Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 265 sur 319

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Point Zéro

12 h 57 UTC

Un long clou rouillé.

 

12 h 57 UTC

 

Le capitaine Anatoly Bogdossian quitta des yeux le littoral désolé de la Géorgie du Sud qui défilait à mille deux cents pieds sous le ventre de son Su-47 « Berkut » et fit un rapide tour d’horizon du regard. Pas la moindre trace d’avions américains, aussi loin que la vue portât. Par acquit de conscience, il jeta un nouveau coup d’œil sur l’écran de son radar tactique Irbis-E puis bascula la mollette de son communicateur :

« Rapace Leader à Deux, émit–il à l’adresse de son ailier qui suivait un cap parallèle à deux milles sur bâbord. Tu captes quelque chose, Dimitri ?

— « Négatif, Leader. Rien en visuel, rien au radar. M’est avis que ce colonel Baranko a dû confondre le cri des mouettes avec le bruit d’un réacteur…»

Une manière délicate – et prudente, s’agissant de communications radio sur canal ouvert – de dire ce sur quoi les deux jeunes pilotes étaient parfaitement d’accord : le colonel Baranko était un fieffé connard.

« C’est bien possible, dit Bogdossian. Voilà ce qu’on va faire : on remonte encore la côte sur une dizaine de milles, jusqu’à… (Il consulta brièvement la carte qui s’affichait en surimpression sur son HUD)… Church Bay, c’est ça. Ensuite, demi-tour au 120, on grimpe à dix mille pieds et on revient en survolant la dorsale jusqu’au mont Paget – j’ai envie de faire quelques photos de ce foutu cratère. Et de là, retour à l’écurie…

— « Ça marche, Leader. Je te suis. »

Bien que dépourvue d’intérêt, cette seconde mission en deux jours avait le mérite d’être beaucoup plus reposante. L’Ivan Grozny et ses bâtiments de soutien étaient désormais stationnés à trois milles de la côte, en face de l’entrée de la baie de Cumberland ; ils auraient encore pu se rapprocher davantage et venir mouiller juste devant Grytviken, mais l’amiral Atanassiev avait préféré jouer la carte de la prudence et ne pas engager son armada dans un goulet trop étroit à son goût. Quoi qu’il en soit, le porte– aéronefs géant n’était qu’à un jet de pierre, et ils ne risquaient donc pas de se retrouver comme hier dans la situation inconfortable de devoir apponter en limite d’autonomie avec seulement quatre minutes de fuel dans les réservoirs.

Alors que les contours de Church Bay, la large échancrure littorale située à l’extrémité occidentale de l’île, se précisaient devant le nez de son appareil, le capitaine Bogdossian aperçut le navire des Américains. Minuscule à cette distance, le Stratton se trouvait à une dizaine de milles au nord-ouest de leur position actuelle et n’avait pratiquement pas bougé depuis plusieurs heures. Le pilote russe avait pour stricte consigne de ne pas s’en approcher davantage et d’éviter tout geste qui puisse être interprété comme une provocation ; aussi décida–t–il de débuter tout de suite le large virage ascendant qui allait le ramener à son point de départ.

Le phénomène commença deux minutes plus tard, alors qu’il venait de terminer sa manœuvre et survolait déjà le mont Ashley, premier contrefort occidental de la chaîne d’Allardyce.

Le signal sonore de l’alerte radar se mit soudain à tinter pendant qu’un message d’avertissement clignotait sur le viseur. Surpris, mais pas encore vraiment inquiet, Bogdossian vérifia rapidement les paramètres qui

s’affichaient sur l’écran. Avec sa RCS(51) à 0,01 m2, le radar Irbis-E qui équipait les chasseurs Su-35 et Su-47 était l’un des plus sensibles de sa catégorie, avec pour corollaire qu’il se déclenchait souvent de façon inappropriée. Cela paraissait bien être le cas aujourd’hui : l’écho détecté était très faible, fluctuant, et si le calculateur le situait sur tribord, il n’arrivait pas à calculer précisément son azimut. Sans doute un biologique, pensa le capitaine russe en se souvenant que le ciel de Géorgie du Sud était littéralement envahi de millions d’oiseaux de mer. Le radar sembla lui donner raison, puisque l’écho disparut au bout de trois ou quatre secondes tandis que l’affichage d’alarme s’éteignait.

Pour reprendre presque aussitôt.

Le pseudo-écho était à nouveau sur tribord et un peu plus en avant, même si le radar n’arrivait toujours pas à le localiser avec précision. Par contre, la distance paraissait faible, moins de deux ou trois nautiques. Irrité, Bogdossian jeta un coup d’œil dans la direction approximative indiquée par ses instruments. Bien sûr, il n'y avait rien. Rien d’autre qu’une succession de pics enneigés se prolongeant jusqu’à la silhouette formidable du mont Paget à trente–cinq milles au sud-est. Puis il articula dans sa radio : « Leader à Deux. Mon radar déconne, Dimitri. Tu peux me faire un balayage actif du secteur, pour être sûr qu’on est seuls dans le coin ?

— « Négatif, Leader, répondit aussitôt le lieutenant Laptev. Ce n’est pas ton radar. Le mien aussi vient de détecter des trucs bizarres.

— « Quoi ?

— « Au moins deux spots, ça vient de ton côté, mais c’est très faibie. Ça n’arrête pas d’apparaître et de disparaître. »

Cette fois carrément alarmé, Bogdossian releva les yeux et regarda à nouveau sur tribord avant.

Il y avait bien quelque chose.

Mais à peine visible, comme un reflet miroitant sur la surface d’une vitre, ou ces images floues qui apparaissent dans la brume de chaleur au– dessus des routes écrasées par le soleil d’été. Le jeune pilote réalisa qu’il ne pouvait distinguer l’objet que parce qu’il se projetait sur la masse des montagnes en arrière-plan – sur fond de ciel, il aurait été complètement invisible.

« Dimitri ! cria–t–il dans sa radio. Je vois un truc ! Mais qu’est ce que c’est que ce… ? »

Il n’eut pas le temps d’en dire plus : deux choses se produisirent simultanément à cet instant précis.

D’abord, toutes les alarmes de bord et de l’affichage HUD se mirent à clignoter en rouge, pendant qu’une sonnerie stridente lui vrillait les tympans : le signal que son appareil venait d’être verrouillé par un radar de poursuite et qu’une attaque missile était imminente.

Et un gros avion de chasse se matérialisa, comme surgi du néant, à cinquante mètres à tribord sur une trajectoire de collision.

« CHERT’ ! » hurla le Russe tandis que, sans intervention consciente de sa part, ses mains exécutaient en une fraction de seconde la manœuvre répétée mille fois sur simulateur : basculer en butée les gouvernes de direction ainsi que la tuyère à poussée vectorielle, larguer les leurres, activer les systèmes CCM actifs. L’avion partit dans un fulgurant virage bâbord à onze g pendant que son pilote, écrasé sur son siège par la monstrueuse accélération latérale, manquait de perdre conscience ; deux secondes plus tard, la pression se relâcha, et le capitaine russe retrouva aussitôt ses esprits. Une formidable bordée de jurons dans ses écouteurs lui apprit que son ailier venait de subir une mésaventure similaire. L’alarme radar, qui s’était interrompue le temps de la manœuvre, se remit à hurler de façon insistante. Bogdossian se dévissa la tête pour essayer de localiser l’avion ennemi et le repéra très vite : l’appareil – il reconnut la silhouette caractéristique d’un F-35 américain – se trouvait maintenant à un demi-mille sur tribord, environ deux cents pieds plus haut que lui, et suivait une route parallèle.