Point Zéro
1er mars 2018 – 00 h 10 UTC
« Merci, commandant, réussit à articuler le grand gaillard. Ça ira. »
Aussi curieux que cela puisse paraître vu leur situation, l’homme semblait soulagé et esquissa même un semblant de sourire qui rouvrit ses lèvres fendues.
« Vous êtes sûr ?
— Sûr et certain, commandant. Nous serons bientôt tirés d’affaire.
— Qu’est–ce qui vous fait dire ça ? demanda Tomlinson en se demandant si l’autre ne délirait pas.
— Ils m’ont traîné sur le pont pour me tabasser. Vous savez que je suis neuroéquipé ; une fois à l’extérieur, j’ai pu capter miss Borghese et le commandant Richardson. Pas longtemps, quelques secondes, et je ne suis pas sûr qu’ils m’aient eux-mêmes détecté. Mais c’est sans importance, ce qui compte, c’est qu’ils soient vivants.
— Et alors ? Qu’est–ce que ça change au fait que les Russes vont nous buter demain matin ?
— Ça change tout. Vous pouvez me faire confiance, commandant. Ça change tout. »
1er mars 2018 – 00 h 10 UTC
Vandell Richardson était rouge de fureur.
« Vous n’auriez pas pu vous en rendre compte plus tôt ? Comment avez– vous pu vous planter comme ça dans vos calculs ?
— Les calculs ne sont pas en cause, bredouilla une Gretchen Vogt au désespoir. C’est le…
— Le timing, j’avais compris ! hurla l’ex-marine. Qu’est–ce que ça change ? Votre erreur nous condamne à mort, de toute façon ! Je ne sais pas ce qui,..
— Ça suffit maintenant, Vandell, articula Caleb d’un ton si glacial que l’autre s’interrompit aussitôt. Gret, ajouta–t–il en se tournant vers la jeune femme, tu peux être un peu plus précise ?
— Il a raison, intervint Viktor Bernstein, je ne vois pas très bien où est le problème. Vous nous parlez de poussières et de gravats en suspension. Fort bien, mais qu’est–ce qui nous empêche d’attendre quelques secondes que tout soit retombé ? Il suffit de retarder d’autant le départ de l’avion, nous ne sommes quand même pas à ça près, gell ?
— C’est justement ça le problème, répondit Gretchen d’une voix lasse. Nous n’avons pas ces quelques secondes. La falaise va s’effondrer juste après l’explosion, il faut que l’avion soit sorti avant. J’ai bien sûr pris ce facteur en compte dans les calculs, et la marge de sécurité était largement suffisante. Mais en me focalisant là–dessus, j’ai complètement zappé les débris en suspension : si nous lançons l’appareil avant qu’ils soient retombés, nous serons instantanément transformés en passoire !
— Alors, tant pis pour l’avion ! s’exclama Vandell Richardson. On attend l’explosion et on fonce sur la plage, nos combinaisons nous protégeront bien de vos foutus gravats… Il nous reste quelques armes, et l’effet de surprise sera de notre côté. Pourquoi ne pas tenter notre chance ?
— Réfléchissez un peu, Vandell, fit Caleb en haussant les épaules. Un, la seule zone protégée du hangar – celle où se trouve l’avion – se trouve à près de trente mètres du portail ; vous avez l’air en bonne forme, mais combien de temps vous faudra–t–il pour couvrir cette distance au pas de course ? Deux, les falaises mesurent deux cents mètres de haut et la plage moins de cent mètres de large. Besoin d’un dessin ?
— Alors, il n’y a qu’une seule solution, murmura Sarah Miller. Il faut nous rendre. Donnons-leur cette fichue machine, peut–être nous laisseront– ils la vie sauve…»
Viktor Bernstein considéra sa nièce d’un air désolé : « Sarah, ma chérie… Je crois que tu ne réalises pas tout à fait la situation. Ces types-là ne sont pas très… fréquentables, tu sais.
— Viktor dit vrai, ajouta Kjölsrud à mi–voix. Il se trouve que je connais l’homme qui est derrière tout ça. Il n’est pas du genre à laisser des témoins. Et il nous tuera avec d’autant moins d’hésitation que lui et moi avons un vieux contentieux…»
Caleb ne les écoutait plus. Il fit quelques pas dans la pièce, regardant autour de lui en cherchant désespérément une idée. À l’instar du hangar, le labo avait pas mal changé d’aspect depuis le début de la soirée. L’Œuf avait été débarrassé de la plupart des câbles qui le reliaient aux appareils de mesure, puis hissé avec précaution sur le chariot élévateur prévu pour le transporter jusqu’à l’avion. De ses branchements originels, seul subsistait celui à destination de la console d’activation, qui avait elle–même été installée sur le plateau à côté de la grosse machine. Des dizaines d’outils et de pièces détachées électroniques jonchaient le sol, montrant que Sanjiv et son assistant n’avaient pas chômé au cours des dernières heures. Dans un coin, les deux caisses de matériel scientifique apportées par le jeune savant gisaient éventrées, quelques-uns des instruments qu'elles contenaient étant désormais reliés à l’Œuf par de nouvelles connexions, les autres ayant été désossés pour récupérer certains composants. La caisse du laser tactique était pour sa part restée intacte. Caleb se souvenait que l’appareil avait été emmené à tout hasard, au cas où les torches à plasma se seraient révélées insuffisantes pour venir à bout du portail de l’Artefact.
Le laser tactique.
Et pourquoi pas ?
Caleb saisit un pied-de-biche qui traînait et entreprit d’ouvrir la lourde caisse. À peine eut–il commencé que le souffle lui manqua et que son cœur se mit à battre la chamade. C’était de pire en pire : chaque effort le menait maintenant au bord de l’évanouissement. Il attendit quelques instants, le temps de faire refluer les points noirs qui avaient envahi son champ de vision, puis se remit plus lentement à l’ouvrage. Poppy Borghese s’approcha de lui : « Une idée, Caleb ?
— Ce laser, lui demanda–t–il en finissant péniblement de faire sauter le couvercle. C’est le même modèle que celui que vous avez déployé à West Nicholson ?
— Affirmatif. Technologie mégajoule, une exclusivité de la K2. Je vois qu’on vous a raconté nos exploits… C’est dommage que vous vous soyez cogné la tête, ajouta–t–elle avec un sourire ironique, vous avez loupé le plus beau du spectacle.
— C’est vrai qu’il peut vaporiser quelque chose d’aussi gros qu’une jeep ? demanda–t–il sans relever.
— En ouverture maximale du faisceau, oui. Mais ça vide tout de suite les accus, on ne peut pas tirer plus de deux ou trois fois comme ça.
— Et en faisceau étroit, Poppy ? Combien de coups ?
— Un max. Des milliers.
— Avec quelle cadence de tir ? Un dixième de seconde ? Moins ? »
Elle le regarda avec surprise : « Caleb, c’est une arme à faisceau de particules, pas une mitrailleuse Gatling. Ici on parle en nanosecondes. »
Il se redressa d’un bond, comme si d’un seul coup toute sa fatigue avait disparu : « Alors il y a peut–être une solution, Poppy. Allons voir votre patron. »
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