Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 125 sur 319

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Point Zéro

16 h 14 UTC

 

De près, l’avion était encore plus impressionnant. Les cinq compagnons en firent plusieurs fois le tour avec circonspection, tels des explorateurs du passé qui auraient découvert la dépouille d’un monstre préhistorique.

Outre ses dimensions gigantesques, l’appareil frappait aussi par sa conception étonnamment surannée – haubanages d’aile et de gouvernes de queue, tôles boulonnées, hublots arrondis cerclés de laiton – et par ses formes à l’aérodynamisme discutable : le gros fuselage ventru terminé par une étrave massive était profilé bien plus comme la coque d’un navire que comme la carlingue d’un aéronef. De même, le poste de pilotage surélevé, avec ses grandes vitres verticales, évoquait davantage la timonerie d’un vieux paquebot que le cockpit intégré d’un avion moderne.

L’hydravion géant ne comportait ni immatriculation ni marques de nationalité. La seule inscription visible se trouvait du côté gauche de l’étrave, à deux mètres au–dessus de l’écubier qui hébergeait une ancre de marine de taille respectable.

Dornier Do–X

« J’ai vu un documentaire sur cet avion, il y a quelques mois, fit soudain Gretchen Vogt. Il a été construit par les nazis, je crois. Ils ne l’utilisaient pas pour des missions de transport de troupes ?

— Faux sur les deux tableaux, dit Kendall Kjölsrud d’un ton amusé, il ne faut pas croire tout ce que raconte le National Géographie… Claude Dornier était effectivement de nationalité allemande, mais c’est bien la seule chose qu’il avait à voir avec les nazis. Il considérait cet avion comme l’œuvre de sa vie et a commencé à y travailler dès 1924. Le vol inaugural a eu lieu au–dessus du lac de Constance en juillet 1929, bien avant l’arrivée des nazis au pouvoir… Eux se sont contentés de lui coller une croix gammée sur l’empennage et de l’exhiber lors de quelques vols de propagande, avant de le remiser dès 1935 dans un musée. Et il n’a jamais eu la moindre application militaire.

— Mais je ne comprends pas, répliqua la jeune femme. Le reportage en question disait que le Do–X avait été détruit pendant la guerre… Vous allez me dire que là aussi ils se sont trompés ? »

Le milliardaire eut un petit sourire : « Non, miss Vogt. Plus précisément en novembre 1943, lors du bombardement du musée de l’Air de Berlin.

— Mais alors qu’est–ce qu’il fait là ? La Navy l’a reconstruit sur plans ?

— Il doit s’agir d’un des deux exemplaires italiens, murmura Caleb d’un ton pensif. Ceux qui ont été vendus à Mussolini…

— Intéressante déduction, fit Kjölsrud d’un air sincèrement étonné. Même parmi les spécialistes en histoire de l’aviation, il n’y a pas beaucoup de gens qui ont entendu parler de ces appareils. Qu’en savez–vous au juste ?

— Pas grand–chose de plus. Ils ont été cédés au régime fasciste qui les a surtout utilisés pour des vols de démonstration, je crois.

— Exact. En fait, c’est la crise économique du début des années 30 – celle-là même qui allait ouvrir un boulevard aux nazis – qui a contraint le gouvernement allemand à céder aux Italiens ce fleuron de la technologie nationale. Sans compter que, malgré tous les efforts de Dornier, le Do–X s’était révélé un échec commercial retentissant. Quinze ans d’avance sur son temps, mais trop complexe techniquement, trop cher à construire et à entretenir. Et sur son créneau qui était le transport de passagers sur de longues distances, il se trouvait en concurrence avec les grands dirigeables qui auraient encore la faveur du public pendant plusieurs années. Voilà pourquoi trois exemplaires seulement ont été produits…

— Par contre, continua Caleb, je crois me souvenir que le destin des deux appareils italiens fait toujours débat. Il semble qu’ils aient mystérieusement disparu quelques années plus tard, sans qu’aucune archive n’existe à ce sujet. Un peu dur à avaler, des engins de cette taille ça ne doit pas être facile à escamoter.

Kjölsrud sourit à nouveau : « L’explication est toute simple. Et très savoureuse. Lorsque Mussolini les achète à prix d’or en 1932, il s’imagine qu’il va en faire une véritable vitrine de son régime. Il envisage même de les affecter à une ligne régulière Rome-New York – quelle meilleure publicité pour le fascisme triomphant ? En réalité, il va vite déchanter. Et arriver au même constat que les Allemands : les deux Dornier sont un véritable gouffre financier, même immobilisés au sol, leur entretien coûte une fortune. Et leur rentabilité est bien trop faible pour justifier une exploitation commerciale.

— Attendez, intervint Caleb, je crois deviner. Ne me dites pas qu’il les a revendus à son tour ?

— Si, ricana le vieillard, c’est exactement ce qui s’est passé. Mais comme il fallait sauver la face, pas question de les céder ouvertement à un gouvernement étranger. Alors il les a bradés à la sauvette, au tiers de leur prix, à une petite compagnie privée américaine. Contre la promesse que la transaction ne serait pas rendue publique et que les appareils resteraient au hangar au moins deux ans avant de revoler.

— Et cette compagnie… ? demanda Caleb.

— Était une filiale d’un consortium beaucoup plus important, lequel était le principal fournisseur d’armes et de matériel aéronautique pour l’US Army. Mussolini l’ignorait, bien sûr. Voilà comment en 1935, le plus légalement du monde et pour une poignée de dollars, les Etats–Unis qui ne disposaient à l’époque d’aucun gros porteur sont devenus propriétaires de deux des trois plus gros avions du monde ! »

Un martèlement sonore se fit entendre derrière eux : c’était Viktor Bernstein qui venait de donner quelques coups de poing sur les tôles d’un des énormes flotteurs latéraux. « Pas à dire, c’est du solide ! s’exclama–t–il d’un ton appréciateur.

