Point Zéro
02 h 46 UTC
« Je fais aussi vite que je peux, monsieur », répondit Sanjiv en contrôlant que la machine était maintenant sous tension. Puis il actionna une série de commutateurs sur une petite console située à la base de l’Œuf, et un bourdonnement de moteur électrique se fit entendre, bientôt suivi d’un battement sourd qui semblait venir des entrailles de l’engin. « C’est bon, fit le jeune savant d’un air soulagé. La pompe a l’air de fonctionner. Il y en a pour cinq minutes, ensuite ce sera quand vous voudrez.
— On pourrait savoir ce que vous fabriquez ? demanda Caleb. On ne devrait pas plutôt être en train de vérifier l’avion pour le départ ?
— Du calme, fit Kjölsrud. Sanjiv vient juste de lancer une pompe atmosphérique pour évacuer tout l’air – si on peut appeler ça de l’air – de l’intérieur. La réaction ne peut se faire qu’à pression nulle.
— La réaction ? Mais quelle réaction, à la fin ? Qu’est–ce que vous êtes en train de manigancer ?
— La réaction que nous allons mettre en marche dès que nous aurons fait le vide dans cet engin. Ou plutôt que vous–même, monsieur McKay, allez mettre en marche avec l’aide de Sanjiv. Après tout, c’est pour ça que vous êtes là. »
02 h 46 UTC
Comme tous les matins de sa vie depuis qu’il avait atteint l’âge d’homme, le général Valentin Yefimovitch Iazov se rasait.
Bien plus qu’une habitude, il s’agissait d’un rituel auquel il n’avait que très rarement dérogé : pour le vieil officier, arborer une apparence impeccable en toutes circonstances constituait une marque essentielle de respect aussi bien pour l’uniforme qu’il portait que pour les troupes qu’il commandait.
Torse nu devant le minuscule lavabo de sa cabine, le général acheva d’essuyer les dernières traces de savon et examina sans complaisance l’image que lui renvoyait la glace. Doté d’une force et d’une résistance physique exceptionnelles, il avait joui d’une santé de fer jusqu’à quatre– vingts ans passés ; il n’en éprouvait que plus de répulsion face au naufrage de ce corps dont il ne maîtrisait plus l’apparence. En quelques mois, le torse puissant s’était transformé en un maigre sac d’os parcouru de veines apparentes. Les muscles massifs de ses bras et de son cou avaient fondu comme neige au soleil, et leur enveloppe de peau devenue trop large pendait maintenant sous la forme de fanons grisâtres et fripés. Même le visage carré aux traits un peu lourds s’était mué en un masque aux joues creuses où les pommettes saillaient chaque jour davantage.
Ses yeux croisèrent ceux de Guennadi Baranko qui, adossé dans l’encoignure de la porte, l’observait en silence depuis quelques minutes. Iazov l’avait convoqué pour faire un dernier point tactique, et l’officier attendait patiemment que son supérieur ait terminé ses ablutions pour prendre la parole. Baranko ne faisait aucun effort pour dissimuler son regard calculateur, ni le vague dégoût que lui inspirait l’état de délabrement physique du vieil homme ; Iazov savait exactement à quoi il pensait et n’en concevait aucune colère, tout au plus une certaine amertume : à sa place, il aurait probablement eu la même attitude. Il retint la remarque cinglante qui lui était venue à l’esprit et se contenta de marmonner :
« Encore un peu de patience, Guennadi. Ce ne sera plus très long.
— J’ai tout mon temps, général », répondit l’autre d’une voix indifférente.
Iazov enfila péniblement sa chemise, soulagé de dissimuler son corps en ruines derrière un écran de tissu propre et impeccablement repassé. La douleur à son côté était presque insupportable ce matin, et il devait faire des efforts constants pour s’abstenir de tousser. À gestes lents, il entreprit ensuite de nouer sa cravate ; avec horreur, il se rendit compte que ses mains étaient maintenant agitées d’un léger tremblement.
« Où en est-on ? lâcha–t–il d’une voix plus brutale qu’il ne l’aurait voulu.
— J’ai fait selon vos ordres. J’ai laissé cinq gars sur le bateau des Américains – vu l’état des otages, c’est largement suffisant. Les autres sont dans la barge de débarquement, avec tous ceux qui nous restaient ici. Seize hommes au total. Une fois à terre, ils se répartiront entre le groupe un, chargé de l’assaut frontal, et le groupe deux, celui de Tomski. Ils en veulent, général, ne comptez pas sur eux pour faire des prisonniers.
— Très bien. Mais qu’ils n’oublient pas l’objectif principal : à aucun prix la machine ne doit quitter la base. Et je veux qu’ils me rapportent les preuves de sa destruction.
— Ce sera fait, général.
— Tu n’as pas prévu de soutien aérien ? »
Au lieu de répondre, Baranko désigna en silence le hublot sur lequel des paquets d’écume venaient se briser à intervalles rapprochés ; la cabine du général était pourtant située en arrière de la timonerie, à près de quinze mètres au–dessus de la ligne de flottaison. Le vent qui soufflait en rafales était désormais clairement audible à travers la paroi métallique. Le roulis demeurait cependant insignifiant, mais Iazov savait que cela n’était dû qu’à l’action des stabilisateurs dynamiques que le capitaine Sabayev avait mis en marche deux heures auparavant.
« On a un bon force huit, et ça va encore augmenter, général, dit–il ensuite. Je préfère ne pas risquer nos hélicos, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Par contre, le drone tourne depuis minuit au–dessus de la plage, avec pour mission de repérer tout mouvement suspect, juste au cas où nos amis tenteraient une sortie discrète.
— Bien vu. Tu as donné les consignes, pour les otages ?
— Nos types à bord du Defender n’attendent que l’ordre, général. Je pense qu’ils s’acquitteront de leur mission avec plaisir. »
Le vieillard hocha la tête, satisfait. Les deux hommes discutèrent encore quelques instants des détails de l’assaut et convinrent que celui–ci serait lancé dès que le groupe un aurait achevé ses travaux de percement. Puis Iazov congédia son assistant et entreprit de passer sa veste d’uniforme. Contrairement à tous les usages militaires, il portait encore les épaulettes dorées à quatre étoiles de général d’armée de l’Union Soviétique – un grade pourtant aboli en 1992. Il mit plus de temps qu’il ne l’aurait voulu pour boutonner la grosse vareuse, mais se sentit un peu mieux une fois qu’il eût terminé. En relevant les yeux, il constata avec un certain déplaisir que Baranko n’avait pas bougé : « Un problème, Guennadi ? demanda–t–il d’un ton agacé.
— Plutôt une question, général. Le plan initial était de liquider un ou deux otages et d’attendre que les Américains se rendent… ce qu’ils auraient fait sans nul doute. Pourquoi changer notre fusil d’épaule et aller risquer des hommes dans un assaut ?
— Tu sais comme moi ce qu’ils manigancent. Ils n’ont jamais eu l’intention d’attendre le matin. Ils veulent nous prendre de vitesse, alors je vais leur rendre la pareille.