Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 154 sur 319

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Point Zéro

23 h 53 UTC

— « C’est votre problème, répondit Iazov d’un ton indifférent. Faites votre rapport, je vous prie. L’objet est–il dans la base ?

— Oui, général. Opérationnel, d’après le singe savant de Kjölsrud.

— « Très bien. Ont–ils reçu notre ultimatum ? est–ce qu’ils envisagent de le détruire ou de nous le remettre ?

— Ni l’un ni l’autre, général. Ils projettent de l’emmener dans leur fuite.

— « Leur fuite ? Quelle fuite ? s’exclama Iazov. Ignorent–ils que nous tenons leur navire ? Ils comptent partir à la nage, ou quoi ?

— « Pas exactement, général. Je vais vous expliquer. Ils ont trouvé une solution de repli aérien…»

 

23 h 53 UTC

 

« 24 août 1946. C’est aujourd’hui le dernier jour de ma vie. Les explosions et les bruits de fusillade qui étaient devenus très sporadiques ont maintenant complètement cessé. Un silence de mort règne tout autour de moi. Bien que cette idée me terrifie, je suis sans doute le dernier être vivant de cette base.

Ce doit être l’après–midi, mais je n’ai pas la moindre idée de l’heure. Je viens de me réveiller d’un sommeil de brute – j’aurais bien préféré ne jamais le faire –, et je m’aperçois que j’ai oublié de remonter ma montre. Un détail insignifiant, mais j’ai failli me mettre à pleurer comme un enfant. Et depuis que Murchison et les autres mutins m'ont coupé le courant pour me forcer à sortir, plus aucune des pendules ne fonctionne. Heureusement je dispose de chandelles en quantité ; si j’étais resté dans le noir, je serais devenu fou depuis longtemps. Malheureusement, elles ne font que consommer encore plus vite le peu d’air qui me reste.

Les quelques bouteilles d’oxygène que j’ai pu mettre de côté m’ont procuré un bref répit, mais celle que j’ai ouverte avant de dormir est déjà vide, et je sens à nouveau ma respiration devenir difficile. Il m’en reste quatre ou cinq qui pourraient me permettre de tenir jusqu’à demain, mais à quoi bon ?…»

« Il dit vrai, murmura Caleb en désignant quelques longs cylindres d’acier soigneusement empilés au pied de la couchette. Je viens de regarder leurs manos : cinq sont encore pleines.

— Il faudra penser à les emporter, on pourrait en avoir besoin tout à l’heure, dit Kjölsrud. Viktor, tu veux bien poursuivre ? »

«… Je pourrais aussi tenter une sortie dans le couloir. Ça m’étonnerait que les gars qui ont essayé de défoncer la porte soient encore en vie. Jusqu’au bout, ils auront été persuadés que c’est moi qui ai ordonné de bloquer les issues et qu’il était en mon pouvoir de les rouvrir. Tant mieux. Eux au moins auront gardé jusqu’au dernier moment l’espoir de s’en tirer, il aurait été ignoble de leur révéler la vérité…»

« Comment lui savoir ce qui s’est passé ? Et pourquoi ses copains pas savoir ? marmonna One-Shot.

— Aucune idée, répondit Caleb. Je pense qu’on trouvera l’explication en lisant le reste du journal. Si on en a l’occasion…

— Après ça, l’orientation des lettres change légèrement, reprit Viktor Bernstein. On dirait qu’il s’est arrêté d’écrire pour faire autre chose et puis qu’il s’y est remis. L’écriture est plus serrée aussi, et moins bien formée, comme si maintenant il était pressé. Je continue :

«… Finalement je ne vais pas sortir. Je viens de passer cinq bonnes minutes à écouter derrière la porte, et il me semble avoir entendu des mouvements dans le couloir. Peut–être même quelqu’un qui pleurait tout doucement, mais cela pourrait aussi bien être le fruit de mon imagination. Et puis, sortir pour aller où ? La mort est partout autour de moi. Cet endroit en vaut un autre, et ici j'ai au moins l’impression d’être un peu à la maison.

Alors je vais tranquillement descendre quelques verres du tord-boyaux de ce salopard d’Écossais – je paierais cher pour savoir où il se trouve à l’heure actuelle ! Puis je me lèverai et irai mettre le feu aux archives et à tous les livres de laboratoire que j’ai entassés dans la pièce à côté. Heureusement, ces malheureux étaient bien trop occupés à essayer de se frayer un chemin vers l’extérieur, j’ai eu près de deux jours pour faire place nette. Avec l’aide de Dieu, je ne pense pas avoir laissé traîner un seul bout de papier dans les labos ; j’ai même effacé les tableaux noirs où ils avaient écrit leurs foutues équations. Mon seul regret est de n’avoir pu détruire le prototype numéro 2, mais, hier soir, alors que j’allais au labo dans ce but, j’ai bien failli me faire écharper et n’ai eu que le temps de revenir m’enfermer ici. Je me console en me disant que, sauf circonstance des plus improbables, il ne doit plus exister un seul homme sur terre capable d’en percer le code d’activation.

Après que j’aurai mis le feu à cette maudite paperasse, l’atmosphère va vite devenir irrespirable. Alors je reviendrai m’asseoir ici, je boirai un dernier verre si j’en ai le temps et je ferai ce qui doit être fait. Dieu me pardonne. Il se passera sans doute plusieurs jours voire plusieurs semaines avant qu’on nous retrouve, et peut–être mes actes seront–ils jugés avec sévérité. Peut–être parlera–t-on de lâcheté, ou même de traîtrise à propos de ma décision de tout détruire. Mais sous son regard j’ai l’absolue certitude que ce choix est juste. McKay avait raison, et j’aurais dû l’écouter quand il était encore temps. Rien ne doit subsister de cette abomination.

Ma pauvre Bessie, j’ignore quelle fable l’état–major te sortira. Mais je suis prêt à parier qu’on te dira que je suis mort en héros, alors pourquoi pas ? Mieux vaut cela que d’apprendre que j’ai crevé comme un rat enfermé dans un cercueil. Que le Seigneur vous garde toutes les trois et…»

Bernstein s’interrompit et toussota d’un air gêné : « À partir de là, c’est un peu personnel. Je ne suis pas sûr que ça nous concerne. Je vais aller tout de suite à la fin, si ça ne vous dérange pas. »

Il se tut à nouveau quelques secondes, scrutant la page avec une grimace de concentration. Kjölsrud commençait à manifester des signes d’impatience lorsque le petit homme se remit à parler :

« Excusez-moi… Il ne reste que deux lignes, mais c’est presque du gribouillis, je pense qu’il a dû écrire ça à toute allure. Voilà ce que ça dit, sans garantie :

« Mis le feu. Va très vite beaucoup plus de fumée que… Vois plus rien peux plus respi mon dieu mon dieu Bess plus le temps surtout n’allumez pas le n’allumez ».

« C’est tout ? demanda Kjölsrud après un instant.

— Tu t’attendais à quoi ? lui répondit Bernstein d’un ton acide. À un poème sur la mort du guerrier solitaire ?

— Lui pas menti, dit sobrement One-Shot qui revenait de jeter un coup d’œil dans la pièce jouxtant le secrétariat. Une tonne de cendres à côté, du noir de fumée partout.

— En tous cas, fit Kjölsrud en se tournant vers Caleb, nous avons maintenant la preuve que votre grand–père était bien dans les environs. Une preuve tangible », ajouta–t–il en saisissant la bouteille d’alcool sur le bureau pour la tendre au jeune homme.