Point Zéro
11 h 53 UTC
— Je me demande bien ce qui a pu leur arriver là–bas, dit Jill Soderberg.
— On le saura bientôt, chérie(37), répondit Devereaux. Leur appareil devrait être ici en début d’après–midi. Et maintenant, admirez l’effort…»
Le grand costaud originaire de La Nouvelle-Orléans s’arc-bouta et se mit à peser de tout son poids sur le levier. C’en était trop pour la serrure, qui céda d’un seul coup avec un craquement sonore. L’instant d’après, ils étaient dans la place.
Le petit musée de Grytviken avait été ouvert en 1991 dans l’édifice appelé « Managers Villa », qui n’était autre que l’ancienne résidence de l’administrateur de la station baleinière. Pendant plus de vingt ans, son conservateur – l’un des derniers résidents permanents de l’île avec le personnel de la base britannique de King Edward Point, elle aussi fermée depuis quelques années – avait accueilli les passagers des navires de croisière australe qui faisaient escale dans la baie de Cumberland ; mais la crise économique mondiale avait sonné le glas de cette activité, et le musée avait finalement fermé ses portes en 2014 en attendant des jours meilleurs.
Les trois compagnons entamèrent aussitôt leur exploration. Le bâtiment à un seul niveau comportait une douzaine de salles, chacune consacrée à un thème précis : histoire de la station, techniques de chasse à la baleine, écosystèmes des régions subantarctiques… Toutes les collections étaient restées en place – il aurait coûté trop cher de les déménager –, et l’endroit était d’une propreté absolue, donnant l’impression bizarre de n’être abandonné que depuis quelques jours. Pour autant, le musée n’était pas bien grand, et il leur fallut peu de temps pour trouver ce qu’ils cherchaient : une petite pièce aveugle située à l’extrémité du bâtiment, près d’une bibliothèque multimédia offrant une quantité étonnamment importante d’ouvrages. Le panneau à l’entrée indiquait : « Exploitation commerciale – Archives 1904-1966 ».
La porte n’était même pas fermée à clé.
11 h 53 UTC
« Pourquoi Grytviken ? » demanda Sarah Miller en raclant sa petite barquette en alu pour en extraire les dernières bribes de porc sauté à la pékinoise.
Une quinzaine d’autres barquettes délestées de leur contenu s’entassaient sur un coin de la grande table du salon passagers. Bien que des plus frugaux, le repas avait été accueilli avec bonheur par des estomacs vides depuis près de trente heures. Seul One-Shot était resté sur sa faim, la taille des portions étant largement insuffisante pour calmer sa fringale ; après avoir régalé l’assistance de quelques jurons finnois tonitruants, le géant avait avalé en deux bouchées sa salade César reconstituée, avant de quitter les lieux en maugréant pour rejoindre Poppy Borghese au poste de pilotage.
Caleb n’avait pas manqué de s’étonner de l’empressement avec lequel les deux occupantes du laboratoire suborbital avaient accepté de les ravitailler en eau et en nourriture. « Normal, avait répondu Viktor Bernstein. Leur programme est financé à hauteur de 51 % par la K2, le reste se partage entre la NASA, l’ESA et une douzaine d’autres agences internationales.
— Est–ce qu’il y a encore une baraque à frites sur cette planète où la K2 n’a pas une participation majoritaire ? avait alors demandé le jeune homme avec un sourire amusé.
— Peut–être bien, avait répondu Bernstein le plus sérieusement du monde. Mais plus pour longtemps, on y travaille. »
« Pourquoi Grytviken ? répéta Kendall Kjölsrud. Ça me paraît évident, Sarah. L’hélico nous attend là–bas depuis une semaine. Nous pourrons y transborder l’Œuf et le ramener à Ushuaïa, où nous le chargerons sur le Second Chance.
— Justement, insista la jeune femme. Pourquoi Grytviken et pas directement Ushuaïa, ou même Los Angeles ? Pourquoi nous embêter à faire un crochet ? Si j’ai bien compris, désormais, nous ne sommes plus tellement tributaires de la jauge à carburant…
— Ce n’est pas le seul enjeu, Sarah, intervint Caleb. Je crois que votre patron n’a pas envie de faire les gros titres. Il sait très bien que si nous avons le malheur de survoler des terres habitées avec cet engin, il n’y a plus un seul endroit au monde où nous pourrons nous poser sans y être attendus par une équipe de CNN !
— Bien vu, reconnut le milliardaire. Et l’autre raison, c’est Sanjiv. Je vous rappelle que, pour l’instant, c’est le réacteur de Majorana qui nous tient en l’air ; mais comme il n’a aucun système d’autocontrôlé, Sanjiv est obligé de gérer en manuel le confinement de la singularité, ce qui revient à jouer les équilibristes dans un espace à dix dimensions. Cela fait maintenant près de huit heures qu’il s’en occupe, et personne d’autre à bord – même Takeda – n’est en mesure de le relayer. Plus vite nous aurons atterri et mieux ce sera…»
Pendant quelques instants, personne ne parla. Après sa brève escapade à la limite du vide spatial, le Dornier avait sagement regagné les couches denses de l’atmosphère et poursuivait sa route au nord-ouest, à six mille pieds au–dessus des flots de l’Atlantique. Pour économiser le peu de carburant qui restait dans les cuves, les moteurs n’avaient toujours pas été rallumés ; depuis le pont passagers, le grondement émanant de l’Œuf était à peine perceptible, si bien que l’énorme avion semblait se mouvoir dans un silence quasi complet.
« Il y a encore une autre raison, reprit Gretchen Vogt. Majorana. Vous n’avez toujours pas renoncé à l’idée qu’il pourrait avoir survécu à la catastrophe, n’est–ce pas ? »
Kjölsrud eut une brève hésitation puis opina : « En effet. Nous savons que lui et Alexander McKay ont pu quitter la base à temps, dans l’appareil jumeau de celui–ci. Et leur dernier message suggérait qu’ils allaient mettre le cap sur Grytviken pour y chercher de l’aide. Un choix logique, d’ailleurs…
— Pourquoi ? demanda la jeune Allemande.
— Parce qu’à l’époque, il n’y avait aucune autre implantation humaine sur le continent antarctique. Et que la Géorgie du Sud était la seule terre habitée à portée des moteurs du Dornier.
— Mais nous savons bien qu’ils n’y sont jamais arrivés ! Sinon le silence ne serait pas retombé pendant soixante–dix ans sur toute cette histoire !
— Possible… fit le vieillard avec une moue. Mais nous ne devons négliger aucune éventualité. N’oubliez pas que Majorana avait emporté avec lui tous ses documents de travail.
— Cette fameuse mallette qui ne le quittait jamais ? demanda Caleb.