Point Zéro
13 h 27 UTC
Dans l’eau de mer, les ondes sonores se déplacent presque cinq fois plus vite que dans l’air, soit à près de mille cinq cents mètres par seconde. Il fallut donc à peine plus d’une minute pour que les hydrophones du Stratton réagissent à l’ébranlement du milieu marin qui s’était propagé de façon concentrique à partir de la position de l'Ivan Grozny.
Le capitaine John Davenport se trouvait au poste de commandement de la frégate au moment du déclenchement de l’alarme sonar.
« Impact confirmé, lieutenant ? murmura–t–il à l’attention de l’IA tactique.
< Confirmé, monsieur. Il y a soixante-quatorze secondes. Aucun transitoire ni bruit de coque, comme vous le prévoyiez. >
— « Parfait. Attendez encore trente secondes et faites comme convenu, lieutenant. »
13 h 27 UTC
Le troisième essai fut le bon : sous la poussée combinée de la pelle et de la pioche des deux costauds, le couvercle rendit les armes et céda d’un seul coup, s’arrachant à la longue caisse de bois dans un dernier craquement déchirant. One-Shot le saisit à deux mains et, d’une seule détente, le projeta hors de la fosse – s’arrangeant pour le faire retomber aux pieds du colonel Baranko, qui dut se reculer précipitamment en poussant un juron affreux.
Puis un grand silence se fit : tout le monde se pencha pour regarder l’occupant des lieux.
L’homme étendu bras croisés sur la poitrine était de taille moyenne et portait une combinaison de pilote d’allure surannée. Sous l’effet du gel prolongé, la dépouille s’était momifiée plutôt que décomposée, la peau prenant l’aspect brunâtre d’un cuir tanné ; en plusieurs endroits des mains et du visage aux orbites creuses, cette enveloppe fragile s’était craquelée et déchirée, révélant le squelette sous-jacent.
Cet état de détérioration n’empêchait pas de distinguer les terribles blessures subies par le malheureux. Les déformations qui affectaient les quatre membres suggéraient de nombreuses fractures, et toute la partie gauche du visage semblait avoir été écrasée comme à coups de masse ; au niveau de la poitrine, trois côtes brisées avaient déchiré le gilet à moitié pourri et saillaient comme des épieux.
Mais ce n’était pas ce qui attirait tous les regards.
Entre les jambes disloquées du cadavre se trouvait une grosse mallette en cuir brun.
Le colonel Baranko lança un ordre bref, et l’un des soldats sauta aussitôt dans la fosse que One-Shot et Joshua venaient d’évacuer. Sans manifester de dégoût, l’homme se pencha et ramassa la mallette pour aller la déposer aux pieds de son chef.
L’objet ne payait pas de mine : le cuir paraissait pourri par l’humidité, et de larges taches blanchâtres de mycélium constellaient sa surface friable. Les deux fermoirs en bronze étaient dévorés par le vert-de-gris : après avoir vainement tenté de les débloquer à la main, le garde dut se résoudre à utiliser son poignard pour les faire sauter. Cela ne lui prit que quelques secondes, et encore moins pour extraire ce qui se trouvait à l’intérieur du bagage.
Un volumineux paquet de toile cirée anthracite soigneusement renforcé à l’aide de chatterton.
Celui qui avait confectionné l’emballage s’était de toute évidence donné beaucoup de peine pour le rendre imperméable : sous la première enveloppe qui comportait pas mal de traces d’humidité et quelques moisissures s’en trouvait une seconde, également faite de toile cirée et parfaitement sèche celle-là.
Toujours agenouillé dans la neige, le garde leva les yeux vers Baranko.
« Je l’ouvre, mon colonel ? demanda–t–il.
— Davai’, crétin ! rugit l’officier. Dépêche-toi ! »
L’homme s’exécuta et commença à découper le dernier emballage. Sous les yeux ébahis de l’assistance, le contenu du paquet se révéla bientôt : une épaisse liasse de documents – plusieurs centaines de pages au bas mot – rassemblés dans une chemise en papier crépon qui semblait dans un état de conservation exceptionnel. Sur la couverture figurait l’inscription en grosses lettres manuscrites : Theory and Applications of Magnetically-Induced Atomic Vortex.
Le testament scientifique d’Ettore Majorana.
Le regard brillant de convoitise, Baranko se penchait déjà pour saisir les documents lorsqu’une main se posa sur son épaule, le faisant sursauter.
C’était le général Iazov.
« Il est encore temps de détruire tout ça, Guennadi, lui dit–il en le regardant droit dans les yeux. Tu n’auras pas de meilleure occasion.
— Vous délirez, général ? répondit l’autre en repoussant sèchement sa main. Veuillez vous en tenir à votre rôle de…
— Écoute-moi, pour une fois, insista le vieil homme sans se démonter. Tu as vu ce qu’il est advenu de cette base américaine. Et tu as vu le cratère, là–haut, non ? Qu’est–ce qu’il te faut de plus, Guennadi ? Tu crois vraiment que notre pays – ou qui que ce soit d’autre – a besoin d’une telle abomination pour se faire respecter ? »
Baranko le défia du regard : « J’agis sur ordre direct du président, général. Et je le crois plus apte que vous à décider de ce qui est bon pour notre pays.
— Décidément tu es fou, Guennadi, murmura Iazov en hochant la tête d’un air résigné. Dans ces conditions, il ne me reste qu’une chose à faire…»
Le vieillard recula de deux pas et se tourna vers les gardes armés, avant de reprendre d’une voix forte : « Soldats ! Vous me connaissez ou au moins vous avez entendu parler de moi. Par ses agissements, le colonel Baranko met en péril les intérêts de la Fédération. Je prends le commandement de cette opération et je vous ordonne de le mettre aux arrêts ! »
Il y eut une seconde de flottement parmi les gardes.
Mais aucun ne bougea.
Baranko eut un sourire cruel : « Je me doutais bien que vous alliez tenter un coup comme ça, général. Alors j’ai pris soin de briefer ces hommes : ils savent que vous êtes relevé de vos fonctions. »
Il s’interrompit un instant avant de ricaner : « Par contre, en ce qui nous concerne les choses sont claires, désormais…»
Sans que rien n’ait pu laisser présager son geste, il sortit d’un seul coup un gros pistolet automatique Makarov et, s’en servant comme d’une massue, en asséna un coup furieux sur la tempe du général Iazov. À moitié assommé et le visage ruisselant de sang, le vieillard chancela puis s’écroula sans un mot dans la neige.
Baranko lui jeta un regard dénué de toute expression.