Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 85 sur 319

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Point Zéro

11 h 36 UTC

L’officier qui avait repris les jumelles s’interrompit soudain et poussa un long sifflement : « Tu as vu les deux salopes ? »

Le visage aux traits mongols de Darjiev se fendit d’un sourire cruel : « Je me demandais quand vous les remarqueriez, lieutenant…

— Que penses-tu de la rouquine ? Elle a l’air sacrément chaude, ils ne doivent pas s’ennuyer à bord !

— Je préfère la blondasse, elle ressemble aux filles de chez moi. »

L’officier considéra le tireur d’élite avec un mélange d’amusement et de mépris : « Les filles de chez toi ont des gueules d’ours et des culs de juments. En plus, tu n’as aucune chance avec celle–ci, d’après les infos de Iazov, c’est une foutue kobloukha !

— Laissez-la-moi deux heures, lieutenant. Une fois quelle aura tâté du Sibérien, elle ne voudra plus jamais rien goûter d’autre ! »

Les deux hommes éclatèrent d’un gros rire sale : « Tu as raison, dit Tomski. Dis aux gars de ne pas trop les amocher, tout à l’heure. La soirée pourrait être plus intéressante que prévu. »

Et l’officier se sert toujours en premier, ajouta–t–il en son for intérieur.

 

11 h 36 UTC

 

Le film durait dix-sept secondes.

C’était un enregistrement en noir et blanc, muet, et d’une qualité exécrable. Sarah et One-Shot avaient fait des miracles avec plusieurs logiciels de traitement du signal pour essayer de gommer le maximum de bruit et pour redonner un peu de jus aux images presque effacées. Le résultat final – scènes floues, tressautantes, parsemées de larges taches noirâtres aux endroits où l’émulsion s’était irrémédiablement décomposée – donnait une idée de ce à quoi devait ressembler le négatif quand ils avaient commencé à travailler dessus.

Mais Sarah avait raison. Ça valait le détour.

C’était l’aube, ou le crépuscule. Ou alors la nuit hivernale, qui durait près de trois mois à cette latitude. L’image était bien trop mauvaise pour qu’on pût apercevoir les étoiles dans le ciel sombre, par contre ce qui pouvait correspondre à un croissant de lune était vaguement visible sur la droite, à quelques degrés seulement au–dessus de l’horizon. Pour ce qu’on arrivait à en distinguer, la mer avait l’air complètement gelée dans cette direction – un indice que l’on se trouvait à une période avancée de la saison ?

Le lieu du tournage était sans surprise : c’était bien la plage de l’Artefact, avec son sol caillouteux parsemé de rochers érodés aux formes caractéristiques. Vu l’angle sous lequel se présentaient les plus reconnaissables, la caméra devait être positionnée vers le milieu de la grève, pas très loin du plan incliné qui lui–même demeurait invisible. La première scène durait moins de deux secondes : c’était un plan fixe d’un homme très jeune qui devait se tenir à deux ou trois mètres de l’opérateur. Le type, vêtu d’une grosse combinaison polaire en peau retournée, avait adopté une pose avantageuse ; son visage encore enfantin émergeait d’un épais bonnet de fourrure et adressait un sourire un rien suffisant à la caméra, comme si son propriétaire était à la fois étonné et fier de se trouver là.

Tout le monde autour de Caleb eut la même pensée : est–ce que c’est le petit gars dont les os sont éparpillés sur la table d’autopsie du Docteur Olsen ?

Il y avait d’autres hommes sur la plage. Deux d’entre eux se dessinaient à quelques mètres en arrière, dans la tache de lumière dispensée par un projecteur sur pied. Eux aussi étaient revêtus de lourds vêtements polaires et semblaient penchés sur un appareillage complexe – une arme ? Un instrument de mesure ? Plus loin on devinait d’autres silhouettes occupées à des tâches mystérieuses, à peine visibles dans le nuage de pixels aléatoires qui constellaient l’arrière-plan du film.

Ensuite la caméra se tournait vers la gauche et entamait un panoramique vers le haut de la plage. L'Artefact était bien là, identique en apparence à ce qu’il était maintenant. L’opérateur filmait d’abord son coin sud, puis balayait lentement l’immense façade bétonnée. D’autres hommes, tous engoncés dans les mêmes combinaisons isolantes, se tenaient au pied de la paroi sombre ; l’un d’entre eux pointait une paire de jumelles vers le large, un autre brandissait ce qui ressemblait à une grosse carabine. Le mouvement de pivotement s’arrêtait à peu près à l’aplomb de l’endroit où se trouvait le preneur de vue ; le plan incliné était désormais bien visible sur la gauche de l’image, sa surface parfaitement lisse ne comportant encore aucune des traces d’érosion quelle présentait maintenant. Mais c’étaient deux autres détails qui focalisaient immédiatement l’attention.