Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 2 sur 319

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Point Zéro

Prologue

 

 

26 mars 1938

 

Coincé.

Les mains du jeune homme se crispèrent sur la rambarde du Reggio di Calabria. Il venait de reconnaître, dans la foule anonyme amassée sur le pont-promenade du ferry, les visages des deux hommes qui l’avaient pisté le matin même dans les rues de Palerme. Il leur jeta un coup d’œil à la dérobée. Il ne se trompait pas : mêmes vêtements à la fois vulgaires et prétentieux, même attitude arrogante et même regard scrutateur – tout dans leur apparence trahissait des porte–flingues de l’OVRA, la police politique de Mussolini. Pour l’heure, les deux types adossés à la timonerie arboraient un sourire satisfait et n’avaient pas l’air pressés de passer à l’action.

L’équipée avait pourtant commencé sous des auspices favorables. Arrivé la veille par le bateau de Naples, il avait passé la nuit au Gran Hôtel Sole sur le port de Palerme. Tôt dans la matinée, il avait expédié à Carrelli le télégramme dont les termes lui avaient été dictés par son contact :

Cher ami,

J’ai pris la décision à laquelle tout me ramenait. N’y voyez aucune marque d’orgueil, mais je réalise pleinement les problèmes que ma disparition soudaine ne manquera pas de causer à vous–même comme à mes étudiants. Pour cela je vous demande de me pardonner, et plus encore pour avoir trahi la confiance, l’amitié fidèle et le soutien que vous m’avez témoignés ces derniers mois. Adressez mes pensées à tous nos bons collègues de l’institut, et surtout à notre ami Sciuti. De vous tous je garderai un souvenir affectueux, au moins jusqu’à onze heures ce soir et peut–être au–delà…

Malgré les recommandations qui lui avaient été faites, il avait également tenu à adresser un câble à son frère Luciano :

Je n’ai qu’une prière : ne portez pas mon deuil. Et si malgré tout vous estimez devoir vous conformer à la tradition et arborer les marques de l’affliction, ne le faites pas plus de trois jours. Après cela, gardez mon souvenir dans votre cœur si vous le souhaitez, et accordez-moi votre pardon.

Les ponts étaient coupés désormais, pas question de revenir en arrière : si tout allait bien, il serait demain loin de l’Italie et de l’orage qui s’annonçait. Après avoir réglé la chambre, il s’était rendu au lieu fixé, un porche discret de la via Marotta jouxtant l’église de San Giuseppe dei Teatini où il devait rencontrer l’intermédiaire chargé de le conduire en lieu sûr.

Mais l’endroit était désert.

Pensant à un contretemps, il avait attendu quelques minutes à la terrasse d’un café de la Piazza Pretoria toute proche, puis était revenu sur les lieux. Toujours personne. Un sentiment d’angoisse avait commencé à l’envahir. Où aller ? Il ne pouvait rester très longtemps sur place : son comportement allait finir par attirer l’attention, et l’OVRA était partout dans les rues des grandes villes. Retourner à l’hôtel était la solution la plus raisonnable, peut– être avait-on essayé de l’y contacter…

C’est en entrant dans le hall qu’il avait aperçu les deux hommes pour la première fois. Ils semblaient en grande conversation avec le réceptionniste, et l’attitude servile et apeurée de ce dernier ne laissait planer aucun doute sur leur identité. Le jeune homme n’avait pu saisir la teneur de leur discussion, mais il avait eu à ce moment l’absolue certitude qu’ils étaient à sa recherche. Tournant précipitamment les talons, il était retourné à l’église de la via Marotta. Il n’y avait toujours personne au rendez-vous. Qu’avait–il bien pu se passer ? Il paraissait évident que l’opération avait été éventée, ce qui le mettait lui–même en grand danger. Depuis la loi sur la défense de l’État votée en 26, la collusion avec des puissances étrangères était devenue un crime passible de la relégation à perpétuité. Que faire désormais ? Plus question de retourner à l’hôtel, ses poursuivants y avaient certainement laissé un homme de main. Essayer de se cacher dans Palerme était à peine moins risqué : il n’y connaissait personne, et chaque seconde qu’il y passerait augmenterait ses chances d’être pris. Il avait un instant caressé l’idée de se réfugier à Catane, sur la côte orientale de l’île, où sa mère et sa sœur Maria vivaient toujours dans la vieille maison familiale, mais y avait aussitôt renoncé : les sbires de l’OVRA ne manqueraient pas de s’y rendre si ce n’était déjà fait, et il ne voulait pas mettre sa famille davantage en péril. Finalement, il avait réalisé que la seule solution était de retourner à Naples s’il le pouvait, puis de gagner Rome par tous les moyens : la grande métropole où il avait vécu près de quinze ans lui offrirait un abri beaucoup plus sûr, sans compter l’aide discrète que pourraient lui apporter ses anciens condisciples de l’institut. Un sursis indispensable, le temps de renouer le contact pour mettre en place un nouveau plan d’évasion.

