Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 42 sur 319

Pages du PDF

Point Zéro

14 h 54 UTC

— Les douzaines de témoignages, notamment de chalutiers argentins ou chiliens, rapportant l’observation de sous–marins inconnus dans un vaste secteur au sud de la Terre de Feu et ce au moins jusque dans les années 1950. En supposant qu’il s’agisse de bâtiments nazis, cela ne pourrait se concevoir que s’ils disposaient d’une base arrière beaucoup plus importante que les quelques îles en question.

— Cela me paraît complètement dingue ! Qu’est–ce que des sous– marins nazis auraient bien pu faire dans le coin, cinq ans après la fin de la guerre ?

— Il ne faut pas trop m’en demander, Caleb. Une dernière chose, au fait…» dit Sarah en fouillant dans la poche de sa parka pour en extraire une photo. Elle la lui tendit en ajoutant : « Je l’ai téléchargée ce matin. Dites-moi ce que vous en pensez. »

Caleb considéra le cliché, manifestement une vue aérienne d’installations portuaires. La photo était centrée sur un bâtiment quadrangulaire dont les dimensions devaient être colossales au vu des navires militaires qui étaient mouillés devant. La ressemblance était indéniable avec l’artefact du cap Norvegia. Il leva un regard interrogateur vers sa voisine.

« Base de sous–marins de Brest, dit–elle. Bâtie par les nazis sur la côte française. Une des plus gigantesques casemates au monde, toujours en parfait état au bout de soixante-quinze ans. Ces salopards savaient faire grand. Et solide. »

Ils sentirent un changement soudain dans le régime des turbines. Les nouvelles de l’hélico devaient être bonnes, car le Global Defender venait de forcer l’allure et devait maintenant approcher les trente nœuds.

« De toute manière, conclut Sarah Miller, on sera fixés demain. »

 

14 h 54 UTC

 

Un nouveau paquet de mer s’abattit sur le gaillard d’avant du brise– glaces. Malgré son tonnage respectable, le gros navire tanguait violemment dans le méchant grain qu’ils traversaient depuis quelques heures. Alors que la proue se relevait, la masse d’écume reflua et s’écoula par les sabords latéraux. La créature assise en tailleur à même le pont métallique n’avait pas bougé et gardait l’immobilité de statue qui était la sienne depuis leur appareillage. Un éclair zébra le ciel plombé, faisant luire la chair grisâtre d’un éclat blafard.

« Comment fait–il pour supporter ça ? murmura le capitaine Piotr Sabayev en contemplant les rigoles d’eau glacée qui dégoulinaient sur le dos squelettique. L’eau est à deux degrés, n’importe qui serait mort depuis des heures.

— En ce qui me concerne, je m’en fous, lui répondit le lieutenant Simon Tchoulkov, son premier officier de pont, qui se trouvait à côté de lui dans la timonerie. Tu te souviens de ce que nous a dit Iazov à son sujet. Éviter de croiser son chemin. Ne pas poser de questions. Fermer notre gueule au retour. Et tout ira bien. »

Avec l’officier radio, le chef mécanicien et ses trois subordonnés, les deux hommes étaient les seuls membres de l’équipage du Vladimir Karvaiyski à n’avoir pas été débarqués lors de leur brève escale à la base de Novolazarevskaya. Suivant une règle qui avait survécu à l’effondrement de l’URSS, tout navire sous pavillon russe pouvait être réquisitionné sans explication par l’autorité militaire ou par une quelconque agence gouvernementale ; dans ces circonstances, il valait mieux filer doux, et les matelots avaient donc accepté sans discussion cette escale imprévue dans la petite station scientifique pourtant mal équipée pour les accueillir. À la place, le brise–glaces avait embarqué une douzaine d’officiers mariniers dépendant du GRU ainsi que Iazov, Baranko et leur encombrant compagnon ; les seize hommes des deux unités Vympel avaient pour leur part pris leurs quartiers à bord quelques jours auparavant, après avoir été héliportés sur l’ordre de Baranko.

« Il n’empêche, fit Sabayev, je me demande dans quel guêpier nous nous sommes fourrés. Tu as une idée de ce que cette… chose peut manger ?

— De la viande crue, apparemment. J’ai descendu quelques verres avec l’officier de maintenance de la base, hier soir. D’après lui, Iazov a fait charger à bord plusieurs cantines réfrigérées remplies de barbaque à son intention.

— J’aurais plutôt dit de la viande pourrie. Tu as senti l’odeur, dans la coursive où ils l’ont installé ? »

Un coup de roulis plus fort que les autres secoua le navire, et les deux hommes durent se retenir à la main courante. Tchoulkov allait dire quelque chose, mais son supérieur le prit par la manche et lui désigna la vitre. Sur le pont avant, la créature s’était levée et dépliait son immense silhouette sous la pluie battante. Sabayev sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine lorsqu’elle tourna vers eux son regard aveugle ; il décrocha d’un geste qu’il aurait voulu plus ferme l’interphone qui le reliait aux quartiers de Iazov : « Général, dit–il. Ici le capitaine Sabayev. Je crois qu’il va regagner sa cabine. »