédée : « Je vous l’avais bien dit, Vandell. C’est beaucoup trop pour Sanjiv. Nous aurions dû le laisser sur le bateau avec Sarah…

— N’importe quoi, Poppy, rétorqua l’autre sur le même ton. Ce gosse passe vingt heures par jour sur un écran, il fallait bien lui faire prendre l’air. Si ça ne dépendait que de moi, il y a longtemps qu’il se comporterait de façon normale…»

Comme en réponse, le jeune garçon émit un nouveau geignement angoissé. Kjölsrud les regarda à son tour et dit sèchement : « Ça suffit, vous deux. Viens par ici, Sanjiv. » Contre toute attente, le garçon se calma aussitôt. Le milliardaire le prit par l’épaule et lui glissa quelques mots qui parurent achever de le tranquilliser. « Nous continuerons plus tard cette conversation, dit–il ensuite à Caleb. Pour l’instant, laissez-moi vous présenter Sanjiv. »

L’adolescent salua avec un grand sourire, mais il persistait quelque chose de figé dans son visage, comme une tension souterraine contenue à grand-peine. Ses yeux brun foncé pétillaient d’intelligence mais semblaient avoir du mal à se fixer sur un objet précis, papillonnant sans cesse de droite et de gauche ; Caleb remarqua qu’il évitait soigneusement de le regarder en face.

« Sanjiv vous prie de le pardonner pour son comportement, continua Kjölsrud. Il souffre d’un syndrome d’Asperger et a, disons… certaines difficultés à s’adapter aux nouveaux visages. Il a été un peu surpris par votre arrivée, mais ça va déjà mieux. Vous savez, je suppose, en quoi consiste sa maladie ?

— Une sorte de handicap, comme l’autisme ? hasarda Caleb un peu gêné que la conversation se tînt en présence du garçon.

— Le terme exact est “autisme de haut niveau”. Une maladie qui n’affecte pas l’intelligence mais handicape sévèrement les capacités de relation. Sanjiv est issu d’une famille très pauvre de Bangalore et a été abandonné peu après sa naissance. C’est à l’âge de six ans que nous l’avons repéré dans son orphelinat. Ce qui lui a probablement évité de finir dans un cirque… Vous vous souvenez de ce vieux film où Dustin Hoffman arrive à compter instantanément des allumettes renversées à terre ? »

Caleb hocha la tête en signe d’acquiescement.

« Sanjiv fait la même chose, à cette différence près qu’il compte les allumettes avant qu’elles n’aient touché le sol. Il va vous donner un autre exemple de ses talents. Sanjiv, demanda le vieil homme, le nombre des jours de la vie de Shackleton ? »

Un seul regard sur la pierre tombale. Puis la réponse, instantanée, d’une voix indifférente « Dix-sept mille quatre cent quatre–vingt–dix.

— Bien, Sanjiv, approuva Kjölsrud. Mais peut–être un peu facile pour toi… Nous savons par son médecin que Sir Ernest est décédé à 2 heures 50 du matin à bord du Quest. Il est maintenant… onze heures tout juste, enchaîna le vieil homme en consultant une Breitling Navimeter hors d’âge. Combien de minutes depuis la mort de notre ami ?

— Quarante-huit millions neuf cent soixante–dix-neuf mille deux cent dix, fit l’adolescent sans la moindre hésitation.

— Inutile de vérifier, lança Kjölsrud à l’adresse de Caleb, il a autant de chances de se tromper que Vandell de voter démocrate. Contrairement à une idée répandue, moins de un pour cent des Asperger possèdent ces capacités de calcul instantané. Cela suffit à en faire des phénomènes de foire, mais pas forcément à leur ouvrir les portes de l’université. Seule une toute petite proportion possède en plus les facultés d’abstraction qui leur permettront peut–être de mener une brillante carrière scientifique malgré leur handicap. Un sur dix millions est un génie en dehors de toutes les normes humaines. Le projet ARES a pour but de les repérer, où qu’ils se trouvent dans le monde, et de leur offrir un environnement propice à développer leurs dispositions…

— Le projet ARES ? s’étonna Caleb.

— Asperger Research and Educational Support. L’une des deux cent quarante fondations scientifiques ou médicales que je préside. À lui seul, Sanjiv Chandra justifie les soixante millions de dollars que nous injectons chaque année dans ce programme. À dix-neuf ans, il est actuellement le plus jeune détenteur de la médaille Fields, qui lui a été décernée l’an dernier pour ses travaux sur les espaces de Calabi-Yau en gravité quantique – ne me demandez surtout pas de quoi il s’agit… Dans six mois, il part en Angleterre poursuivre ses recherches au Département de Mathématiques de l’Université de Cambridge.

— Félicitations, dit Caleb. Il va certainement y recevoir le meilleur enseignement que l’on puisse imaginer…

— Je me suis mal exprimé, fit Kjölsrud avec pour la première fois un semblant de sourire sur son visage émacié. Sanjiv est pressenti pour diriger la chaire de Mathématiques – celle-là même autrefois occupée par Isaac Newton ou plus récemment par Stephen Hawking. En trois cent cinquante ans, personne d’aussi jeune n’a jamais reçu cet honneur. »

À ce moment, Vandell Richardson se pencha et murmura quelques mots au vieil homme ; ce dernier acquiesça avec une satisfaction manifeste, puis dit à Caleb : « Vandell vient de m’avertir que l’embarquement est enfin terminé. Nous lèverons l’ancre tout de suite après le déjeuner. Je préfère être loin de la terre quand ceci va nous tomber dessus…» D’un signe de tête, il désigna la barre de nuages noirs qui était en train d’envahir l’horizon. Le vent avait un peu forci, faisant ployer les touffes d’herbes autour de la tombe de Shackleton. Un gros cumulus passa devant le soleil, et la température dégringola d’un seul coup. Après une brève accalmie, les cinquantièmes hurlants allaient récupérer leur terrain de jeu.

Alors que la petite troupe quittait le cimetière escortée par les deux asimov, Caleb se porta à la hauteur de Kjölsrud qui attaquait déjà le chemin caillouteux avec une agilité étonnante vu sa faiblesse physique apparente et lui demanda : « Au fait, pourriez-vous m’expliquer ce qu’un spécialiste en gravité quantique vient faire dans votre petite chasse au trésor ?