Point Zéro
Chapitre 9
27 février 2018 – 20 h 16 UTC
« Si je vous ai réunis ce soir, attaqua Kendall Kjölsrud sans préambule, c’est que nous avons à débattre de questions importantes. »
Le carré des officiers aurait tout aussi bien fait l’affaire, mais le milliardaire avait tenu à ce que la discussion ait lieu dans sa suite. Question de place, avait–il expliqué, et aussi parce qu’elle disposait d’un équipement A/V qui pourrait être utile pour les sujets qu’ils avaient à traiter. Sans doute pour souligner l’importance de la réunion, le vieillard arborait une improbable robe de chambre en taffetas ornée de motifs psychédéliques noir et or, à laquelle ne manquaient ni la cordelière tressée ni le bonnet à gland assorti ; le tout porté sur son habituel pantalon de treillis hors d’âge, une paire de rangers crasseuses complétant l’attirail. Ajouté à son regard halluciné, cet accoutrement ne contribuait pas à lui donner l’apparence de la santé mentale.
Le genre de tenue qu’on voit sur les échappés de l’asile qui déambulent le long de l’autoroute, pensa Caleb.
Kjölsrud s’éclaircit la voix et continua : « Je souhaiterais d’abord que nous fassions le point sur les découvertes de la journée. Je pense que nous serons tous d’accord pour dire qu’elles posent plus de questions qu’elles n’en résolvent. Ensuite, élaborer une stratégie pour les quarante-huit heures à venir…
— Pourquoi quarante-huit heures ? demanda Gretchen Vogt. Il nous faudra certainement beaucoup plus de temps pour explorer le coin…
— Vous n’avez pas vu la météo ? s’étonna Viktor Bernstein. Il paraît que ça va secouer ! »
Haussement de sourcils interrogatif de la jeune femme. Le capitaine Tomlinson intervint : « Monsieur Bernstein a raison. Nous attendons une très nette détérioration des conditions d’ici deux jours, peut–être un peu moins. Si ça ne compromet pas notre sécurité vu que notre mouillage est sûr, tout débarquement et toute activité à terre seront exclus le temps que ça se calme. Soit une bonne semaine dans le meilleur des cas…»
Pendant cet échange, Caleb n’avait cessé d’observer Kjölsrud, qui masquait mal son impatience. La veille encore, il aurait juré que ce dernier leur jouait la comédie et qu’il savait par avance ce qu’ils allaient trouver sur la plage. Il n’en était plus aussi sûr désormais : le vieillard avait paru sincèrement surpris lors de la découverte du canot et de son macabre contenu ; et quand à son tour il était monté sur le toit de la casemate pour inspecter les traces de carbonisation sur le béton, son visage d’ordinaire fermé n’avait pu dissimuler une expression inquiète… Se pouvait–il qu’il n’ait eu qu’une idée très approximative de la nature de l’Artefact, et que les découvertes de ces dernières heures soient venues mettre à mal ses théories ?
« Si le temps nous est compté, dit le jeune homme, autant attaquer tout de suite. Nous sommes mouillés devant une sorte de bunker géant sans ouverture apparente et dont la taille est à peu près celle du Pentagone. Le tout construit on ne sait quand, par on ne sait qui, dans un but inconnu, et emprisonné sous la glace – pardon, Sarah, sous la neige – depuis une date indéterminée. Jusque-là, j’ai bon ?
— Bien résumé, monsieur McKay, approuva Viktor Bernstein. Voyons maintenant si nous pouvons progresser un peu. Sarah ? Une idée de la date, pour commencer ?
— J’aurais préféré garder ça pour la fin, répondit l’intéressée en secouant la tête d’un air gêné. » Bien qu’encore un peu faible, la jeune femme semblait avoir à peu près récupéré des épreuves de la veille. « Essayons quand même. Le style architectural du bâtiment ? Trop minimaliste pour nous apprendre quoi que ce soit. Le canot ? Idem, il a pu être fabriqué n’importe quand au cours des deux derniers siècles…
— Il y a quand même d’autres moyens de dater une construction ou un bout d’os, ronchonna Bernstein. Même moi, je sais ça !
— Merci, mon oncle, je n'y avais pas pensé… Sans rentrer dans les détails, il y a trois principales méthodes de datation utilisées en archéologie. La plus connue est le Carbone 14, qui permet en gros d’explorer la période entre le Moyen-Âge et moins cinquante mille ans. Cette technique ne marche que sur les matériaux organiques, donc pas question de l’utiliser pour dater le bunker. Par contre, cela fonctionnerait très bien sur les squelettes ou sur le bois du canot – le problème est que nous n’avons pas l’équipement à bord…»
Viktor Bernstein leva les yeux au ciel : « Avec tout le fric que je mets dans ta fondation !
— Avec tout le fric que tu mets pour donner un semblant de légitimité écologique à la K2, corrigea sa nièce d’un ton suave. Je te rappelle que je suis payée pour sauver les baleines, pas pour faire des fouilles sur un bunker préhistorique !
— Au fait ! grinça Kjölsrud, excédé. Sarah, si vous pouviez continuer !
— Bien sûr, monsieur. La deuxième méthode est la thermo-luminescence : elle est surtout employée pour dater les poteries ou les céramiques, mais on peut aussi l’utiliser sur des éléments minéraux cristallins comme le quartz. En théorie, elle permet donc de savoir quand une chape de béton a été coulée : c’est pour ça que je l’ai appliquée à plusieurs des échantillons du bunker que vous m’avez ramenés. Enfin, il y a la résonance de spin électronique ou ESR : elle marche avec un grand nombre de matériaux cristallins inertes et sert aussi à dater des fossiles à partir de l’émail dentaire. Malheureusement, elle n’est fiable que sur des échantillons vieux de plus de quinze ou vingt mille ans, c’est donc vraiment par acquit de conscience que je l’ai utilisée – sur les échantillons du bunker et aussi sur les dents des deux cadavres…»
La jeune femme s’interrompit, semblant tout d’un coup gênée. « Alors, Sarah ? la pressa Viktor Bernstein. Tu es arrivée il y a dix minutes en disant que tes analyses étaient terminées. Qu’est–ce que tu attends pour nous régaler de ton savoir ?
— Rien, mon oncle, fit–elle en lui jetant un regard désespéré. Avec la thermoluminescence, il semblerait que ce bâtiment date de, euh…
— Oui ?
— … moins de cinq ans », termina–t–elle d’une toute petite voix.
Plusieurs exclamations de surprise se firent entendre dans l’assemblée. Viktor Bernstein leva les yeux au ciel. One-Shot grommela un truc incompréhensible – probablement un juron finnois ; à l’autre bout de la table, Vandell Richardson émit un ricanement méprisant. Seuls Kjölsrud et Caleb n’avaient pas bronché.
« Et par l’autre méthode ? » demanda le jeune homme.