Point Zéro
13 h 04 UTC
— Je ne pensais pas à ça, bon sang ! Une mine, vous ne comprenez pas ? Il doit y avoir des galeries, là–haut ! »
Ils avaient couru. De toutes leurs forces déclinantes, avec un effroyable sentiment d’urgence. D’abord sur le bord du glacier, où quarante centimètres de neige fraîche transformaient leur fuite en parcours du combattant. Puis sur la pente rocailleuse qui grimpait vers les bâtiments miniers, une centaine de mètres plus haut. Le point positif était que leurs pensées redevenaient plus nettes chaque seconde : sans doute le champ magnétique de haute intensité était–il très circonscrit autour de l’Œuf et diminuait–il rapidement lorsque l’on s’en éloignait. Il n’en était pas de même du champ gravifique, qui semblait croître à toute allure : à chaque pas, les fugitifs se sentaient enserrés par des bras invisibles qui tentaient de les faire basculer en arrière pour les ramener inexorablement à leur point de départ. Les plus valides – Caleb, Joshua, One-Shot et, dans une certaine mesure, Kjölsrud – aidaient leurs compagnons plus faibles à avancer. Arrivés à mi-pente, ils avaient recouvré leur lucidité, mais tous en étaient au même stade d’épuisement.
Dommage que seule Poppy ait une combi à assistance motrice, pensa Caleb. Ça nous aurait bien aidés.
Il s’arrêta net et regarda ses compagnons d’un air stupéfait.
Poppy ?
« Qu’est–ce que vous foutez ? lui lança Kjölsrud qui aidait Sanjiv à progresser de rocher en rocher et paraissait au bord de l’évanouissement. Ce n’est vraiment le moment de…
— Attendez ! s’écria Caleb. Où est Poppy ? »
13 h 04 UTC
À onze cents milles de là, une autre créature était elle aussi en train de reprendre lentement pied dans la réalité. Déchirant petit à petit les voiles de confusion délibérément entretenus en elle pendant tant d’années et qui emprisonnaient son esprit comme des toiles d’araignée.
Des hommes en armes avaient pénétré dans la cabine quelques minutes plus tôt et y avaient jeté nourriture et vêtements avant de lui ôter ses entraves. « Ordre du colonel Baranko », avait marmonné le moins effrayé.
Il avait attendu qu’ils ressortent pour descendre du lit et faire quelques pas, comme surpris de cette liberté retrouvée. Liberté toute relative, cela va de soi : les types avaient verrouillé la porte derrière eux et laissé des gardes dans le couloir. Il sentait leur présence, aussi bien que s’il avait pu voir à travers la cloison : trois hommes lourdement armés et suant la peur. Il aurait pu défoncer la porte et les tuer tous les trois en moins de cinq secondes, puis partir semer la mort dans l’immense bâtiment.
Mais, bizarrement, il n’en avait pas eu envie.
Les vêtements gisaient en tas au pied du lit. Dans un accès de curiosité fort inhabituel, il avait essayé de passer la veste, mais le contact étroit du tissu contre sa peau lui était si étranger qu’il l’avait vite ôtée. La vieille bâche ferait très bien l’affaire. Il avait également à peine touché au quartier de viande crue – cela aussi n’était pas ordinaire.
Le miroir était beaucoup plus intéressant. Il resta longtemps devant, comme fasciné par l’image qu’il avait en face de lui. Examinant ces traits qu’il découvrait pour la première fois : le visage squelettique à la peau blafarde striée de rides, les longs cheveux grisâtres, les yeux de poisson mort dépourvus d’expression. Cette vue ne lui inspirait ni crainte ni dégoût, plutôt de l’étonnement. Tu n'as pas toujours été comme ça, pensa–t–il sans savoir d’où lui venait cette certitude. Soudain, ses doigts rencontrèrent l’une des affreuses cicatrices qui sinuaient à l’arrière de son crâne, et, sans prévenir, un accès de fureur aveugle s’empara de lui ; ses lèvres émaciées se retroussèrent sur ses crocs formidables, et il poussa un rugissement de haine tandis que son poing partait comme un boulet en faisant exploser le miroir en mille morceaux.
La colère passa aussi vite qu’elle était venue. Il revint s’asseoir sur le lit, sans se soucier de sa main profondément entaillée et dégouttant d’un sang noirâtre – ce serait guéri dans quelques instants. Dans le couloir, il y avait de l’agitation : une galopade, des murmures, la voix étouffée d’un des gardes en train de parler dans sa radio. Il n’en avait cure. II fouilla dans les replis de la bâche déchirée et finit par en extirper ce qu’il cherchait : la petite poupée de chiffon qui ne le quittait jamais. Comme il l’avait fait si souvent, il se mit à jouer machinalement avec le pantin, passant et repassant ses doigts difformes sur la tête usée ; les boutons qui figuraient les yeux avaient disparu bien des années auparavant, et la poupée n’offrait qu’un visage lisse de tissu élimé.