Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 299 sur 319

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Point Zéro

13 h 39 UTC

« Voilà où nous en sommes, reprit Kjölsrud d’une voix funèbre. Pour ma part, je suis à court d’idées. Si l’un de vous a une illumination, je suis preneur…»

Pendant un instant qui parut interminable, personne ne parla. Viktor Bernstein et Caleb continuaient à fixer l’image d’un air dépité. One-Shot haussa les épaules puis, après avoir quêté du regard l’autorisation de Gretchen Vogt, étendit sa grosse patte au–dessus de la table pour s’emparer du non moins énorme croissant aux amandes qu’elle avait à peine entamé. Poppy Borghese émit un rot explosif, saturant l’atmosphère d’alcool éthylique.

L’affaire paraissait entendue.

Puis soudain, Joshua se leva et fit les deux pas qui le séparaient de la large baie vitrée de bâbord ; il y resta appuyé un long moment, comme absorbé par la contemplation des nuages qui défilaient quinze mille pieds sous l’appareil. N’y tenant plus, Kjölsrud finit par grincer : « On peut connaître le fruit de vos réflexions, monsieur Tewaru ? Ou êtes–vous seulement en train d’admirer le paysage ? »

Joshua se retourna lentement, avec une drôle d’expression sur le visage.

« Il y a une solution, dit–il. Enfin, je crois. La vidéosurveillance. »

 

13 h 39 UTC

 

On aurait pu s’attendre à ce que le poste de pilotage de l’A380 soit d’une extrême complexité, à la mesure des dimensions hors normes de l’appareil. Il était au contraire d’une conception beaucoup plus dépouillée, tout au moins en apparence, que ceux des long-courriers de la génération précédente : le résultat d’un recours massif aux assistances électroniques au pilotage, qui permettait de réduire de façon très significative les interfaces homme/machine. À la place de la débauche de cadrans et des myriades de boutons de commande qui étaient jusqu’alors la règle, le pilote n’avait sous les yeux qu’une dizaine de grands écrans tactiles qui regroupaient l’essentiel des instruments de bord. Le traditionnel manche à balai avait disparu et était remplacé, comme sur les avions de combat, par un mini-joystick latéral où les principales commandes avaient été rassemblées ; la seule partie du tableau de bord qui aurait paru familière à un pilote des années soixante–dix, c’étaient les quatre grosses manettes chromées de commande des gaz trônant au milieu de la console centrale, qu’on avait conservées moins par souci d’ergonomie que par respect de la tradition aéronautique.

L’homme qui officiait dans ce temple de l’avionique moderne s’appelait Walter M. Hollister. Pilote de F-16 pendant la première guerre du Golfe, il avait ensuite opté pour l’aviation civile ; à cinquante-huit ans, il alignait un palmarès impressionnant de trente-deux mille heures de vol sur toutes sortes d’avions de ligne, dont près de quatre mille sur A380, ce qui était presque un record pour un appareil en exploitation depuis seulement dix ans.

Des états de service qui lui avaient valu d’être choisi parmi une trentaine de candidats pour occuper le poste hautement convoité de pilote en chef du Second Chance lorsque celui–ci avait été acquis par la K2. À l’usage, le job s’était révélé aussi passionnant que grassement payé, et Hollister n’avait pas regretté un seul instant sa décision de quitter Singapore Airlines pour devenir le pilote privé de l’homme le plus riche du monde. Néanmoins, il s’était vite rendu compte qu’en plus de ses compétences techniques, le poste demandait une autre qualité.

La patience.

Une patience à toute épreuve face aux caprices d’un Kendall Kjölsrud, dont le moindre était d’exiger régulièrement de piloter lui–même alors qu’il n’avait pas les qualifications. Pour garder sa place, il était bien obligé de laisser faire, tout en déployant des trésors de diplomatie pour faire en sorte que le milliardaire ne s’asseye aux commandes que lors des phases non cruciales du vol.

Pour l’heure, Hollister était parfaitement détendu : le boss était en réunion, ce qui limitait fortement les risques de le voir débouler dans le cockpit. Le plan de vol était des plus simples et la météo excellente, si bien qu’il avait pu envoyer son copilote prendre quelques heures de repos. Il y avait néanmoins quelque chose à faire, qui ne pressait pas, mais dont il préférait se débarrasser tout de suite. Il fit le vide dans son esprit puis composa le préfixe mental – une sorte de mantra à réciter en moyenne une douzaine de fois – qui activerait l’implant situé dans son aire de Broca et mettre en place la connexion neurale avec la personne choisie.