Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 192 sur 319

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Point Zéro

03 h 21 UTC

L’effet produit fut comparable à la détonation d’une charge thermobarique. Une colossale explosion souffla toute la partie supérieure du château, pendant qu’une sphère de feu de quinze mètres de diamètre incinérait tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur. L’onde de choc ébranla toute la structure du bâtiment et, quelques secondes plus tard, le Vladimir Karvaiyski, désormais privé de son contrôle stabilisateur, commença à tanguer violemment dans les flots démontés.

 

03 h 21 UTC

 

One-Shot s’attendait à la secousse au moment de l’allumage des fusées, mais il faillit quand même être jeté à terre par la violence du choc. II se rattrapa de justesse et se remit aussitôt en position, bien campé sur ses jambes écartées, la grosse hache récupérée dans une réserve du hangar fermement brandie au–dessus de sa tête. À ses pieds, l’énorme câble de marine était tendu à se rompre ; attaché au dernier longeron transversal de la soute, il partait vers l’arrière et sortait de l’appareil par une ouverture découpée à l’endroit où le plancher se relevait pour rejoindre la courbure de l’empennage.

C’était la partie la plus hasardeuse du plan : une fois sectionné, le câble risquait en se détendant d’arracher net la queue de l’avion, le rendant totalement ingouvernable. Mais c’était la seule solution qu’ils avaient trouvée pour faire un point fixe avant le décollage : le modeste système de freinage qui équipait le train de roulement n’était pas suffisant pour retenir l’appareil lorsque les six moteurs étaient à plein régime, a fortiori avec la poussée additionnelle des bouteilles JATO.

Essayant de rester debout malgré le plancher qui bougeait dans tous les sens, One-Shot se concentra sur le geste à accomplir. C’était la première fois qu’il se livrait à ce genre d’exercice depuis l’âge de dix-sept ans, quand il avait fini troisième d’une compétition de bûcherons amateurs dans la forêt au nord d’Helsinki.Un seul essai, pensa–t–il. Ça devrait le faire – à l'époque, tu étais un peu maigrichon.

Prenant une profonde inspiration, il abattit de toutes ses forces la lourde hache.

Le câble se rompit d’un seul coup avec un claquement sec ; l’extrémité postérieure de l’amarre disparut en une fraction de seconde, comme si elle n’avait jamais été là – arrachant néanmoins au passage près de deux mètres carrés de la paroi arrière de la soute.

L’avion eut un sursaut formidable et bondit en avant, comme propulsé par la main d’un géant.

One-Shot perdit l’équilibre et fit un vol plané de deux mètres avant de s’assommer contre une poutrelle, manquant de peu d’être éjecté au travers de la brèche ouverte par le câble.

À trente mètres en avant du cockpit, le mur de béton sembla se précipiter sur les deux hommes qui se trouvaient aux commandes.

« GRET ! cria Caleb dès qu’il sentit l’avion partir en avant. MAINTENANT ! »

Mais la jeune femme avait anticipé l’ordre. Son index venait de presser pour la seconde fois la touche ENTER de son ordinateur.

Les événements des deux secondes suivantes se déroulèrent dans une échelle de temps qui n’est pas accessible aux perceptions humaines.

Pendant une durée de six microsecondes, les détonateurs des cent vingt-sept charges de plastic ultra-brisant apposées contre la porte du hangar entrèrent en action. Non pas tous en même temps, mais selon la séquence exacte d’allumage prédéterminée par les calculs de Gretchen Vogt.

À l’intérieur des pains d’explosif militaire, les réactions exothermiques débutèrent instantanément et se propagèrent de proche en proche au sein du réseau moléculaire à des vitesses inconcevables — huit à neuf kilomètres par seconde pour les charges de FOX-7 ou d’HMX, plus de dix pour celles d’octonitrocubane. En moins de dix microsecondes, le front d’onde hypersonique dépassa le périmètre de confinement du matériau explosif et poursuivit sa route dans les volumes environnants, là encore d’une façon strictement prédéfinie par la géométrie imposée aux charges.

Plus de quatre–vingt–cinq pour cent de la puissance explosive se répartit en direction du mur de béton, commençant aussitôt à le fragmenter en débris de plus en plus petits à mesure que les ondes brisantes progressaient dans la paroi. Le reste du front d’onde, accompagné d’une mitraille de débris incandescents propulsés à plusieurs fois la vitesse du son, entama sa propagation concentrique à l’intérieur du volume aérien du hangar.

À ce stade, le Dornier avait déjà parcouru six mètres depuis la rupture du câble d’amarrage, et un peu plus d’un millimètre depuis l’allumage du premier détonateur pyrotechnique.

