Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 50 sur 319

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Point Zéro

14 h 01 UTC

Bien que Ross essayât de plaisanter, sa voix était déformée par la douleur. Sarah avait suffisamment d’expérience de terrain pour savoir que la situation était grave. Indépendante des conditions météo extérieures, la température au cœur d’un iceberg reste constante aux alentours de – 15 à – 20 °C : outre ses blessures qui étaient peut–être plus sévères qu’il ne le pensait, l’hypothermie pouvait emporter en moins d’une heure le pilote immobilisé au fond de sa crevasse. Ne pas céder à la panique.

« Ross, cria–t–elle, dites-moi s’il y a dans l’hélico de quoi vous remonter. On a une corde ? Ou du matériel de treuillage ?

— Surtout n’essayez rien ! Vous risquez de dégringoler vous aussi, et là nous serions vraiment mal ! Remontez dans l’oiseau et appelez le Defender. Ils seront là dans dix minutes. »

Elle comprit qu’il avait raison. La crevasse était d’autant plus traîtresse qu’il n’y avait aucun moyen de voir jusqu’où elle se prolongeait sous la mince croûte glacée ; il aurait été suicidaire de s’en approcher davantage. Après avoir dit à Ross de tenir bon, elle refit avec une extrême précaution les deux pas qui la séparaient de l’appareil et posa avec soulagement son pied sur le patin ; l’instant d’après elle s’asseyait en sécurité sur le siège du pilote.

Elle s’apprêtait à enclencher la radio quand cela commença.

 

14 h 01 UTC

 

Caleb n’avait pas hésité plus d’une seconde à relever le défi. Poppy Borghese était une lutteuse redoutable, mais lui–même était loin d’être novice en la matière. Et puis il mourait d’envie de rabattre son caquet à cette pimbêche qui naviguait depuis une semaine entre railleries et indifférence méprisante.

Comme il s’y attendait, elle attaqua de façon brutale et sans préavis, à peine eut–il posé le pied sur l’hélipont qui tenait lieu de ring improvisé. Deux pas d’élan, puis un fulgurant coup de pied aérien destiné à le mettre K.O. debout. Il esquiva sans difficulté et lui infligea au passage un méchant coup de coude dans les côtes qui lui arracha un geignement de douleur et l’envoya bouler à trois mètres ; elle se releva comme un ressort et repartit à l’assaut en tentant un atémi au larynx doublé d’un vicieux coup de genou à l’aine. Caleb para de justesse les deux attaques et plongea de côté en lui expédiant un coup de pied circulaire au genou droit, dosé pour faire mal sans estropier ; elle perçut le danger avec une fraction de seconde de retard – assez pour mettre son genou hors d’atteinte mais pas pour éviter un impact douloureux à la cuisse. Bien vu, Caleb. Attaque-la toujours sur sa droite. Poppy tituba comme si le coup l’avait déséquilibrée. Par réflexe, Caleb se précipita en avant pour garder l’avantage ; au même instant, il comprenait son erreur : déjà la jeune femme virevoltait comme un chat et profitant de sa garde abaissée lui décochait un terrible coup de talon au sternum.

Caleb qui n’avait même pas vu venir le coup eut l’impression d’être percuté par un marteau-pilon.

Le visage crispé de douleur, il fit deux pas en arrière en tentant désespérément de reprendre son souffle. Ne lui laissant aucun répit, elle lui asséna une série de coups de poing incroyablement rapides qu’il réussit à parer par pur automatisme avant de lui porter au jugé un coup de coude au visage ; par chance, il la toucha à la tempe, lui arrachant un cri de souffrance et la faisant chuter lourdement – maintenant, elle ne jouait plus la comédie. Elle mit un peu plus longtemps à se relever que la fois précédente, et cette fois ne repartit pas immédiatement à l’attaque. Au contraire les deux adversaires restèrent quelques secondes immobiles, se jaugeant mutuellement. Plus de sourire méprisant désormais sur le visage de Poppy, mais une expression prudente et concentrée. Tu la vois telle qu'elle est, maintenant. Attentive. Dure. Compétente. Soudain, les pupilles de la jeune femme s’étrécirent, le signal qu’il attendait. Prends-la de vitesse, tout de suite ! Il s’apprêta à bondir.

La sirène du Global Defender se mit à hurler.

Caleb relâcha ses muscles et, du coin de l’œil, vit Poppy faire de même – par prudence, il ne l’avait pas complètement quittée du regard. Au– dessus de leurs têtes, la porte de la timonerie s’ouvrit à la volée, et Viktor Bernstein apparut à la rambarde, une expression alarmée sur son visage d’ordinaire jovial. Il gueula quelque chose que personne ne comprit à cause du beuglement de la sirène.

« Qu’est–ce qui se passe, Josh ? » fit Caleb à l’adresse de son ami – celui–ci avait cessé de regarder le combat quelques secondes auparavant et scrutait maintenant un point précis du large avec sa paire de jumelles.