Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 304 sur 319

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Point Zéro

4 mars 2018 – 09 h 57 UTC

« Tu as promis, baldracca ! dit–il plus fort. Tu as dit que si je tenais jusqu’au soir, tu ne me tuerais pas ! Tiens ta parole ! »

Tu te penches et tu le saisis par ses cheveux englués de sang pour le rapprocher de toi. Ton visage est à dix centimètres du sien. Dans l’enclos, les chiens ont recommencé à aboyer comme des forcenés.

« Je tiendrai parole, oncle Vincenzo, murmures-tu avec un sourire rassurant. Je ne te tuerai pas. Dans un instant, je vais même te décrocher. Tu entends les chiens ? »

Une lueur interrogative dans l’œil unique, qui fait très vite place à la terreur la plus abjecte. Il a déjà compris.

« Pauvres bêtes, reprends-tu de ta voix la plus suave. Toute une journée en plein soleil, sans boire ni manger… Il est temps d’aller les nourrir, tu ne crois pas ? »

 

4 mars 2018 – 09 h 57 UTC

 

La grosse limousine noire – une Pontiac Catalina de 1976 un peu défraîchie – était venue les chercher à l’aéroport de Catane. Les deux types chargés de les convoyer étaient plus vrais que nature : barbe de trois jours, costume Smalto de bonne coupe mais un poil trop cintré, Ray-Ban Aviator teintées miroir pour l’un, Stüssy Coltrane façon verres de soudeur pour l’autre. Tous deux puaient l’oignon et s’exprimaient par monosyllabes dans un dialecte guttural incompréhensible, ce qui limitait singulièrement les possibilités d’échange culturel.

Après avoir quitté la zone aéroportuaire sous le regard soupçonneux des carabinieri, la voiture s’était engagée dans la large plaine agricole située au sud de l’Etna et avait successivement traversé les vieux bourgs médiévaux de Paternô, Santa Maria di ; Licodia et Adrano. Passé la bourgade de Bronte, la route s’était étrécie et avait ensuite obliqué vers l’est pour commencer à s’élever, virage après virage, sur les contreforts du volcan géant. À mesure qu’ils prenaient de l’altitude, le paysage changeait de tonalité et devenait plus sauvage : les grands vergers et les vastes champs cultivés faisaient place à la garriga, un maquis pelé parsemé de forêts de pins et de châtaigniers. Le ciel était d’un azur profond et la température exceptionnellement douce pour la saison, plus digne d’un mois de mai que d’un début mars.

À l’arrière du véhicule, l’ambiance n’était pourtant pas au beau fixe. Kendall Kjölsrud faisait la gueule depuis la veille au soir – plus précisément depuis que le pilote du Second Chance l’avait informé qu’aucun aéroport sicilien n’était équipé pour accueillir l’avion géant. Ils avaient donc dû se dérouter sur Rome-Fiumicino, où l’encombrement du trafic aérien et une grève-surprise des contrôleurs les avaient contraints à faire des ronds en l’air pendant près de trois heures avant de se poser. Il avait ensuite fallu attendre toute la nuit pour voir arriver de Venise le Bombardier Challenger 850 affrété par la K2 pour les transporter en Sicile ; enfin, leur arrivée à Catane s’était soldée par un interminable contrôle d’identité, le nom de Kjölsrud n’étant apparemment pas un sauf-conduit aussi efficace en Italie qu’il l’avait été en Argentine. « J’ai toujours eu un contentieux avec les dirigeants de ce foutu pays, avait marmonné le vieillard pour toute explication. Ça ne date pas d’hier…»

L’autre personne qui, de toute évidence, aurait préféré être ailleurs – n’importe où ailleurs – était Poppy Borghese. Murée dans un silence qui n’annonçait rien de bon, elle arborait sa mine des grands jours tout en affichant les signes de la plus extrême nervosité. Pour doper l’ambiance, One-Shot n’avait rien trouvé de mieux que de se mettre à siffloter en boucle le thème musical du Parrain, avant de se lancer dans une série d’imitations très approximatives de la voix de Marlon Brando dans les séquences les plus fameuses du film.