Rasséréné par ce projet, le fugitif était descendu sur le port et avait acheté peu avant midi un billet retour pour Naples au guichet de la gare maritime. L’activité sur les quais paraissait normale, mais, là encore, il avait préféré ne pas demeurer sur place. Impossible de se cacher dans un café ou un restaurant, ce retour imprévu avait consommé tout ce qui restait de son maigre pécule. Le mieux était encore de se perdre dans les rues pour attendre le départ du ferry en fin d’après–midi.

Un choix qu’il avait vite regretté, tandis que ses pas l’entraînaient au hasard dans les venelles étroites de la Loggia : la foule en ce samedi de carême était bien moins dense qu’il ne l’avait espéré, ne lui permettant pas de se fondre dans la masse. Au fil du temps, les regards des passants lui semblaient toujours plus inquisiteurs, et il éprouvait le sentiment croissant d’être suivi, sans oser se retourner pour regarder en arrière. À chaque coin de rue, il croyait reconnaître les visages des hommes entrevus à l’hôtel. Via Cassari, une voiture avait pilé à ses côtés, et des pas précipités avaient résonné. Il avait paniqué et ne s’était retenu de courir à son tour qu’au prix d’un effort surhumain. Fausse alerte : ce n’était qu’un taxi qui venait de freiner sèchement pour embarquer un client pressé. Les heures s’étaient ainsi écoulées, bien trop lentes, et l’épuisement menaçait quand le fugitif avait finalement pris la direction du port.

Contre toute attente, l’embarquement s’était déroulé sans incident. Les cloches des églises sonnaient les vêpres, et ce joyeux tintamarre lui avait paru de bon présage. À mesure que les toits colorés de Palerme s’éloignaient dans le sillage du ferry, son soulagement avait fait place à la détermination. Tout était encore possible. Bientôt il pourrait quitter l’Italie fasciste et peut–être poursuivre ses recherches sans crainte de les voir utilisées à des fins monstrueuses… Le bref espoir s’était effondré lorsque, deux heures plus tard, il avait reconnu les deux hommes sur le pont-promenade.

Le fuyard jeta un nouveau coup d’œil en arrière. L’un des types le fixait avec un sourire méprisant. La panique le submergea. Plus aucun doute maintenant, c’est bien après lui qu’ils en avaient. Tout en se demandant pourquoi ils n’étaient pas déjà passés à l’action, il tenta désespérément de retrouver un semblant de calme en tournant son regard vers les flots. À l’approche du soir, une petite houle s’était levée, et la mer jusqu’alors étale se brisait désormais avec plus de force sur la coque, sans pour autant entamer la stabilité du lourd navire.

Un sentiment inattendu de calme l’envahit alors qu’il contemplait les ondulations régulières des vagues. Sans effort conscient de sa part, des équations se formèrent devant ses yeux, modélisant le rythme et la hauteur des vagues en fonction du temps. Très simple au départ, le schéma oscillatoire s’étoffa spontanément de nouvelles variables, intégrant le cap et la vitesse estimés du navire, l’orientation et la force du vent, l’énergie cinétique des vagues et l’élasticité dynamique de la coque en acier. À mesure que les symboles mathématiques s’organisaient à une vitesse effrénée, les bruits extérieurs lui semblaient s’atténuer, remplacés par les pulsations rassurantes de son cœur ; à leur tour, les objets environnants s’estompaient, comme dissimulés par un voile de fumée. En peu de temps, le jeune homme se retrouva seul avec ses jouets favoris. La recombinaison des paramètres ralentit puis cessa complètement. Une équation différentielle de mouvement apparut. En un éclair, il en vérifia les termes. L’expression était correcte, mais il n’était pas pleinement satisfait ; la formule était lourde, maladroite. Après avoir bâti, il fallait élaguer. Se déplaçant dans la forêt de symboles comme dans une jungle familière, il supprima un terme, en lia deux autres par une intégrale, gomma une dérivée redondante ; encore deux battements de cœur, et l’expression finale se stabilisa. Il disposait maintenant d’un modèle mathématique élégant lui permettant de calculer tous les paramètres des vagues venant frapper le navire, pour toutes les combinaisons possibles de vent, de cap et de vitesse. Une profonde sérénité l’envahit, comme chaque fois qu’il se livrait, consciemment ou pas, à ce genre d’exercice.

