Point Zéro
13 h 17 UTC
Selon la version que Poppy avait servie à son frère, la vieille dame était détentrice par voie d’héritage d’anciens actes notariés datant d’une centaine d’années, sans valeur intrinsèque, mais établissant la propriété d’une filiale italienne de la K2 sur un secteur des Dolomites où un riche gisement de terres rares avait été détecté. Bien qu’il n’ait pas eu l’air de croire une seule seconde à cette explication, il s’en était apparemment contenté et n’avait pas posé d’autres questions.
« Croyez bien que nous vous sommes reconnaissants de votre intervention, monsieur, dit Kjölsrud. Bien entendu vous serez très généreusement dédommagé et…
— Je me fous de votre argent, monsieur, coupa sèchement Giorgino Borghese auquel le rouge était soudain monté aux joues. On traverse peut– être une mauvaise passe, ici, mais on n’en est pas encore à accepter
l’aumône des viddanu(58).Par contre, je ne blaguais pas avec les liens du sang : je suis toujours prêt à aider la famille, moi. Et pour rien.
— Veuillez accepter nos excuses, nous ne pensions pas à mal, intervint Caleb d’un ton conciliant. Et aussi nos remerciements, quoi qu’il en soit.
— C’est vrai, Giorgino, renchérit Poppy qui paraissait au comble de la gêne. Il ne voulait pas t’offenser. Quand… quand comptes-tu la prévenir de notre arrivée ? »
Le vieil homme se leva pesamment, histoire de signifier que l’entretien était terminé. Il jeta un regard froid à sa sœur, puis répondit : « C’est déjà fait. Elle vous attend, mes hommes vont vous conduire. Pas besoin que vous restiez plus longtemps. De toute façon, le café est aussi mauvais que le reste. »
13 h 17 UTC
Les deux cerbères les attendaient sous le porche pour les ramener à la voiture. Entre-temps, ils avaient sans doute fait un peu de ménage : les rues du village en contrebas étaient désertes, limitant les risques que se reproduisît l’incident de tout à l’heure.
Ils allaient se mettre en marche. Le soulagement se lisait déjà sur le visage de Poppy à l’idée de laisser la vieille demeure derrière elle, lorsque soudain Kjölsrud marqua le pas. « Non, lui dit–il. Toi, tu restes ici.
— Pardon ?
— Tu restes ici, répéta–t–il d’une voix autoritaire. Et tu retournes parler à ton frère. On reviendra te chercher quand on aura terminé de faire les courses.
— Hein ? s’écria–t–elle avec stupéfaction. Mais de quoi…
— Tu as besoin que je te fasse un dessin, Poppy ? Il est vieux et seul, il va bientôt mourir. Il ne t’attendra pas quinze ans de plus, cette fois–ci. Tu ne t’es pas demandé une seule seconde pourquoi il est aussi amer ? »
Elle hocha la tête sans répondre, une lueur assassine dans les yeux.
« Je vais te le dire, alors. Tu l’as largué ici à douze ans, sans lui demander son avis. Démerde-toi, gamin, fais tourner la boutique, moi je vais courir le monde. Et ensuite, pendant toute son existence, tu n’as eu de cesse de lui faire piger à quel point il était moins bien que Michael…
— CE N’EST PAS VRAI ! hurla–t–elle.
— Bien sûr que si, c’est vrai, dit–il d’une voix radoucie. Alors s’il te plaît, retourne dans cette bicoque et parle-lui.
— Et je lui dis quoi ? Que ses affaires vont s’arranger demain ?
— Il s’en fout complètement, Poppy. Il veut juste que sa grande sœur lui dise qu’il n’a pas été si minable que ça, en fin de compte. Et qu’il a fait ce qu’il pouvait…
— Je ne peux pas… gémit-t–elle.
— Kendall a raison, ma chérie, intervint Viktor Bernstein. Si tu ne
retournes pas faire la paix avec lui, tu seras une nishtikeit(59). »
Elle jeta un regard désespéré vers Caleb qui se tenait à côté d’elle : « Dites quelque chose, Caleb, supplia–t–elle. Ils ne comprennent pas…
— Désolé, lui répondit–il doucement. Pour une fois, je suis entièrement d’accord avec eux. Ça n’est peut–être pas facile, mais vous lui devez bien ça. Et puis…
— Quoi ? demanda–t–elle d’un ton agressif.
— Je crois que votre frère vous aime beaucoup », acheva–t–il en la regardant droit dans les yeux.
Elle les considéra lentement tous les trois, semblant peser le pour et le contre. Quelques mètres plus bas, sur le sentier, leurs compagnons attendaient avec les deux porte–flingues. Finalement, elle parut se décider. « D’accord, murmura–t–elle. Vous avez gagné. Allez tous vous faire foutre. »