Face à l’explosion qui paraissait inéluctable, les autres passagers avaient adopté des stratégies variées : Caleb regardait défiler le paysage en essayant d’évaluer leurs chances de survie si le pétage de câble intervenait dans un habitacle aussi restreint que celui de la limousine. Viktor Bernstein s’était réfugié dans le Wall Street Journal et grommelait de temps à autre des commentaires peu amènes sur l’évolution de la planète financière pendant leurs deux semaines d’absence. Sanjiv disputait des parties d’échecs 4D contre sa tablette holo ; il gagnait invariablement, tout en pestant contre le processeur qui était trop lent à son goût. Quant à Joshua et à Gretchen qui étaient assis en face de One-Shot, ils lançaient des œillades désespérées au géant dans l’espoir de le faire taire avant que la situation n’échappe à tout contrôle.

Le dernier kilomètre fut le pire : la route asphaltée s’était muée en un chemin de terre défoncé qui continuait à grimper doucement sur la pente occidentale de l’Etna. Ils avaient dépassé l’étage des forêts de conifères et se trouvaient maintenant sur un versant aride saupoudré de genêts et de buissons épineux ; les seuls signes de présence humaine étaient quelques cultures en terrasses – oliviers minables, ceps de vigne rabougris – et deux ou trois hameaux en ruine qu’ils traversèrent sans s’arrêter. La limousine négocia en ahanant une ultime série de lacets ; les 370 chevaux fatigués du gros V8 de sept litres et demi faisaient ce qu’ils pouvaient, peu aidés par une vénérable boîte auto à trois vitesses totalement inadaptée à la conduite en montagne. Ils longèrent un troupeau de chèvres apparemment à l’abandon, passèrent sous une vieille arche en pierre qui devait déjà être là du temps des Carthaginois, et la voiture s’immobilisa enfin dans un grincement de freins à l’agonie. La route n’allait pas plus loin.

Surpris par l’arrêt du véhicule, Viktor Bernstein leva les yeux de son journal et jeta un regard circonspect à l’extérieur. « Charmant lieu de villégiature, marmonna–t–il. Ça porte un nom ?

— Borgezzu, souffla Poppy qui semblait avoir atteint le fond du désespoir. La… propriété est tout en haut du village. »

One-Shot regarda à son tour par la fenêtre et émit un gloussement ravi : « On dirait colline a des yeux, ricana–t–il. Eux bouffent aussi les gens, ici ?

— Oui, dit Poppy. Surtout les gros crétins comme toi. Maintenant, s’il vous plaît, si vous pouviez tous vous taire. S’il vous plaît. »

Le terme de village est un peu exagéré, pensa Caleb en emboîtant le pas à leurs deux guides. Un hameau, tout au plus, et qui avait dû connaître des jours meilleurs. Une poignée de vieilles masures en pierre, dont moins de la moitié paraissaient habitées ; s’étageaient en gradins de part et d’autre de l’unique rue centrale – plutôt une méchante venelle en pente, sinueuse et constellée de nids de poule. L’endroit suintait la misère et la décrépitude : partout ce n’était que murets à demi effondrés, jardins desséchés, portes et volets branlants. Une antique fontaine en pierre, qui devait être le seul point d’eau de la localité, distillait un maigre filet pisseux dans un bassin envahi par les ronces ; résigné à son sort, un âne squelettique était attaché à un improbable panneau de signalisation mangé par la rouille et sur lequel des générations de chasseurs avaient dû tester leurs chevrotines.

À vol d’oiseau, on n’était qu’à une trentaine de kilomètres des stations balnéaires de la côte Tyrrhénienne, et à la même distance de l’agitation trépidante de Catane, la seconde métropole de Sicile avec ses cinq cent mille habitants. Pourtant Caleb et ses compagnons avaient l’impression d’avoir été catapultés un siècle et demi en arrière.