Cette capacité à s’abstraire de la réalité pour résoudre par pur automatisme mental les questions mathématiques les plus ardues avait, aussi loin qu’il s’en souvînt, suscité l’étonnement et l’admiration de son entourage. Dès ses premières années à l’école élémentaire de Catane, les élèves des classes supérieures venaient piteusement lui soumettre leurs problèmes d’algèbre ou de géométrie ; l’enfant timide et malingre, jusqu’alors souffre-douleur attitré de ses congénères, avait vite compris le profit qu’il pouvait en retirer, et bientôt plus personne ne lui avait cherché noise lors des récréations. Il ne peut s’empêcher de sourire en se remémorant ses jeunes années. peut–être aurait–il mieux fait d’embrasser la carrière d’ingénieur, comme le souhaitait son père ; sa vie aurait connu un cours tout différent et certainement plus heureux…

« Ne faites aucun mouvement et ne me regardez surtout pas. »

Les mots avaient été chuchotés, mais le ton était impérieux. Ramené d’un seul coup à la réalité, le jeune homme sursauta violemment. La panique l’envahit. Sans réfléchir, il esquissa un geste pour attraper la petite mallette qui se trouvait à ses pieds.

« Pour l’amour de Dieu ! Je suis de votre côté, ne bougez pas ou nous sommes faits…»

Plus que les mots, le ton d’urgence sur lequel ils étaient prononcés lui fit arrêter son geste. Il jeta un coup d’œil de côté. L’homme d’âge moyen qui s’était négligemment accoudé à la rambarde n’offrait aucun signe distinctif, à l’exception d’une grosse moustache un tantinet négligée. Avec son pardessus grisâtre fatigué, il aurait pu passer pour un instituteur ou un voyageur de commerce. Seules sa mâchoire carrée et ses mains un peu trop musclées détonnaient avec cette apparence des plus ternes et suggéraient l’homme d’action.

« Je m’appelle Price, reprit l’homme, toujours à mi–voix. Nous n’avons pas pu vous récupérer ce matin à l’église. La ville grouillait de policiers, et l’endroit était surveillé, si bien que nous avons dû modifier nos plans. Vous devez être un type important pour déplacer autant de monde…»

L’homme parlait un italien correct mais scolaire, teinté d’un fort accent anglo-saxon. Ce détail acheva de convaincre le jeune homme qu’il ne s’agissait pas d’un piège.

« Les deux hommes derrière nous, contre la timonerie… souffla–t–il. Ils me suivent depuis ce matin. »

Price ne put s’empêcher de lui jeter un regard amusé.

« Vous n’en avez repéré que deux ? Ils sont au moins une dizaine rien que sur ce pont, et certainement bien plus à l’intérieur du navire. La seule raison pour laquelle vous n’avez pas été enlevé à Palerme ou pendant l’embarquement, c’est qu’ils veulent rester discrets. Je ne pense pas non plus qu’ils vont agir maintenant, il y a encore trop de monde. Ils vont plutôt se contenter de vous surveiller jusqu’à ce que vous regagniez votre cabine, ils vous maîtriseront à ce moment et vous y garderont durant la nuit. Le ferry arrive à Naples demain dimanche à cinq heures du matin, à cette heure les quais seront déserts. Ils n’auront qu’à attendre que tous les passagers soient descendus pour vous débarquer sans faire d’esclandre…»

L’homme se tut un instant. À quelques milles à l’ouest venaient d’apparaître les contours sinistres de l’île d’Ustica. Depuis les débuts de la dictature, ce rocher aride et isolé était devenu un lieu de relégation pour les opposants au régime de Mussolini. Des centaines d’entre eux, politiciens insoumis, intellectuels, communistes, y avaient été expédiés le plus souvent sans jugement et y croupissaient, mêlés à des criminels de droit commun, dans des conditions inhumaines. Le plus célèbre d’entre eux, l’écrivain Antonio Gramsci, y avait été détenu près de dix ans ; dévoré par la tuberculose, il n’avait été gracié que quelques jours avant sa mort, au printemps de l’année dernière.

