Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 43 sur 319

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Point Zéro

15 h 01 UTC

 

Parmi les différentes forces spéciales dépendant du gouvernement de la Fédération de Russie – que l’on regroupe sous le terme générique de spetsnaz – les unités Vympel occupent une place à part. Entourés d’une aura de crainte et de mystère, les quelque deux cent cinquante hommes dont les lieux de garnison sont tenus rigoureusement secrets constituent l’élite de l’élite. À l’issue d’une sélection et d’un entraînement impitoyables, ils sont déployés sous l’autorité directe du Président de la Fédération pour des missions d’infiltration, de sabotage et de contre-terrorisme le plus souvent à très haut risque. Leur brutalité et leur mépris de la vie humaine sont légendaires, d’autant qu’à la différence de leurs homologues des pays occidentaux, ils n’ont pas à rendre compte d’éventuels dégâts collatéraux. Abondamment mis en œuvre sur les théâtres d’opérations du Caucase, leur plus grand fait d’armes reste à ce jour l’assaut de l’école de Beslan en septembre 2004, où la liquidation du commando tchétchène s’était soldée par la mort d’un tiers des onze cents personnes retenues en otage.

Les trois hommes qui arpentaient ce soir-là la coursive interdite n’avaient donc peur de rien, au sens littéral du terme. L’officier se nommait Pavel Tomski ; ses deux compagnons Alexei Barachvili et Igor Gratko avaient le grade de sergent. Ils venaient de quitter leurs quartiers situés dans le dortoir de l’équipage pour se rendre au réfectoire avant où, paraît–il, se trouvait un stock de bière ; ne voyant nulle raison de faire un détour en passant par le pont inférieur, ils avaient décidé de couper au plus court en passant par le secteur du navire qui leur avait pourtant été défendu. C’étaient des hommes dangereux et cruels, sûrs d’eux-mêmes et particulièrement difficiles à émouvoir. Aussi ne ressentirent–ils aucune crainte lorsqu’au détour d’un couloir ils se trouvèrent face à la créature.

« Tiens tiens, fit Tomski après un bref moment de surprise, voilà enfin l’arme secrète de Iazov… Un joli petit lot qu’on nous cachait là !

— C’est sûr, renchérit Gratko avec un rire vulgaire. On comprend que le vieux ait envie de le garder pour lui tout seul. J’aimerais bien voir ce qu’ils font ensemble ! »

Tous ceux qui avaient pu entrevoir la créature avaient jusqu’alors ressenti le même mélange de stupéfaction et de dégoût. L’être entièrement nu ressemblait à un cadavre ambulant. De très haute stature – il dépassait largement les deux mètres –, sa carcasse d’une effrayante maigreur était recouverte d’une peau d’un blanc sale évoquant le ventre d’un poisson crevé. Un fouillis de vieilles cicatrices chirurgicales s’entrecroisaient sur sa poitrine osseuse et son ventre curieusement ballonné. Un sexe blafard et noueux pendait entre ses cuisses comme un animal mort. La créature s’était immobilisée en plein milieu du couloir et les considérait sans rien dire.

« Une arme secrète, tu parles ! grasseya le troisième soldat. Moi je ne vois qu’une vieille tante qui montre sa bite à tout le monde ! On pourrait t’en débarrasser, d’ailleurs, ajouta–t–il avec un ricanement mauvais en dégainant à moitié son poignard de combat. À ton âge, elle ne doit plus beaucoup te servir !

— Fous-lui la paix, je ne veux pas d’emmerdes avec Iazov », dit Tomski. Puis, à l’adresse du géant : « C’est bon, pépé. On a bien ri, maintenant tu nous laisses passer et tu retournes te toucher dans ta cabine. »

La créature ne bougea pas d’un millimètre. Son visage squelettique, sillonné de rides et de cicatrices, ne reflétait aucune expression. De longs cheveux grisâtres détrempés d’eau de mer collaient à la peau livide comme des algues sur la face d’un noyé ; quelques poils entremêlés pendaient de son menton osseux en formant une barbiche ridicule. Le plus effrayant était son absence de regard : une épaisse taie blanchâtre recouvrait ses deux cornées, masquant l’iris et donnant à ses yeux l’aspect du blanc d’œuf coagulé.

« Il doit être sourd, ou alors gâteux, ricana Barachvili. Il commence à me gonfler…

— Tu as raison, ça suffit comme ça », dit Gratko en avançant la main pour repousser sèchement l’intrus qui leur bouchait le passage.

Le mouvement fut si rapide qu’aucun des trois hommes ne put le percevoir. La créature avait levé la main et enserré l’avant–bras de Gratko avant même que celui–ci réussisse à atteindre sa poitrine. Le soldat stupéfait essaya de se dégager mais sans succès : son bras aurait aussi bien pu être coincé dans un étau. Soudain, l’être parla d’une voix caverneuse :