Point Zéro
13 h 07 UTC
Alors qu’il le regardait, l’avion disparut sous ses yeux. Comme s’il n’avait jamais existé.
« Bon réflexe, fit soudain une voix à l’accent traînant dans ses écouteurs. Tu parles anglais, camarade Popov ? »
— « Euh… oui…, répondit machinalement un capitaine Bogdossian interloqué. Mais qu’est–ce… ?
— « Alors, écoute bien, petit gars. Toi et ton pote, vous allez rentrer vous poser bien gentiment sur votre tas de ferraille et vous n’en bougerez plus. Sinon, avec mes copains, on va vraiment commencer à vous botter le cul…»
13 h 07 UTC
« Option un, énonça le président américain. Ou plutôt 1.0. Vous vous obstinez à vouloir récupérer cette arme ou toute info la concernant pour votre seul profit. Et/ou les personnes que vous retenez en otage subissent des… préjudices irréparables. Dans cette hypothèse, nous n’aurons même pas à lever le petit doigt. Les Anglais s’en chargeront.
— Les Anglais ? fit Poutine, déconcerté. Pourquoi eux ?
— Bien que la Géorgie du Sud leur appartienne, les Anglais n’ont aucun moyen d’observation direct sur ce qui s’y passe. Pas de base permanente sur place, pas de satellite couvrant ce secteur. Ils ne peuvent compter que sur les infos que nous voulons bien leur fournir dans le cadre de nos accords permanents de renseignement et de défense. Pour l’instant nous avons pu les faire tenir à peu près tranquilles en leur disant que l’origine de l’explosion était encore inconnue et qu’une cause naturelle n’était pas exclue. Un mot de ma part, et on leur lâche tout ce qu’on a. »
Le Russe eut un rictus éloquent. « Et alors ? ricana–t–il, vous pensez qu’ils vont me déclarer la guerre ?
— Non, je ne crois pas. Par contre, corrigez-moi si je me trompe : c’est bien lundi prochain que vous devez vous rendre à Londres pour y défendre la candidature de Saint-Pétersbourg aux JO de 2028, n’est–ce pas ? »
L’autre lui jeta un regard indéchiffrable « Continuez, dit–il. L’option 1.1, c’est quoi ?
— C’est ce qui se passera si nous obtenons la preuve que vous avez réussi à vous emparer de cette arme. Ou en cas d’agression caractérisée contre les unités navales que nous avons dépêchées sur place. Dans les deux cas, nous considérerons que cela équivaut à un état de guerre entre nos deux pays. »
Cette fois Poutine le dévisagea très longtemps avant de murmurer enfin : « Vous mesurez bien ce que vous dites, Monsieur le Président ?
— Pleinement. Je vous l’ai déjà dit, vous n’aurez pas cette technologie, à aucun prix. Pas tout seul, du moins.
— Ce qui nous mène à votre option deux, je suppose ?
— Tout juste. »
Le président américain fouilla la poche de sa robe de chambre et en sortit une unique feuille de papier qu’il plia soigneusement en deux avant de la poser sur le guéridon. Poutine ne lui accorda pas un regard : ses yeux restaient obstinément fixés sur le visage de son homologue.
« Voilà comment je vois les choses, poursuivit l’Américain. Vous renoncez à toute forme d’agression et vous évacuez le secteur sans aucun délai…
— Pour vous laisser mettre la main sur cette arme ?
— Pour la confier à une agence internationale indépendante que nous créerons pour l’occasion, sous l’égide des Nations Unies. Chargée d’étudier les applications civiles du projet Longspoon, en veillant à ce qu’aucun usage militaire ne puisse en être fait.
— Intéressant, concéda Poutine avec une moue qui sous-entendait le contraire. Qu’est–ce que nous y gagnons ?
— Un, d’être complètement blanchis aux yeux des Anglais. Nous prenons tout sur nous. L’explication officielle de la catastrophe sera le crash d’un de nos bombardiers B-2 qui se trouvait en manœuvres dans le coin, suivi de la détonation d’une de ses ogives thermonucléaires. Un peu tiré par les cheveux, mais totalement invérifiable : personne, pas même vous, ne sait au juste combien de ces appareils nous possédons. »
II se trompait, mais Poutine se garda de lui faire remarquer.
« Bien sûr, continua le président des Etats–Unis, il y aura des protestations de toutes parts. Et le lobby antimilitariste va se frotter les mains. Mais avec les excuses officielles de la nation américaine ainsi qu’une très généreuse indemnisation, les choses devraient se calmer en quelques semaines. Et vous aurez même le beau rôle, puisque nous corroborerons la version selon laquelle l’Ivan Grozny s’est dérouté pour venir en aide à d’éventuels survivants. »
Vladimir Poutine eut un sourire dédaigneux. « Et c’est tout ce que vous me proposez ? La médaille des sauveteurs en mer ?
— Non. Ça, c’était le hors-d’œuvre. La principale contrepartie pour votre… bonne volonté portera sur les céréales.
— Les céréales ? Je croyais que c’était le sujet de notre réunion de dix heures !
— Alors, on va gagner un peu de temps. J’ai cru comprendre que le prix du pain avait un peu augmenté chez vous, non ?
— Je vois que vous lisez les journaux, grinça le président russe.
— Pas seulement les journaux. Je lis aussi les rapports des climatologues. Tous s’accordent sur le fait que, cette année, votre récolte de blé et d’orge sera encore plus catastrophique que celle des deux années précédentes.
— La Russie survivra à cette crise comme elle a survécu à toutes les autres, jeta Poutine d’un air méprisant.
— La Russie, oui. Mais vous, vous n'y survivrez pas. Vous avez déjà eu des émeutes de la faim dans une douzaine de grandes villes. Et le Parti communiste rénové frise les trente pour cent dans les derniers sondages, alors que votre parti est en chute libre. Où en serez-vous dans quatorze mois, au moment des élections à la Douma ?
— Content de voir que vous vous préoccupez de nos petits soucis, murmura le Russe d’une voix où pour la première fois affleurait la colère.
— Je m’en préoccupe tellement que j’ai décidé de vous céder pour un prix symbolique la licence d’exploitation et un premier stock de semences de notre blé génomodifié MON-1715. Vous savez, celui qu’on peut faire pousser dans le sable avec un verre d’eau par hectare…
— Des plants stériles, je suppose ? Pour nous tenir par les couilles en nous obligeant à vous en racheter chaque année ?