« Un sale endroit à ce que j’ai entendu dire, reprit Price en observant le relief rocailleux de l’île-prison. Écoutez-moi attentivement : il nous reste une chance si vous voulez éviter d’y moisir, ou pire encore…»

Il termina rapidement ses explications puis s’éloigna doucement vers l’escalier menant aux ponts inférieurs. Price n’avait pas précisé le sort qui attendait le jeune homme, mais ce dernier savait très bien à quoi il faisait allusion. S’il était capturé, il serait sans nul doute reconduit à l’institut, assigné à résidence et contraint de poursuivre ses recherches – non plus sous la férule amicale d’un Carrelli, mais désormais sous le contrôle étroit d’un quelconque rond-de-cuir de l’Académie fasciste. En cas de refus, les autorités ne manqueraient pas de s’en prendre à sa famille ou à ses amis pour le forcer à coopérer, et il n’ignorait pas la brutalité dont elles pouvaient faire preuve…

La sensation d’un léger changement de température le tira de ses réflexions. Le soleil était maintenant couché depuis une demi–heure, et un petit vent aigre s’était levé. En cette fin mars, les soirées étaient encore fraîches, et les nombreux passagers qui étaient venus admirer le crépuscule sur le pont-promenade commençaient à refluer vers l’intérieur du navire. Dans quelques instants, le restaurant ouvrirait ses portes. Quelqu’un alluma une radio. Comme pour faire écho à son humeur morose, les premières notes d’Ultime foglie, la nouvelle chanson à la mode, résonnèrent à ses oreilles :

L’autunno fa cadere le ultime foglie

che il vento raccoglie

portandole a te.

In ogni foglia gialla che t’accarezza

ce tanta tristezza

che parla per me…(1)

Il s’arracha aux paroles mélancoliques. Les cinq minutes étaient largement écoulées, il lui fallait maintenant tenter sa chance. Il saisit sa mallette et se dirigea à son tour vers l’escalier, en essayant d’afficher un air nonchalant. Les deux hommes de main le fixaient toujours effrontément mais n’esquissèrent pas un geste à son passage. L’inconnu avait raison, ils n’oseraient rien en public.

Dès qu’il eut franchi les premières marches, il pressa le pas, guettant le bruit d’éventuels poursuivants. En peu de temps, il eut rejoint le pont inférieur et gagna la coursive bâbord qui desservait sa cabine. Suivant les recommandations de Price, il passa devant sa porte sans s’arrêter et continua sur quelques mètres pour s’immobiliser devant celle portant le numéro 313. Le seul nombre premier inférieur à un million qui soit à la fois palindromique en base 2 et en base 10, se dit–il machinalement tout en

poussant la porte.(2)

