Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 123 sur 319

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Point Zéro

16 h 05 UTC

— Sais pas. Machine OK, pas croyable après si longtemps… Comme si mécano parti pisser un coup il y a cinq minutes. Fuel pareil, et réserve pour au moins quinze jours… Problème c’est comburant.

— Quel comburant ?

— Oxygène. Moteur va vite bouffer ce qui reste dans la base. Et pas prévu pour marcher sans.

— Ce qui ne va pas contribuer à augmenter notre propre autonomie, intervint Vandell Richardson, qui revenait d’une rapide inspection de l’immense salle des machines. Cela étant, merci quand même ; maintenant, on va pouvoir s’orienter plus facilement. Dépêchons-nous de contacter les autres pour voir si tout va bien. Ensuite nous pourrons reprendre notre exploration. »

 

16 h 05 UTC

 

Avec la lumière, une certaine forme d’optimisme était revenue. Ils croisaient toujours autant de morts, mais les imaginations travaillaient moins que dans la quasi-obscurité où ils avaient progressé jusqu’alors.

Kjölsrud semblait avoir retrouvé son chemin. Après avoir longuement hésité, il les avait guidés avec une hâte croissante à travers une série de corridors tous semblables pour aboutir à une pièce hexagonale qui avait dû être une sorte de carrefour névralgique. À leur gauche s’ouvraient plusieurs portes d’ascenseur. Deux larges couloirs partaient sur la droite, avec pour une fois des panneaux d’indication à leur entrée : LABORATOIRES I A IV et CYCLOTRON – TENUES DE PROTECTION OBLIGATOIRES.

« Je me souviens de cette pièce, gloussa le milliardaire. Par ici, on accède directement aux labos. Nous sommes tout près du groupe de Vandell. Deux minutes au pas de gymnastique. »

Caleb le considéra avec curiosité. Après qu’ils avaient pénétré dans la base, le vieil homme avait perdu beaucoup de sa superbe, accusant le coup chaque fois qu’ils découvraient une nouvelle scène de massacre. Mais, depuis quelques minutes, il paraissait avoir recouvré son entrain. Quel âge peut–il bien avoir ? se demanda–t–il une nouvelle fois. quatre–vingt–dix ans ? Plus ? Pourtant il ne montrait aucun signe de sénilité. Et encore moins de fatigue, alors qu’il venait de passer deux heures à crapahuter dans les couloirs en enjambant les cadavres. Sur le visage strié de profondes rides, l’abattement avait fait place à une expression de soulagement. Et d’autre chose, se dit Caleb en remarquant son air impatient et ses yeux brillants. « Et l’endroit que vous cherchiez ? lui lança–t–il. C’est dans quelle direction ?

— Par là, répondit Kjölsrud sans hésitation. Juste devant nous. »

Le troisième couloir portait l’indication HANGARS I ET II. Et avait été le théâtre d’une véritable bataille rangée.

Une quinzaine de cadavres s’entassaient à l’entrée du passage, vêtus d’uniformes dépareillés dont certains ne portaient plus d’insignes de grade. Leur armement était tout aussi disparate, allant de la grosse clé à molette au pistolet automatique ; en tout cas, il n’avait pas fait le poids face à la mitrailleuse Browning M19I9 dressée derrière la barricade de sacs de sable à l’autre extrémité du couloir. Les trois types en uniforme de MP qui gisaient là avaient apparemment réussi à tenir leur position jusqu’au bout, avant de tirer eux aussi leur révérence avec leurs calibres .45 de service. Caleb et Jenkins durent déplacer les dépouilles momifiées pour accéder à la grosse porte blindée qui fermait l’extrémité du couloir, comme si par-delà la mort, les trois gardes avaient voulu lui faire un rempart de leurs corps.

De l’autre côté régnait une obscurité totale.

Ils se tenaient sur une passerelle métallique ceinturée d’une balustrade en câbles d’acier, apparemment à mi-hauteur d’une pièce de très grandes dimensions. Les projecteurs frontaux se remirent automatiquement en marche, mais leurs pinceaux lumineux étaient impuissants à percer les ténèbres et ne révélaient aucun détail de ce qui se trouvait au–dessous d’eux. L’impression de gigantisme était renforcée par l’écho démultiplié de leurs pas sur le revêtement de métal, comme s’ils avaient pénétré dans quelque énorme cavité souterraine.

« Attendez, dit Kjölsrud d’une voix étrange. Je crois qu’il y avait une sorte de commutateur. »

Le vieillard tâtonna quelques secondes sur le mur de droite puis finit par localiser ce qu’il cherchait : un gros interrupteur à levier qui semblait sorti d’un musée de l’électricité. Il attendit encore un bref moment – Caleb aurait juré qu’il était en train de prier – puis abaissa fermement le manche de bois.

La lumière se fit d’un seul coup.

Dans les heures qui suivraient, Caleb se remémorerait à plusieurs reprises l’expression extatique qui avait à cet instant, et pendant quelques secondes seulement, envahi les traits du vieillard. Une expression qu’il avait déjà vue sur bien des visages, mais seulement sur des quais de gare ou des tarmacs d’aéroport : celle du soldat fatigué qui étreint sa bien-aimée après de longs mois passés en terre étrangère.