Point Zéro
11 h 37 UTC
« Ça aussi, c’est bizarre. C’est comme s’ils se méfiaient de nous, et qu’en même temps, ils comptaient qu’on les aide en cas de pépin…»
La jeune femme resta silencieuse une seconde, puis ajouta à mi–voix : « Et eux ? Pourquoi on les emmènerait, si c’était juste un chantier de démolition ? » D’un discret mouvement du menton, elle désigna le petit groupe qui se tenait à l’avant de la barge : Sanjiv Chandra et deux de ses assistants du labo de physique, manifestement tous trois ravis de l’excursion. Un peu à l’écart, Sarah Miller était penchée sur une tablette HoloVid et murmurait dans le micro intégré de sa combinaison.
« Elle fait quoi ? demanda Gretchen.
— Télécharge le film pour Caleb et les autres. Tu l’as vu aussi, quoi tu en penses ?
— Ce que je pense de ce putain de film ? » La jeune femme se tourna vers l’arrière de la barge ; Vandell Richardson qui discutait à voix basse avec ses équipiers remarqua son mouvement et lui retourna un sourire sardonique.
« J’en pense qu’on va vers de gros ennuis », acheva–t–elle.
11 h 37 UTC
« Stop ! cria Caleb. Sarah, on peut voir ça de plus près ? »
La jeune femme devait s’attendre à cette réaction, car le streaming du film sur les visières des combis s’interrompit aussitôt. La dernière image projetée se mit à grossir lentement.
Le rectangle lumineux devait bien faire cinquante mètres en largeur sur une dizaine de mètres en hauteur. Soit, en gros, les dimensions des rainurages qu’ils avaient remarqués sur la paroi extérieure de l’Artefact. C’était bien ça : une porte. Plusieurs silhouettes humaines, minuscules en comparaison, se devinaient en contre-jour devant l’énorme ouverture. Le zoom s’arrêta lorsque le portail eut rempli tout le champ visuel des spectateurs. Rien que du blanc. On ne distinguait rien de ce qui se trouvait à l’intérieur.
— « J’aurais pu vous le dire, intervint Sarah d’une voix désolée. Beaucoup trop de lumière à l’intérieur de ce truc. On a essayé tous les filtres possibles pour améliorer le contraste, mais rien à faire. On ne peut pas inventer des pixels là où il n’y en a pas…
— Ce n’est pas grave, la rassura Viktor Bernstein. On devrait être fixés sous peu. Par contre, tu avais raison pour les falaises : elles n’étaient pas encore là quand ce film a été tourné. »
Comme pour souligner la remarque, l’image revint à son grossissement initial. Des murailles de deux cents mètres qui surplombaient aujourd’hui l’Artefact, il n’y avait aucune trace ; à la place, l’œil ne distinguait que quelques collines enneigées, à peine plus élevées que la casemate elle– même et qui se perdaient dans l’obscurité derrière celle–ci.
— « Exact, transmit la jeune femme. Ça confirme leur caractère très récent. Soyez très attentifs à partir de maintenant, je vous lance le reste du film…»
La caméra se remit à tourner. Changement de plan, l’opérateur cadrait à nouveau le jeune homme en face de lui. Sur la plage derrière lui, les choses avaient l’air de s’animer. L’un des deux types penchés sur l’appareil bizarre se redressa et regarda le caméraman avant de lever un bras muni d’une sorte de fanion – l’image était si mauvaise qu’on ne distinguait pas les traits de son visage, juste une tache blanchâtre vaguement inquiétante dans la lumière du projecteur au–dessus de lui. Presque simultanément, le jeune homme au premier plan sortit d’une poche ce qui ressemblait à un gros chronomètre et le consulta, puis son sourire s’élargit et il adressa à la caméra un geste à la signification universelle : main tendue, pouce dressé.
C’est à cet instant précis que cela se produisit.
D’abord, tous les hommes sur la plage tombèrent à terre.
Du même côté.
Pas comme s’ils avaient trébuché sur quelque obstacle ou si une brusque rafale de vent les avait déséquilibrés. Mais plutôt comme si la main d’un géant invisible les avait jetés au sol avec une violence irrésistible. Tous en même temps et dans la même direction. Vers l’Artefact.
L’image se mit à virevolter autour de son axe. L’opérateur avait dû tomber lui aussi en entraînant sa caméra, mais la chute de cette dernière semblait comme amortie ; peut–être était–elle disposée sur un trépied, ou bien le type avait–il réussi à protéger son instrument tout en culbutant.
Le deuxième événement survint moins d’une demi–seconde après – la caméra n’avait pas encore touché terre.
Le ciel devint blanc.
Cela dura peut–être deux secondes. Deux secondes pendant lesquelles une lumière d’une invraisemblable intensité se déversa sur la plage de l’Artefact. Le jeune type au premier plan avait disparu ; sans doute avait–il été propulsé hors du champ de la caméra. Sur l’image maintenant à l’envers, on distinguait d’autres hommes étendus à terre, formes sombres sur les galets surexposés ; certains restaient immobiles, d’autres étaient déjà en train de se relever. Au second plan, la machine énigmatique s’était aussi renversée et semblait brisée en plusieurs morceaux. Les lointains se perdaient dans un océan de blancheur qui faisait mal aux yeux.
Les cinq dernières secondes du film, alors que la clarté dans le ciel refluait rapidement, n’étaient plus qu’un chaos d’images disparates et hachées se succédant à toute allure. Quelqu’un avait dû ramasser la caméra par réflexe et la tenait à bout de bras tout en courant. Un gros plan des galets en défilement heurté. Un bref aperçu du côté nord de la plage : plusieurs types sortaient d’une masse sombre indistincte – un gros véhicule ? – et couraient de toutes leurs forces en direction de l’Artefact. À nouveau les galets. Pendant une fraction de seconde, une vue de l’Artefact lui–même : floue et de travers, mais cela suffisait pour se rendre compte que l’énorme rectangle lumineux qui barrait la façade sombre s’était réduit aux dimensions d’une étroite fente allongée. La porte était sur le point de se refermer ! La vue bascula de nouveau. Un autre type en train de courir, pas très loin sur la droite ; la caméra ne cadrait que le bas de son corps et l’on ne distinguait de lui que le mouvement saccadé de ses jambes. Et puis un visage emplit l’écran. Un visage déformé par une terreur abjecte. C’était le jeune homme de tout à l’heure, mais ses yeux exorbités de frayeur et sa bouche ouverte sur un hurlement muet le rendaient méconnaissable. Le bras tendu hors champ, il paraissait désigner avec insistance quelque chose dans le ciel. La caméra basculait une dernière fois, d’un mouvement si rapide que tout devenait flou. Une ultime image, à peine entraperçue dans l’obscurité qui semblait maintenant envahir la plage ; à quelques mètres, une chaloupe entreposée contre un énorme rocher.
Puis plus rien. Fin du spectacle.
Pendant plusieurs secondes, personne ne dit mot dans la galerie, comme si nul n’osait rompre le silence absolu qui avait accompagné le visionnage du film. Quelqu’un remonta l’éclairage du gros projecteur halogène qui avait été presque coupé le temps de la transmission.