Assis sur la couchette étroite, Pietro Busci tendait l’oreille. L’instant précédent, il était prêt à bondir sur sa proie dès qu’elle entrerait, mais les pas ne s’étaient pas arrêtés, marquant peut–être une très légère hésitation devant la cabine. Collant l’oreille au battant, il entendit distinctement une porte s’ouvrir un peu plus loin dans la coursive. Fausse alerte, se dit–il en relâchant ses muscles. Sans doute un passager venu se changer avant de rejoindre le restaurant. Il avait faim, et sa colère grandissait à vue d’œil à la perspective du dîner qu’il allait louper en restant à faire le guet dans cette cabine pouilleuse. Les ordres du Brigadiere étaient formels : le fugitif devait être maîtrisé de façon aussi discrète que possible, sans lui permettre d’alerter les passagers et surtout sans mettre sa vie en danger. Une recommandation bien inhabituelle – on n’exigeait pas tant de précautions, d’ordinaire, lorsqu’il s’agissait de ramasser des syndicalistes pour les envoyer pourrir à Lipari. On ne lui avait donné aucune information sur l’homme à capturer, et les rares indices qu’il avait dénichés en fouillant la cabine ne lui en avaient guère appris davantage. Pas de pièce d’identité, pas de vêtements hormis une vieille veste élimée, pas de tracts politiques appelant à la révolte… Le seul objet personnel était un livre à la couverture fatiguée, Principi di Meccanica Quantistica, d’un certain Paul Dirac, dont le texte n’était qu’une succession de diagrammes et d’équations incompréhensibles ; presque toutes les pages étaient cornées et avaient été annotées d’une écriture minuscule et illisible. Il referma le livre avec dégoût. Encore un de ces foutus intellos, ils ne valent pas mieux que les rouges, songea–t–il en repensant aux longues années d’ennui passées au pensionnat de Crotone, alors que ses maîtres tentaient à coups de badine de lui inculquer quelques rudiments de calcul ou de grammaire. Chômage, prison et petits trafics avaient naturellement suivi. Heureusement, les choses avaient bien changé grâce au Duce : la nouvelle Italie avait besoin d’hommes comme lui, et, désormais, chacun le saluait avec crainte et respect lorsqu’il retournait au village. Ce frocio allait voir ce qu’il en coûtait de faire sauter un repas au grand Busci, pensa–t–il soudain avec une joie mauvaise ; après tout, on lui avait ordonné de le capturer vivant, mais pas forcément sur ses deux jambes ni avec toutes ses dents…

L’air soulagé, Price rangea son arme et verrouilla la porte derrière le fugitif. Le petit homme rondouillard qui se trouvait à ses côtés fit un signe jovial de la main puis recommença à s’affairer sur ce qui ressemblait à un chalumeau à acétylène. Un type de grande taille, vêtu d’un épais blouson de cuir et coiffé d’un feutre fatigué, se tenait au fond de la cabine et se contenta d’un vague hochement de tête ; l’espace d’un instant, son visage parut familier au jeune homme, sans qu’il parvienne à l’identifier.

« Dieu soit loué, dit Price, je commençais à m’inquiéter. Avez–vous été suivi ?

— Je ne crois pas », répondit le jeune homme tout en se demandant d’où l’homme tirait son optimisme.

La cabine avait tout d’un cul-de-sac, et la seule issue en dehors de la porte était un petit hublot où l’on aurait eu du mal à passer la tête. À supposer même qu’ils parviennent à quitter le navire, ils devaient maintenant se trouver au beau milieu de la mer Tyrrhénienne. Ses compagnons pensaient–ils regagner la côte à la nage ? Au même moment, une galopade se fit entendre dans le couloir, et on frappa à coups redoublés sur une porte voisine. Dans la pièce exiguë et mal ventilée, l’atmosphère devint oppressante. Price se tourna vers le petit homme au chalumeau qui s’escrimait sur une vanne apparemment bloquée et lui demanda :

« Combien de temps encore, Larry ?

— Encore deux minutes si j’arrive à faire repartir cette camelote, et on pourra mettre les voiles. »

Comme pour saluer ses efforts, la vanne céda enfin, et une flamme éblouissante jaillit de la buse en même temps qu’un chuintement aigu et assourdissant.

Qui devait être clairement audible depuis la coursive.

On tambourina à la porte. Busci ouvrit à la volée et se trouva nez à nez avec son collègue Matteo Renga, un Calabrais comme lui. L’homme avait couru, et son visage était violacé de colère.

« Ce recchione m’a échappé ! haleta–t–il. Pourtant je le suivais de près, mais quand je suis arrivé dans la coursive, il avait disparu ! Il n’a donc pas regagné sa cabine ?

