Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 245 sur 319

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Point Zéro

16 h 06 UTC

« Les autres sont là, haleta le vieil homme sans arrêter de courir. Il y a un puits qui…»

Cela se produisit juste à ce moment.

Le monde bascula de quatre–vingt–dix degrés. La paroi rocheuse sur leur gauche devint soudain le sol, où ils furent projetés avec une violence à couper le souffle. Caleb se cogna durement la tête contre une saillie, et sa vision se brouilla quelques secondes ; lorsqu’il recouvra la vue, ce fut pour découvrir, à trois mètres de lui, la paroi opposée qui s’était transformée en plafond. Le jeune homme essaya de se redresser, en vain : un poids gigantesque le clouait contre le rocher, et la pression était plus insupportable à chaque seconde. Ses côtes se mirent à craquer, et quelque chose céda dans son nez, pendant qu’un flot de sang se répandait dans son arrière-gorge. Il comprit qu’il allait perdre conscience et, dans un effort surhumain, réussit à incliner un peu la tête sur la gauche ; Poppy était juste à côté de lui et le regardait avec des yeux emplis d’une terreur animale. Elle essaya de dire quelque chose, mais seul un gargouillis étouffé sortit de sa bouche déformée par la pression.

Il y eut un éclair blanc.

Et plus rien.

 

16 h 06 UTC

 

Une nouvelle risée rabattit la petite bruine glacée sur les vitres de la luxueuse salle de conférences. L’éclaircie qui avait accompagné l’aube avait été de courte durée, laissant vite la place à une pluie ininterrompue beaucoup plus conforme à la réputation de la Colombie-Britannique.

Quel foutu endroit, songea le président des Etats–Unis. Dire qu’on aurait pu faire ça à Hawaï…

Tout en sachant pertinemment qu’il n’en était rien. Si le site proposé quelques mois plus tôt par le Canada avait été aussitôt accepté par la conférence des états membres, c’était pour une bonne raison : son isolement.

Dominant le littoral sauvage de Flores Island, sur la côte sud-ouest de l’île de Vancouver, le prestigieux Wickaninnish Pacific Resort méritait à juste titre le surnom de « Palace du bout du monde ». L’endroit n’était accessible que par hélicoptère, aucune route ne le reliant au minuscule aérodrome de Tofino Point situé quarante kilomètres plus à l’est. Il n’y avait bien sûr pas de voie ferrée à proximité, et les milliers d’hectares d’une impénétrable forêt de conifères cernaient le domaine de tous côtés. Quant à l’accès par voie maritime, il n’était possible qu’au niveau de l’anse sableuse de Cow Bay, pour l’heure défendue par un nombre impressionnant de bâtiments de la Marine royale canadienne.

Des conditions idéales pour tenir à l’écart les manifestants de tout poil – les dramatiques incidents qui avaient émaillé la réunion d’Amsterdam n’avaient pas été oubliés – et garantir la sécurité d’un G20 que tous s’accordaient à reconnaître comme crucial. Jamais en effet depuis plus de vingt ans les tensions est-ouest n’avaient atteint un tel niveau, et, derrière l’optimisme de façade, la plupart des chefs d’État présents faisaient montre d’une inhabituelle gravité. Les sujets de discorde ne manquaient pas : alors que l’exploitation des schistes bitumineux américains et canadiens était en train de tourner au fiasco, la revendication unilatérale de la Russie sur les immenses champs pétrolifères de l’océan Arctique – et l’implantation sauvage d’une douzaine de plateformes offshore dans les eaux internationales au nord du Spitzberg pour bien marquer le coup – avaient fait grincer des dents dans nombre de capitales. Idem pour la volonté affichée de Vladimir Poutine de réorganiser et de moderniser à marche forcée les différentes composantes de son armée. Pour autant, le président russe était loin de se présenter en position de force : la récolte céréalière de son pays avait été catastrophique en 2016 et 2017, et, pour la première fois de son histoire, la Russie allait devoir importer du blé pour nourrir sa population. Les États–Unis et la Chine, où la production avait été bien meilleure et qui croulaient sous les stocks, l’attendaient au tournant.

