Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 164 sur 319

Pages du PDF

Point Zéro

02 h 56 UTC

« Ça nous a pris dix heures pour percer cette saloperie, ricana Spivak, mais on en voit enfin le bout ! »

Le sergent Vadim Alexeiev, qui commandait le premier groupe d’assaut, était malgré lui impressionné par le travail que les deux hommes avaient accompli. La cavité s’enfonçait à angle droit dans la paroi de la casemate sur près de cinq mètres de profondeur.

« En tous cas, maugréa le caporal Oleg Duryagin, ça n’a pas été de tout repos. Le matériau était plus compact et résistant que prévu, en plus nous avons dû traverser deux blindages d’acier intercalés dans l’épaisseur du béton ; je ne sais pas ce qu’ils gardaient là–dedans, mais ils ne devaient pas avoir envie que ça en sorte !

— Qu’est–ce qui te fait dire que vous êtes au bout ? demanda Aleveiev.

— Regarde, fit Spivak en montrant l’extrémité de la galerie. Tu vois cette ligne de démarcation dans le béton, juste là où on s’est arrêtés ? Après, ça devient beaucoup plus fin et friable, je te parie un bras qu’il s’agit d’une sorte d’enduit appliqué sur la paroi intérieure. Il doit nous rester cinq ou six centimètres à percer, pas plus…

— Alors, finissons-en, dit l’autre en haussant les épaules.

— Minute, kationok’. Le général veut de la délicatesse, alors pas question de terminer à coups de masse en rameutant tout le voisinage. On va encore fignoler un peu à la lance thermique, puis on percera un petit trou avec la foreuse. Juste histoire de voir où on se trouve sans se faire repérer. Si la voie est libre, on prévient le Vieux et on attend les ordres. De toute façon, à ce moment il ne nous faudra plus que quelques secondes pour abattre ce qui reste de paroi.

— Ça marche, acquiesça Alexeiev.

— Pour moi aussi, rigola Duryagin en rallumant la lance. On va bientôt leur cramer le cul, à ces connards ! »

 

02 h 56 UTC

 

Sur le boîtier de contrôle de la pompe atmosphérique, onze des douze petites ampoules nues étaient déjà allumées ; le filament de la dernière se mit soudain à rougeoyer puis s’illumina à son tour. Depuis deux bonnes minutes, on n’entendait plus du tout le martèlement de la pompe, signe que l’Œuf était désormais complètement vidé de son air. Sanjiv Chandra consulta le gros manomètre à aiguille qui surmontait le boîtier : « Un millionième de Torr, murmura–t–il. C’est bon, on peut commencer quand vous voulez. »

Pendant que la pompe évacuait les dernières molécules de gaz encore présentes dans l’engin, Kjölsrud leur avait résumé le fonctionnement de la console d’activation tel qu’il s’en souvenait : « L’appareil pose deux séries de trois questions en alternant à chaque fois : une question était pour Majorana, la suivante pour l’officier américain ou britannique. L’opérateur a trente secondes pour répondre, avec le droit de se tromper une seule fois ; à la seconde erreur, le système se bloque.

— Comme distributeur billets, alors ? avait rigolé One-Shot.

— Tout juste, monsieur Hautamâki. Sauf qu’ici, c’est tout le stock de billets qui brûle si vous vous trompez : en cas d’échec du déverrouillage, la console envoie un courant de surtension suffisamment intense pour griller les solénoïdes du système de confinement. Après ça, la machine est bonne pour la casse. »

La première question était pour Sanjiv. Le système d’affichage électromécanique de la console se faisait au moyen d’une succession de cylindres à palettes, comme sur les anciennes caisses enregistreuses ou les vieux panneaux d’information dans les aéroports ; juste au–dessous se trouvait un clavier permettant d’entrer les réponses. Dès que le jeune chercheur appuya sur la touche de mise en marche, les cylindres se mirent à tourner à toute allure, entraînant les lames avec un bruit de cliquètement caractéristique. Puis l’affichage se stabilisa ; derrière la vitre en mica un peu jaunie par le temps, on pouvait maintenant lire :

CBRT 13824

Sanjiv haussa les épaules et tapa « 24 » ; il n’avait pas dû réfléchir plus d’une demi–seconde. Un premier voyant vert s’alluma au–dessous du clavier, indiquant que la réponse était correcte.

« Tu pourrais nous traduire, Sanjiv ? demanda Kjölsrud. En termes simples, si possible…

— Difficile de faire plus simple, monsieur. L’appareil me demandait juste la racine cubique de 13 824. D’autant plus élémentaire que c’est un nombre remarquable : c’est le premier entier dont les deux derniers chiffres sont identiques à ceux de sa racine cubique. Ensuite il y a 15 625,117 649,132 651…

— D’accord, Sanjiv, d’accord, coupa le vieil homme en hochant la tête.

— J’ai du mal à piger, intervint Joshua. Ce n’est pas un calcul très difficile. N’importe qui peut le faire avec une calculette, mais… oh, bon Dieu !

— Voilà, dit Kjölsrud, vous avez compris. Les questions n’avaient pas besoin d’être très compliquées, juste d’être insolubles en trente secondes pour tout autre que celui qui les avait posées. Et en 1946, il n’y avait pas de calculettes : ce genre de travail demandait bien dix minutes… pour peu que vous soyez doué avec une règle à calcul, bien sûr.

— Ça promet, murmura Caleb avec une grimace. C’est à moi, je crois. »

Le jeune homme prit la place de Sanjiv devant la console et appuya à son tour sur la touche d’envoi. Les palettes se remirent à cliqueter avant de s’immobiliser en révélant la nouvelle question.

PROUD EDWARD’ S POWER

Caleb eut un soupir de soulagement et tapa aussitôt « CHAINS AND SLAVERY » sur le vieux clavier. Un second voyant vert s’alluma dans la foulée.

« À toi d’expliquer, fit Joshua. Ça me rappelle vaguement quelque chose, mais je ne sais pas quoi.

— Deuxième strophe du Scots Wha Hae(29), sourit son ami. Je doute qu’il y ait un seul Ecossais âgé de plus de cinq ans qui en ignore les paroles. À toi, Sanjiv. »

La troisième question était :

1ST CARMICHAEL NB

Cette fois Sanjiv mit deux bonnes secondes avant d’inscrire la réponse « 561 ». Même si personne n’avait compris la question, nul ne fut vraiment surpris lorsque le troisième voyant s’illumina en vert.

« Je suppose qu’il est inutile d’espérer une explication simple, soupira Kjölsrud.

— Les nombres de Carmichael sont une des voies d’approche du petit théorème de Fermat », commença Sanjiv comme s’il énonçait une évidence ; puis il remarqua les mines de ses compagnons et ajouta aussitôt d’un air gêné : « Mais vous avez raison, c’est peut–être un peu long à expliquer…