— Je l’aurais chopé si ça avait été le cas, crétin ! Par contre, j’ai entendu quelqu’un passer et entrer un peu plus loin, ça ne peut être que lui. Salvatore est en faction dans l’escalier à l’autre bout, il l’aurait coincé s’il avait essayé de filer par là. »

Les deux hommes se ruèrent dans le couloir et se mirent en marche, tendant l’oreille devant chaque porte. Les deux premières cabines semblaient inoccupées. Renga sortit un passe et entreprit néanmoins de crocheter les serrures. Peine perdue : les compartiments étaient vides. Au moment même où ils se présentaient devant la troisième porte, un sifflement sonore se fit entendre, à peine assourdi par la cloison en bois. Busci se précipita sur la poignée. Verrouillée. À l’intérieur, le chuintement aigu se poursuivait, et d’autres bruits résonnèrent : des pas, des voix étouffées, le raclement d’un meuble que l’on déplaçait. Les deux hommes se consultèrent du regard. Ils étaient tous deux armés, mais pas question de tirer dans la serrure, ils risquaient de blesser leur proie et d’ameuter tout le navire. Il valait mieux enfoncer la porte, le mince battant ne résisterait pas longtemps à quelques bons coups d’épaule. Renga dégaina son Beretta M34 de service pendant que Busci, le plus costaud des deux, ôtait sa veste et se précipitait sur la porte.

Le premier coup ébranla la porte, heureusement absorbé en grande partie par l’armoire que Price venait de traîner devant celle–ci. Les coups redoublèrent : à l’évidence, le répit serait de courte durée. Gagné par l’affolement, le jeune homme était stupéfait du flegme de ses compagnons. Larry bricolait toujours son chalumeau, dont il réglait minutieusement la flamme. Au fond de la cabine, le grand type à l’air revêche s’affairait à déballer un volumineux objet en caoutchouc visiblement replié sur lui– même. Price grimpa sur la couchette et entreprit de décrocher la tenture murale qui la surplombait, seul ornement de la petite cabine. De médiocre qualité, l’objet produit en grande série représentait Mussolini lors de la Marche sur Rome ; l’artiste avait voulu donner une attitude martiale et conquérante au Duce à la tête de ses troupes, mais les couleurs criardes et les contours malhabiles rendaient la scène grotesque. Price finit d’arracher le tissu et le jeta à terre. En voyant ce qui se trouvait derrière, le jeune homme demeura bouche bée. Larry le poussa doucement et grimpa à son tour sur la couchette avec le chalumeau.

« Deux minutes, captain, comme promis. Essayez juste de faire tenir la porte deux minutes pendant que je termine le boulot. »

Une cavalcade et des éclats de voix se firent entendre dans la coursive. Manifestement, leurs assaillants venaient de recevoir du renfort. Après un instant de silence, les coups de boutoir recommencèrent contre la porte, beaucoup plus violents – comme s’ils étaient désormais portés avec une masse. Le bois commença à se fendre. Price se jeta contre l’armoire qui s’était déplacée de plusieurs centimètres, la repoussa contre la porte et s’arc-bouta pour tenter de la retenir dans cette position. Le type au chapeau s’affairait maintenant sur une petite bouteille métallique munie d’un robinet et d’un détendeur. Cela allait se jouer à quelques secondes.

Hors d’haleine, Busci s’interrompit soudain et laissa sa masse en suspens, intimant le silence à ses acolytes. De l’autre côté de la porte fendue, il venait d’entendre un grincement de métal torturé, aussitôt suivi d’un énorme bruit d’éclaboussures ; au même instant, le chuintement sonore s’était interrompu, et un silence total régnait maintenant dans la cabine.

« Ce figlio di troia est en train de se faire la malle ! » hurla–t–il avant de recommencer à frapper comme un fou.

En peu de temps, la porte eut fini de céder. Écartant ses débris et bousculant l’armoire que plus rien ne maintenait, Busci se précipita dans la cabine. Il buta sur un objet dur et s’affala de tout son long en beuglant un juron épouvantable. Fou de rage, il se releva en repoussant le chalumeau abandonné par terre et dégaina d’instinct son automatique. Le spectacle qu’il découvrit le stupéfia. Ses collègues le rejoignirent dans la cabine, tout aussi médusés. Personne ne dit mot pendant un instant.

« On va avoir du mal à expliquer ça…» finit par souffler Renga d’une voix blanche.

La petite embarcation pneumatique dansait dans le sillage du ferry. Le flanc bâbord du navire était toujours visible, et l’on distinguait nettement un rectangle lumineux à l’endroit où la coque avait été découpée ; trois silhouettes impuissantes gesticulaient dans l’encadrement. Un remous rejeta le canot au milieu du sillage, ne laissant plus voir que l’énorme poupe illuminée du Reggio di Calabria qui s’éloignait lentement dans la nuit. Assis au fond de l’embarcation, sa précieuse mallette entre les pieds, le jeune homme était encore abasourdi par le succès de leur évasion.