Pour l’heure, c’était précisément Vladimir Poutine qui se trouvait à la tribune. Il était seulement huit heures du matin passées de quelques minutes, heure locale, mais le programme des discussions était si chargé que les débats avaient commencé dès sept heures. Le dirigeant russe venait de faire un long et ennuyeux laïus introductif sur le caractère sacré des liens d’amitié entre les états membres et s’apprêtait à aborder le vif du sujet : pétrole contre nourriture. Pour détendre l’atmosphère, il sortit une blague hasardeuse sur les pets de vaches et le devenir des ours blancs ; bien sûr, la plaisanterie tomba à plat, mais tout le monde rit poliment – à l’exception du président chinois, qui faisait la tête depuis le début de la conférence. La Chine avait très modérément apprécié d’être tenue à l’écart du règlement de la question iranienne comme des juteux contrats de reconstruction qui s’en étaient suivis ; la récente intervention des Nations Unies pour calmer le jeu dans le dossier explosif des îles Senkaku n’avait pas été pour apaiser son irritation, et les mesures protectionnistes prises la semaine précédente par la Russie pour contrer l’invasion des produits chinois avaient été ressenties par Pékin comme une forme de casus belli.

Encore un autre problème à régler, se dit le président américain. Ça ne finira jamais. Les naïfs qui croyaient que le monde serait plus sûr après avoir liquidé les barbus en sont pour leurs frais.

C’est à ce moment que son bracelet-montre émit trois courts frémissements, suivis de trois autres un instant plus tard. Alerte de sécurité nationale. Vu l’importance des débats, il avait demandé à ce que le seuil d’avertissement soit relevé, de manière à ne pas être dérangé pour une prise d’otages à Tucson ou une rupture d’oléoduc en Alaska. En conséquence, l’affaire était certainement des plus graves. Cela étant, il n’était pas plus avancé : comme la plupart des chefs d’État qui l’entouraient il n’avait sur lui ni micro-oreillette ni subvocalisateur – beaucoup trop faciles à cracker – et n’était pas neuroéquipé. Pas question de sortir son téléphone ou son holo, ou pire de quitter la salle pour aller aux nouvelles : cela aurait représenté un affront sans précédent pour le dirigeant russe en train de parler.

Il se contraignit donc à rester immobile et à faire semblant d’écouter l’intervention en cours. Deux minutes plus tard, à sa grande surprise, l’un des conseillers militaires du président russe – il avait oublié le nom du type, mais il s’agissait d’une des étoiles montantes du GRU – grimpait l’estrade d’un pas rapide et tendait un petit billet plié à Poutine. Celui–ci remercia sèchement de la tête, lut rapidement le message puis reprit son discours comme si de rien n’était.

Enfin, pas tout à fait.

Chacun dans la salle avait pu remarquer l’infime crispation de ses mâchoires et le tout aussi discret tremblement de ses mains, qu’il se hâta de dissimuler derrière le pupitre. Pour qui connaissait l’exceptionnel talent de Vladimir Poutine en matière de poker face, cela en disait long.

Nom de Dieu ! pensa le président des États–Unis. Mais qu est–ce qui se passe ?

II lui fallut attendre douze minutes pour le savoir ; le discours de Poutine était prévu pour durer bien plus longtemps, mais ce dernier avait manifestement choisi d’abréger les choses. Dès que les applaudissements furent retombés – le Russe avait déjà quitté la salle pour rejoindre ses conseillers –, le président américain put enfin faire de même et profiter de la pause pour gagner le petit salon privé qui avait été réquisitionné par le Secret Service.

Diane Warwick, l’adjointe du conseiller à la sécurité nationale, se tenait là en compagnie du secrétaire d’Etat Sean Parnell ; elle lui tendit sans un mot le message sur nanopapier qu’elle avait à la main. Le président activa la clé de décryptage dissimulée dans la grosse chevalière maçonnique qu’il portait à l’annulaire droit, et les gribouillis informes qui parsemaient la feuille plastifiée s’organisèrent aussitôt en caractères intelligibles. Le message émanant du chef du comité d’état–major interarmes en second, l’adjoint direct de l’amiral Markab, était le suivant :

 

DE : VJCS/NRO

À : POTUS

TOP SECRET/COSMIC

20180301,1602UTC

 

ÉVÉNEMENT ÉNERGETIQUE DE TRÈS FORTE MAGNITUDE ENREGISTRÉ ATLANTIQUE SUD, SECTEUR GÉORGIE DU SUD -54,42xxx, -36,65xx/20180301,1319UTC

PROBABILITÉ EXPLOSION THERMONUCLÉAIRE > 99.5 ACTIVATION PRÉ-EMERGCON À 1601UTC INSTRUCTIONS REQUISES

 

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