Point Zéro
12 h 25 UTC
Alors que le camion s’ébranlait, Iazov embrassa une dernière fois du regard l’endroit où il avait perdu son âme bien des années auparavant. Bientôt, tout cela aurait disparu de la mémoire des hommes. Une sombre satisfaction l’envahit.
L’objet. Le vieil homme. La bête. D’une pierre trois coups. Ensuite tu pourras mourir.
12 h 25 UTC
Avec le musée de l’industrie baleinière fermé quelques années auparavant pour cause de crise économique et de fréquentation déclinante de l’île, la petite église norvégienne était le seul édifice de Grytviken à tenir encore debout. Construite en 1913 un peu en retrait des installations portuaires, la modeste bâtisse aux murs blancs était régulièrement entretenue par l’évêché des îles Falkland dont elle dépendait. Un office y était célébré chaque année à Noël, et une douzaine de mariages y avaient eu lieu depuis 2000 – de riches originaux prêts à payer fort cher pour s’unir dans un des endroits les plus paumés du monde. Les deux hommes qui avaient pris place sur le banc au premier rang n’étaient cependant pas là pour prier, mais simplement pour trouver un endroit propice à une conversation discrète.
« Nous n’avons pas beaucoup de temps, fit le premier. Nous appareillons dans deux heures, et les autres risquent de remarquer mon absence.
— Ça ne prendra pas longtemps, dit l’autre d’un ton sec. Il faut qu’on fasse le point de la situation. Où en sont nos amis ?
— J’ai capté un de leurs messages ce matin. Sans pouvoir y répondre bien sûr. Le Vladimir Karvaiyski fait route en ce moment vers la base scientifique de Novolazarevskaya, sur la côte de la Princesse-Astrid, pour y assurer une relève de personnel ; il devrait y être d’ici trois ou quatre jours tout au plus.
— Parfait. Ils seront alors à moins d’un jour de mer du cap Norvegia. Par contre, il est impératif qu’ils restent en stand-by jusqu’à notre signal. »
L’intérieur de l’édifice était d’une grande simplicité. Ici, ni vitraux ni statues de saints. Seule une collection d’ex-voto naïfs, comme dans toutes les églises de marins, décorait les murs lambrissés de blanc. Les quelques bancs – de quoi asseoir une trentaine de fidèles, tout au plus – étaient faits de grosses planches de chêne mal équarries. L’endroit sentait bon l’iode, le varech et l’encaustique. Les seules ouvertures, deux fenêtres voûtées de part et d’autre du modeste autel en bois blanc, diffusaient une maigre clarté, et l’intérieur de la nef était plongé dans une pénombre agréable. La lumière était cependant suffisante pour distinguer le sourire satisfait de l’homme qui venait de parler et l’expression plus soucieuse sur le visage tatoué de son compagnon.
« Pourquoi donc ? Ce n’était pas prévu au programme.
— Les programmes sont faits pour être changés, mon gars. Pas question d’intervenir avant qu’ils n’aient trouvé l’objet. Je viens d’apprendre que celui–ci bénéficiait de certaines… protections. Laissons-les d’abord s’en occuper.
— Ça va nous poser un sacré problème, objecta l’autre. Impossible de transmettre quoi que ce soit. Je vous rappelle que nos amis n’ont toujours pas la position exacte du site. Comment allons-nous faire pour les contacter quand ce sera le moment ? Le système de contre–mesures du Global Defender est aussi performant que celui du Second Chance. Toutes les communications du navire se font en crypté et sur des canaux ultrasécurisés. Utiliser un téléphone satellite nous ferait repérer avant même d’avoir appuyé sur la touche appel. Idem pour le réseau : le serveur central du Defender…
— Je sais tout cela, fit le premier d’un ton agacé. Je suis payé pour ça, vous avez oublié ?
— Alors on fait quoi ? Des signaux de fumée ?
— J’ai bien mieux que ça. Tenez. »
L’objet qui changea de main avait la taille et l’apparence d’une banale télécommande d’holoviseur.
« Transpondeur radar longue portée. Sud-coréen. À planquer aussi près que possible de la timonerie. Le Vladimir Karvaiyski a pour consigne de suivre la côte vers l’ouest en direction de la mer de Weddell. Dès que son radar illuminera la zone où nous nous trouvons, ce petit bijou émettra un signal en retour. Voilà comment ils nous localiseront.
— Mais l’émission active sera immédiatement détectée !
— Négatif. L’appareil est programmé pour imiter la propre fréquence radar du Defender, mais avec un léger décalage de phase qui permet de l’identifier facilement… pourvu que l’on sache ce que l’on cherche, bien sûr. Même s’ils s’en rendent compte, ils penseront que c’est dû à un dysfonctionnement du radar. Et le temps qu’ils trouvent la panne, ils seront déjà morts.
— Pas mal, dit le tatoué avec un soupçon de réticence en empochant l’objet. Allons-y maintenant, je n’aime pas trop cet endroit…
— Sans doute parce que quelqu’un vous y regarde, et que ce quelqu’un n’aime pas les traîtres… murmura l’autre avec un sourire sardonique. Une dernière chose. Je compte sur vous pour me renseigner sur les faits et gestes de ce McKay. Je ne sais pas trop ce que le Vieux compte en faire, mais je me méfie de lui depuis le début…
— J’y veillerai. De votre côté, faites attention au gros balourd et à la pétasse blonde. À côté de lui, ils ont l’air plutôt inoffensifs, mais ils n’arrêtent pas de poser des questions. »
Le premier homme à avoir parlé attendit cinq minutes après le départ de son compagnon pour quitter à son tour l’église. En sortant, il empocha les quelques pièces que des touristes de passage avaient déposées dans le tronc à l’entrée.
Toujours ça de gagné.
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