« Je ne sais comment vous remercier… dit–il à Price.

— Vous devriez plutôt remercier notre ami Larry, c’est un homme plein de ressources. Après que nous avons échoué à vous récupérer ce matin, c’est lui qui a eu l’idée de ce nouveau plan quand nous vous avons vu prendre votre billet de retour.

— Vous m’avez donc suivi ?

— Nous vous avons suivi toute la journée, confirma Price, mais nous n’étions pas les seuls. Au cas où ils auraient essayé de vous capturer en pleine rue, nous n’aurions pas hésité à faire feu… mais avec peu de chances de succès, je le crains. »

Un sentiment de gratitude envahit le jeune homme, mêlé d’une certaine surprise. Ces hommes ne le connaissaient pas et, dans le meilleur des cas, ne pouvaient avoir qu’une vague idée de ses recherches, pourtant ils n’avaient pas hésité à risquer leur vie pour le sauver. Price perçut son étonnement : « En effet, on ne nous a pas dit grand–chose sur vous, sinon que vous êtes une sorte de savant… et aussi qu’il vaudrait mieux pour pas mal de gens que vous–même et le contenu de cette mallette n’atterrissiez pas entre de mauvaises mains. Pour notre part, cela nous suffit. »

Une pétarade l’interrompit. À l’arrière du canot, Larry venait de mettre en marche un petit moteur hors-bord et se penchait sur une carte marine en compagnie du type au blouson de cuir. Ils se concertèrent brièvement, puis Larry s’empara du gouvernail et orienta l’embarcation vers le nord-ouest, pratiquement à angle droit de la route du navire dont la poupe disparaissait peu à peu. La nuit était maintenant complète. Il n’y avait plus un souffle de vent, et une brume légère commençait à se former sur la mer. Price avait sorti une paire de jumelles et scrutait l’horizon obscur.

« Que comptez-vous faire maintenant ? demanda le jeune homme. Vous pensez nous faire traverser la mer dans ce canot ?

— Pourquoi pas ? répondit l’autre en souriant. Ça nous vaudrait en tout cas de figurer dans les annales de la Navy… Malheureusement, pour cela, il nous faudrait plus de temps et de carburant que ce dont nous disposons. À l’heure actuelle, nos amis ont certainement donné l’alerte par radio, et nous sommes à moins d’une heure de vedette rapide à partir de Palerme ou de la base navale de Filicudi. Il faut espérer que ça nous suffira pour rejoindre notre rendez-vous…

— Un navire doit donc nous récupérer ?

— C’était l’idée de départ, un cargo sous pavillon britannique qui devait vous larguer à Marseille où nos services vous auraient pris en charge… Le problème est que la moitié de votre flotte de combat est actuellement déployée dans le coin pour des manœuvres conjointes avec la Kriegsmarine, ce qui fait que nous aurions eu bien du mal à sortir de la nasse. Et vu les moyens que vos amis ont déjà mis en œuvre pour vous pister, je pense qu’ils se seraient bien moqués de causer un incident international en contrôlant tous les bâtiments croisant dans les parages. On a donc choisi un moyen d’évacuation plus rapide… même s’il n’est pas forcément plus discret ; c’est d’ailleurs là qu’intervient notre ami », conclut Price avec un sourire en désignant le type au chapeau.

Celui–ci le regarda d’un air inexpressif. Sans être à proprement parler inamicale, son attitude était curieusement indifférente, comme s’il se sentait peu concerné par leur situation. Une fois de plus le jeune homme s’interrogea sur son identité. Il n’avait pas l’allure militaire de ses deux compagnons, mais, pour autant, il donnait l’impression d’être à l’aise au cœur de l’action ; d’autre part, et bien qu’il parût familier avec les détails techniques, il aurait juré que ce n’était pas non plus un scientifique. Sa grande silhouette athlétique, ses cheveux gominés et sa fine moustache taillée avec soin lui donnaient plutôt l’air d’un dandy ou d’un acteur, et il se demanda vaguement s’il ne l’avait pas déjà vu dans un reportage aux actualités cinématographiques.