Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 264 sur 319

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Point Zéro

12 h 52 UTC

Les deux hommes échangèrent un long regard – vert sombre contre bleu glacier – sans qu’aucun ne baisse les yeux. Puis Vladimir Poutine murmura : « Qu’est–ce que vous voulez au juste, Monsieur le Président ?

— Vous dire comment je vois les choses. Plusieurs éléments, entre autres le comportement de vos troupes sur place, nous laissent à penser que, malgré l’explosion d’hier, certaines informations – peut–être des documents ? – relatives à cette arme pourraient avoir été préservées. En Géorgie du Sud.

— Et ?

— À partir de là, c’est très simple. Vous voulez cette arme, mais, pour nous, il est hors de question que vous l’ayez. Et inversement, bien sûr.

— Une situation bloquée, dans ce cas », dit le Russe en haussant les épaules à son tour.

Au lieu de répondre, l’autre fit un geste interrogateur en direction de la cafetière. Poutine acquiesça d’un signe de tête imperceptible. Le président américain prit tout son temps pour remplir les deux tasses, et, pendant toute l’opération, le Russe garda son regard reptilien fixé sur lui. Décidément, ce type me plaît, pensa–t–il – en veillant soigneusement à ne pas le montrer.

« Une situation bloquée, ça n’existe pas, dit enfin l’Américain. Quand une serrure est grippée, on met de l’huile…»

Il leva les yeux vers Poutine qui le considérait maintenant d’un air interrogateur.

« C’est moi qui apporte l’huile », acheva le président des États–Unis.

 

12 h 52 UTC

 

Ils restèrent longuement blottis l’un contre l’autre, parlant très peu – les mots étaient impuissants à décrire le bonheur de retrouver un être que l’on avait cru disparu à tout jamais.

Pour la première fois depuis ce jour funeste de janvier il y avait si longtemps, elle sentit se soulever un peu la chape de tristesse et de culpabilité qui l’avait emmurée vivante la plus grande partie de son existence. Mais, à mesure que ce carcan se desserrait doucement, une autre émotion grandissait en elle.

La colère.

Une colère sans limites.

Du peu qu’il lui raconta, avec les mots frustes qui étaient les siens, elle découvrit qu’il ignorait presque tout du monde dans lequel il vivait. Alors qu’elle–même parcourait les continents à la recherche d’un exutoire aux forces destructrices qui la rongeaient, lui avait passé le plus clair de sa vie comme un animal dans sa cage – n’en sortant que pour faire l’objet d’expérimentations monstrueuses ou pour tester ses capacités de machine à tuer. Elle réalisa aussi que le peu qu’il pensait connaître de son enfance n’était que mensonges, un amas de vérités contrefaites savamment instillées en lui pour développer sa haine et sa cruauté.

Sans trop savoir ce qu’il comprenait, elle tenta de dissiper ces ténèbres. Lui révélant doucement, comme on le fait à un enfant, ce qui s’était réellement passé et ce qu’ils devaient à l’homme que tous deux appelaient Père.

Il y eut ensuite un long silence, comme s’il essayait de digérer ces nouvelles informations.

« Père… fit–il tout à coup. Il est en danger, je le sens. Il y a ce Guennadi et d’autres gens méchants avec lui.

— Moi aussi, je le sens », acquiesça–t–elle ; elle envisagea un instant de lui expliquer le concept de liaison neurale, mais y renonça : comme beaucoup de choses, cela dépassait largement ses capacités de raisonnement. « Je peux lui parler dans ma tête quand il n’est pas trop loin, dit–elle simplement. Tu comprends ? »

Il hocha la tête, apparemment satisfait de l’information. « On va aller l’aider, grogna–t–il. Mais, avant, tu dois faire quelque chose pour moi. »

Après qu’il eut cessé de parler, elle regarda avec épouvante l’énorme silhouette blafarde qui se dessinait dans la pénombre. « Tu es fou, Michael, déclara–t–elle d’une voix suppliante. Ne me demande pas ça… Je viens juste de te retrouver !

— Tu dois, répéta–t–il d’un ton buté. Je ne peux pas le faire tout seul. »

Dans le noir, elle sentit qu’il lui agrippait la main et y glissait d’autorité quelque chose ; elle essaya brièvement de résister, mais elle ne faisait pas le poids : les énormes doigts griffus avaient la force d’un étau. Vaincue, elle palpa l’objet qu’il venait de lui remettre et le reconnut tout de suite.