— Un peu de respect, Viktor, lui lança Kjölsrud. Cet avion est plus vieux que toi !

— Qu’est ce qu’ils sont devenus, par la suite ? demanda Caleb.

— Ils ont été utilisés à plusieurs reprises, avant et pendant la guerre. En général pour des opérations discrètes qui nécessitaient des appareils non inscrits sur les listes officielles de l’armée. Mais c’est pour la préparation du projet Longspoon qu’ils ont montré toute leur valeur. Pendant la seconde année de construction de cette base, ils ont accompli un total de vingt–cinq rotations depuis la Californie, notamment pour acheminer des personnels spécialisés ou du matériel scientifique sensible. Sans le moindre incident. Et pratiquement sans que nous ayons eu besoin de les modifier. Les seules améliorations d’importance ont été l’ajout d’un train d’atterrissage rétractable pour leur permettre d’utiliser les pistes en dur. Et surtout les moteurs…

— C’est-à-dire ? »

Le vieux milliardaire désigna les six énormes moteurs alignés au–dessus de l’aile, chacun reposant sur une nacelle faite de gros tubes d’acier. Chaque bloc moteur de la taille d’un homme les bras levés comportait deux énormes hélices à quatre pales, l’une située en avant et l’autre en arrière. « Dans leur version initiale, expliqua–t–il, les appareils étaient équipés de moteurs Curtiss Conqueror de 640 CV à refroidissement par eau. Ce qui se faisait de mieux en 1930, mais un peu léger pour l’usage que nous voulions en faire. Nous les avons remplacés par six Junkers Jumo 207 C de 1000 CV. Des diesels, une solution technologique très osée pour l’époque mais garantissant une fiabilité et une robustesse à toute épreuve : indispensable dans une région où aucun secours n’est à attendre en cas de pépin technique. Et le tout en augmentant de trente pour cent notre vitesse et notre capacité d’emport…»

Caleb ne put retenir plus longtemps la question qui lui brûlait les lèvres : « Vous parlez de cet appareil avec passion, dit–il. Et vous avez dit “nous” à plusieurs reprises. Vous l’avez déjà piloté, n’est–ce pas ? »

Kjölsrud, surpris, le considéra un instant avec une expression étrange sur le visage. Toujours le même regard qu’à Grytviken, pensa le jeune homme. « C’est exact, Caleb, finit–il par dire d’une voix lente. J’ai eu cet honneur. Tout comme votre grand–père.

— Mon grand–père ? Mais…

— Alexander McKay n’était pas seulement le chef du contingent britannique affecté à cette base. C’était également l’un des trois pilotes habilités à piloter les Dornier jusqu’à la côte. À ce propos, il y a quelque chose ici que je ne m’explique pas…»

Caleb n’eut pas le temps de demander quoi : c’est à cet instant que cela se produisit.

D’abord une sensation d’intrusion vaguement répugnante, un peu comme ce léger dégoût quand quelqu’un vous tend une main molle et moite à serrer. Sauf que cela se passait à l’intérieur de la tête.

Et puis, tout de suite, les mots.

Comme hurlés silencieusement, s’imprimant en lettres de feu dans leurs esprits subjugués. Avec une intensité si douloureuse que les yeux se remplissaient de larmes et que l’on avait l’impression de sentir ses dents se fendre.

 

/L’OBJET/

/DOIT NOUS ÊTRE REMIS/

/DOIT ÊTRE DÉTRUIT/

/VOUS AVEZ DOUZE HEURES/

/OU VOS AMIS MOURRONT À L’AUBE/

 

Cela cessa d’un seul coup. Caleb regarda ses compagnons : inutile de leur demander s’ils avaient aussi perçu la chose : leur teint livide et leurs fronts perlés de sueur parlaient d’eux-mêmes.

« Qu’est–ce que c’est que ce truc ? haleta Gretchen Vogt. C’est comme tout à l’heure quand vous étiez sur la plage, mais en cent fois plus fort !

— Peu importe ce que c’est, dit Caleb. De quoi est–ce que ça parle, Kjölsrud ? Quel objet ? Ce n’est quand même pas cet avion qui les intéresse ? »

À ce moment, un bip dans les casques signala un appel sur la fréquence commune.

— « Ici Vandell. Vous avez entendu ça ?

— Affirmatif, répondit Caleb. Nous l’avons tous perçu. Vous aussi ?

— « Tous sauf Poppy. Elle ne peut vraiment rien faire comme les autres. Une idée de ce que ça peut être ?

— Moi non, mais votre employeur a apparemment une théorie à ce sujet, fit Caleb en ignorant le regard que lui jetait Kjölsrud. Peu importe, on en discutera plus tard. Où en êtes–vous ?

— « On a atteint le secteur des labos. C’est très grand, alors on s’est répartis en trois groupes. Pour l’instant, rien trouvé d’intéressant. Je pense que… attendez ! Je vois Tewaru et Sanjiv qui reviennent en courant ! »

Un brouhaha de voix confuses à l’extrémité de la ligne. Puis un petit grésillement électronique indiquant le changement d’émetteur. Tout le monde reconnut la voix juvénile de Sanjiv Chandra.

Une voix déformée par la course et par l’émotion.

— « Monsieur Kjölsrud ! C’est extraordinaire ! Dieu vous bénisse de nous avoir amenés ici !

— Du calme, mon petit, répondit le vieil homme. Qu’est–ce qui est extraordinaire ?

— « Nous l’avons trouvé, monsieur. Conforme à votre description, en tous points. Nous l’avons trouvé. »