La seconde série de charges – quarante pains d’explosifs aux formes complexes disposés sur des piquets à quelques mètres du portail en train d’exploser – détona à cet instant précis. Leur géométrie était conçue pour orienter la quasi-totalité de l’énergie générée dans la direction opposée à l’avion, bloquant une grande partie du front d’onde et plus de quatre–vingt– dix pour cent des débris solides issus de l’explosion initiale.

Le bouquet final intervint un peu plus de quatre microsecondes plus tard, avec la détonation presque simultanée – mais pas tout à fait – des vingt dernières charges adossées au mur du fond. Avec dix–huit kilogrammes de FOX-7 par charge, c’était vraiment de la grosse artillerie. La paroi de béton de cent mètres de long se volatilisa instantanément, pendant que le volume entier du hangar se remplissait d’énergies furieuses se propageant à des vitesses incommensurables.

C’est alors que se produisit le miracle prévu par les équations de la détonique, mais encore jamais testé ailleurs que sur le papier.

Alors que les parois du hangar numéro un se désagrégeaient de toutes parts sous l’assaut des pressions monstrueuses, les fronts d’onde provenant des cent quatre–vingt-sept charges explosives entrèrent en contact.

S’annulant les uns les autres.

Et tissant un réseau ondulatoire incroyablement complexe dans les trois dimensions de l’espace, une architecture dynamique qui dessinait une boîte de soixante mètres de côté en translation vers l’extérieur de la base. À la même vitesse que l’avion géant qui se trouvait à l’intérieur.

Trois quarts de seconde après que One-Shot eut sectionné le câble d’amarrage – une éternité au regard de la vitesse des phénomènes qui venaient de se dérouler –, le nez du Dornier se trouvait à moins de dix pas de l’endroit où s’était dressé le portail de cinq mètres d’épaisseur. Plus de quatre–vingt–dix-neuf pour cent de la masse de ce dernier avait déjà été expulsée à l’extérieur et était en train de retomber sur la plage devant le bunker.

Mais des myriades de fragments de béton et de ferraille restaient encore en suspension en l’air, la gravité n’ayant pas encore eu le temps de les rabattre au sol. La très grande majorité étaient de dimensions modestes, du grain de poussière au petit pois, et donc sans réel danger. Mais plusieurs centaines dépassaient la taille d’un pamplemousse.

Prêts à hacher l’avion géant qui se précipitait dessus à près de trois cents kilomètres-heure.

L’ultime ligne de défense du Dornier se mit alors en place. Plus vite qu’aucun opérateur humain n’aurait pu le faire, l’IA partagée entre Jeeves et les autres mobiles ordonna à celle du laser de combat de débuter le tir. Le système de visée tactique combinant un détecteur optique et un télémètre radar millimétrique engagea une première cible – un gravat de quinze centimètres de côté qui se trouvait à six mètres du sol juste dans l’axe du cockpit – et le calculateur détermina aussitôt une solution de tir. L’instant d’après, le faisceau laser mégajoule parfaitement calibré jaillissait de la tourelle de tir à la vitesse de la lumière et vaporisait l’obstacle dans un éblouissant flash énergétique.

Le tout avait pris dix-sept nanosecondes.

Sans faire la moindre pause, l'IA sélectionna une nouvelle cible. Et la séquence recommença.

Encore et encore.

Pour les deux hommes qui se trouvaient dans le cockpit du Do–X, aucun de ces événements ne fut perceptible. Les seules sensations de Kendall Kjölsrud et de Caleb McKay alors que l’hydravion prenait son essor furent une accélération de quatre g qui les cloua dans leurs sièges, une réduction immédiate du niveau de vibrations, puis un éblouissant flash lumineux qui déclencha immédiatement la polarisation de leurs visières – mais, même en filtrage maximal, le peu de lumière qui passait suffisait encore à les éblouir ; au même moment, les boucliers auditifs de leurs combinaisons se mirent en action, leur évitant une surdité définitive, voire des lésions cérébrales irréversibles sous l’effet des ondes sonores dévastatrices.

Et d’un seul coup, l’avion fut dehors.

Paradoxalement, c’est à ce moment-là qu’ils faillirent tous mourir. À peine l’appareil eut–il parcouru quelques dizaines de mètres à l’extérieur que la tempête s’emparait de lui, les vents tourbillonnants le rabattant vers la plage. Pour Caleb, le passage de la lumière aux ténèbres fut instantané, et, pendant une seconde terrifiante – le temps que la visière s’adapte au changement de luminosité –, il se retrouva dans le noir complet. Mais avant même que sa vision ne revienne, son instinct de pilote avait déjà détecté le décrochage latéral de l’appareil ; sans même réfléchir, il se mit à peser sur le palonnier bâbord et à tourner dans le même sens la roue de la gouverne de direction.